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Le « Festungslazarett III Von Metz » (1912-1918)

26 Septembre 2013 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux

Le « Festungslazarett III Von Metz » (1912-1918)
Du « Festungslazarett III Von Metz » (1912-1918) à l'hôpital d'instruction des armées "Legouest"

L’hôpital d’instruction des armées Legouest de Metz a édité à l’occasion du centenaire de son infrastructure un ouvrage collectif : L’hôpital militaire Legouest, 100 ans d’Histoire à Metz, Metz : Lavauzelle, 2012, 148 p. dont le chapitre II traite de sa construction et de la guerre 1914-1918 : « Le Festungslazarett III Von Metz, 1912-1918 » (p. 25-37).

Le nouvel hôpital militaire (hôpital de forteresse) qui se substitua progressivement à l’ancienne infrastructure plus que centenaire du « Fort Moselle » (1732-1918), connue pour avoir abrité l’hôpital-amphithéâtre du Roi, fut implanté en 1912 sur la commune de Plantières, rattachée à la ville en 1906. L’hôpital fut édifié sur l’ancienne lunette de la Cheneau au fort Gisors, préalablement nivelée et dont il subsiste aujourd’hui encore des vestiges enfouis régulièrement mis au jour. Les travaux de gros œuvre durèrent de 1912 à 1914. A la déclaration de guerre, l’infrastructure n’était pas opérationnelle et il fallut attendre le 31 mai 1916 pour que le « Festungslazarett III » et ses 504 lits soient officiellement remis au service de santé de l’armée allemande. Le 2 juin 1916, l’hôpital était inauguré, en présence de Carl Adolf Von Oven (1855-1937)*, gouverneur militaire de Metz ; lequel déclara à cette occasion : « c’est le plus beau, le mieux installé et le plus moderne de tous les établissements du même genre dans toute l’étendue de l’Empire allemand ».

L’ensemble, de type pavillonnaire dispersé sur 8 hectares dont 13000 m2 de surfaces bâties, comprenait 17 bâtiments dont sept d’hospitalisation sur deux ou trois niveaux. Les services techniques et logistiques étaient « réputés très modernes » : installation centrale de chauffage à eau chaude, installation électrique, établissement frigorifique, blanchisserie-buanderie, etc. L’ouvrage historique aborde très, trop rapidement l’activité du Festungslazarett III, de 1916 à 1918, à travers le prisme d’un roman-témoignage d’Adrienne Thomas, pseudo d’Hertha Adrienne Straucht (1897-1980) : « Die Katrin Wird Soldat » (1930) traduit en 1932 chez Stock en « Catherine soldat » dont l’héroïne sert à Metz de mars 1916 au 7 décembre 1917. L’hôpital est alors une formation hospitalière de 687 lits : 19 lits pour officiers, 200 pour blessés, 46 d’ophtalmo, 54 pour les contagieux et 368 lits de médecine. Le chapitre se termine sur la prise de possession de Metz, le 9 novembre 1918, par un conseil révolutionnaire de soldats et d’ouvriers ; « pagaille » de moins de dix jours qui se clôturera avec l’arrivée des troupes françaises, le 19 novembre 1918. Le Festungslazarett III devient « hôpital de Plantières ». En 1933 il prendra le nom du médecin inspecteur général Venant Antoine Léon Legouest (1820-1889), l’un des pères de l’autonomie du service de santé militaire qui était natif de Metz, de souche bretonne.

Ce livre est très richement illustré et agréable à lire. C’est l’une des rares monographies – pour ne pas dire la seule - sur les hôpitaux militaires français contemporains - ; laquelle monographie mériterait de servir de modèle aux autres structures hospitalières militaires et navales aussi riches d’Histoire(s). Je regrette seulement le rapide survol de l’organisation et du fonctionnement de ce jeune hôpital en 1916-1918…

* rectification le 24 avril 2016 (voir commentaires).

Sources : Laparra et Hesse. Les chemins de la souffrance… Le service de santé allemand. Saint-Mihiel – Hauts-de-Meuse-Woëvre-Metz, 1914-1918. Louviers : éd. Ysec, 2004, p. 82-87.

Vous pouvez acquérir cet ouvrage auprès de l'Amicale des personnels de l'HIA Legouest, 27 avenue de Plantières. 57077 Metz-Cedex 3 (à l'attention de M. Dominique Lecomte).
Pour en savoir plus :

Le service de santé de l'armée allemande :

A Paraître en octobre 2014, le tome 4 des Hôpitaux militaires dans la guerre 1914-1918, France sud-est.:

Pour en savoir plus sur les hôpitaux militaires allemands à Metz (1914-1918) :

Festungslazarette (Fest.Laz. - hôpitaux de forteresse) Metz : Fest.laz. I, fort Moselle (1914-1918) ; Fest.laz. II, à Montigny-les-Metz (1914-1918) ; Fest.laz. III, à Queuleu-Plantières (1916-1918).

A ces hôpitaux principaux sont rattachés des hôpitaux civils et auxiliaires :

Marienshospital, hôpital Sainte-Marie des sœurs de l’Espérance (1914-1918) ; St. Nikolaus (1914-1918) ; Israel krankenhaus, hôpital israëlite (1915-1916) ; Fest.Laz. Hohenlohestrasse (1915-1918) ; Fest.laz. zur mütterlichen Liebe, Œuvre de la Charité maternelle (1914-1918) ; Fest.Laz. Blandinenstift, Œuvre de Sainte-Blandine (1914-1918) ; Fest.Laz. Mathildensift, Œuvre Mathilde (1914-1918) ; Fest.Laz. Städt. Krankenhaus, hôpital municipal (1914-1918) ; Fest.Laz. Paixhansschule, école Paixhans ; Fest.Laz. Lehrerseminar à Montigny–les-Metz, école normale ; Fest.laz. Hörere Mädchenschule, école supérieure de jeunes filles ; Fest.laz. St. Bernhard, école Saint-Bernard ; Fest.Laz. Hotel Terminus ; Fest.Laz Gewerbehaus, chambre des métiers ; Fest.Laz. Zum Storcken, restaurant « A la Cigogne » ; Fest.Laz. Asfeldstrasse, Grand séminaire, rue d’Asfeld ; Fest.Laz. Knabenseminar à Montigny-les-Metz, Petit séminaire ; Fest.Laz. Kriegsschule, école d’officiers ; Fest.Laz. St. Klemens, institution Saint-Clément ; Fest.Laz. Lyceum ; Fest.Laz.Vereinshaus.
Pour en savoir plus sur les formations sanitaires françaises à Metz (nov. 1918-mars 1919) :

Ambulance n° 2/85 (nov. 1918) passe en décembre 1918 à l’hôpital militaire de Saint-Avold. Son journal des marches et opérations est consultable au musée du Val-de-Grâce (non numérisé) : JMO du 14 janvier 1915 au 1er mars 1919.

Ambulance n° 245 (nov. 1918) et hôpital d’évacuation (HoE) n° 12, 2e section (nov. 1918 au 2 mars 1919) qui deviendra ensuite hôpital militaire de Plantières. Absence des J.M.O. de ces deux formations sanitaires dans les fonds documentaires du Val-de-Grâce.
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PAUL HARDOUIN (1874-1956) ET LE SERVICE DE SANTE ALLEMAND

21 Septembre 2013 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hommes, #organisation, #Bretagne 1914-1918

PAUL HARDOUIN (1874-1956) ET LE SERVICE DE SANTE ALLEMAND

Suite [page 8] du rapport de captivité du chirurgien rennais Paul Hardoüin (1874-1956) consacré à sa découverte du service de santé de l’armée allemande.

« II) - Le service de santé allemand sur le front [Beaurieux et Saint-Gilles, mai-juillet 1918]

Je me suis trouvé pendant six semaines sur le front en contact étroit avec le service de santé allemand, et cela a été un de mes grands étonnements, de l’autre côté de la barricade, de voir combien il était défectueux et mal organisé : relève tardive des blessés, traitement d’urgence presque jamais appliqué, pénurie complète d’objets de pansements, d’instruments, de moyen de transport. Jointe à cela, une ignorance absolue par la presque totalité des médecins que j’ai vus, de la chirurgie de guerre actuelle, ablation rare des projectiles et toujours secondaire, débridement incomplet, pas une seule opération d’exérèse des tissus contusionnés, pas une tentative de suture primitive. Plus grave encore, aucune immobilisation des fractures de cuisse [page 9] comme nous l’avons dit plus haut. Enfin aucune notion de procédés de désinfection des plaies par le Dakin [antiseptique à base d’eau de Javel mis au point par Henry Drysdale Dakin (1880-1952)] ou par la méthode de Delbet [utilisation, dès 1915, du chlorure de magnésium comme antiseptique, par Pierre Delbet (1861-1957)]. La suppuration très abondante existait partout. Je dois d’ailleurs dire de suite, que je n’ai pas noté de différence de traitement par les allemands, de nos blessés ou des leurs. Les faits que je leur reproche, me paraissent relever exclusivement d’ignorance, d’un manque complet d’organisation, et non d’un mauvais vouloir pour leurs adversaires. Voici quelques détails intéressants qui permettront de préciser notre jugement sur le Service de Santé Allemand à l’avant. Il ne possédait, à proximité des lignes, aucune organisation importante pour recevoir les blessés. Ceux-ci étaient transportés très loin à l’arrière jusqu’à Laon, soit par camions automobiles à roues non caoutchoutées [cf. in fine, Pour en savoir plus], soit par brancards, soit dans des toiles de tente, soit enfin à dos d’hommes (rapport verbal du commandant Chevalier du 64e Infanterie, blessé le 27 mai, d’une plaie de poitrine et transporté à Laon). Heureusement pour les blessés, l’ennemi a trouvé nos magnifiques installations du front, les postes chirurgicaux avancés et les H.o.E. [cf. 1ère Partie]

A Beaurieux, les blessés ont commencé à arriver le 27 [mai] vers midi. Dans la soirée et la nuit, il en est entré environ 200, tout d’abord des allemands, puis des français et des anglais. Leur nombre, je l’ai dit, n’a pas tardé à atteindre 350. Le premier jour, un seul médecin allemand non chirurgien, assurait le service. J’ai soigné des allemands jusqu’à l’arrivée des blessés français, ensuite je me suis occupé de ceux-ci exclusivement. J’ai demandé au médecin allemand si il ne viendrait pas d’autres des ses collègues pour l’aider, il m’a répondu « pas avant demain, et il est très heureux que vous soyez resté, car vous pouvez vous en rendre compte, pas un seul de nos blessés n’aurait pu être soigné ». Pendant ce temps les blessés s’accumulaient, tous les lits étaient [page 10] occupés, tous les couloirs remplis de brancards se touchant et bientôt dans la cour elle-même une soixantaine de blessés se trouvaient rangés. J’ai réussi à mettre à l’abri tous les Français en utilisant jusqu’aux écuries. Mais j’ai vu des allemands avec des blessures de toute nature, et munis d’un pansement provisoire placé sur le champ de bataille, rester ainsi deux jours et au moins une nuit dehors, sans aucune espèce de soin.

Le 28 [mai] est arrivé un jeune chirurgien de Berlin remplissant les fonctions de consultant d’armée ou de corps d’armée. Je lui ai désigné, sur sa demande, deux blessés allemands atteints de plaie abdominale par balle, blessure de date récente et justifiant une laparotomie immédiate. J’ai assisté à l’opération. Elle m’a montré une très mauvaise technique et un manque complet d’asepsie. Ce chirurgien entre autres choses, après s’être servi d’un instrument, le déposait en dehors des champs opératoires sur le drap non stérilisé, et le reprenait ensuite pour opérer. Il a fait à la paroi abdominale une incision extrêmement étroite de 7 à 8 centimètres à travers laquelle il recherchait l’anse intestinale lésée. Dans l’un des deux cas où je l’ai vu opérer, il n’a trouvé aucune perforation, ce qui ne saurait étonner, et malgré la présence évidente de gaz sortant de l’abdomen, il a refermé le ventre sans rien faire de plus. Au bout de quatre jours seulement un véritable chirurgien est venu ; c’est le seul que j’ai rencontré au front.

Les Allemands ont beaucoup admiré l’appareil d’Ombredanne [appareil d’anesthésie à l’éther conçu (1908) par Louis Ombrédanne (1871-1956)] qu’ils ne connaissaient pas, mais dont ils se sont ensuite servis constamment. Ils donnaient auparavant de l’éther au goutte à goutte, ce qui dépensait une grande quantité de narcotique, difficile à doser et provoquant en général une anesthésie très irrégulière.

[page 11] A St-Gilles au moment où nous sommes arrivés le 13 juin, il y avait environ deux mille deux cents blessés, soit 2000 allemands et 200 alliés dont une vingtaine d’américains et d’anglais. Pendant le courant de juin et jusqu’au 8 juillet, il est passé à peu près 4000 allemands dans l’H.o.E. Le personnel médical comprenait en tout deux ambulances et un G.B.D [(Groupe de brancardiers divisionnaires), équivalent de la Sanitätskompanie allemande]. Ce dernier un peu différent du notre [car probablement associé à un Feldlazaret], comprenait 7 à 10 médecins ; sur ce nombre il y avait parait-il 2 à 3 chirurgiens dont le principal était malade et n’opérait pas. Je ne sais ce que valaient les deux autres, ne les ayant pas vus à l’œuvre. De toute façon il y avait insuffisance absolue de personnel compétent et cela explique le manque de soins qui étaient donnés aux blessés. J’ai dit plus haut dans quel état de saleté et de suppuration ils se trouvaient. En outre ces ambulances ne possédaient pas de matériel chirurgical, ou du moins à peine ce qui aurait été nécessaire pour un tout petit hôpital de blessés légers. Le médecin chef allemand à différentes reprises, a réclamé des instruments de Beaurieux, mais il ne lui jamais été transmis. Lorsque j’avais une intervention à faire, j’étais obligé de prévenir à l’avance la salle d’opération de l’ambulance à laquelle j’étais rattaché. On me prêtait quelques mauvais instruments et je devais les rendre aussitôt après m’en être servi. Si les Allemands n’avaient pas trouvé nos organisations du front, je ne sais comment ils auraient pu arriver à faire même de simples pansements à tous leurs blessés. Nos H.o.E. d’ailleurs ont provoqué chez eux une admiration qu’ils n’essayaient pas de dissimuler, malgré le dépit visible de n’avoir rien de pareil à nous opposer. Notre richesse en matériel de pansements les impressionnait beaucoup et certains qui croyaient la France épuisée, n’ont pu [page 12] s’empêcher d’en faire la réflexion. J’ai eu l’occasion de parler plusieurs fois de l’organisation du Service de Santé ALLEMAND avec le médecin chef. Il m’a demandé comment fonctionnaient nos H.o.E. et comment nous aurions fait dans des circonstances analogues en pays ennemi. Je lui ai alors parlé de nos équipes chirurgicales, de leur fonctionnement, de leur rôle et de la possibilité que nous aurions eue en 48 heures de réunir le nombre de chirurgiens nécessaires au bon fonctionnement normal d’un gros centre de blessés. Il a paru très intéressé et fort étonné.

Leur ignorance en chirurgie de guerre était complète, j’ai déjà signalé plus haut la lenteur des évacuations, l’absence de sutures primitives, la suppuration profuse qui me rappelait les plus mauvais jours de 1914, mais encore, ils ne connaissaient rien de nos procédés si remarquables de désinfection des plaies. L’ablation des projectiles n’a rien de systématique chez eux et les médecins allemands ont été particulièrement surpris de notre luxe d’installation radiographique. Parmi leurs résultats déplorables que je pourrais citer en grand nombre, je signale en passant le cas du lieutenant d’Artoli. Cet officier atteint au genou d’une plaie par balle n’ayant pas intéressé les os, a subi l’ouverture large de l’articulation avec section du tendon rotulien. La plaie opératoire est restée largement ouverte, le genou maintenu en demi-flexion par une gouttière métallique. Je l’ai vu 13 jours après une infection extrêmement grave, fusées purulentes remontant haut à la partie postérieure de la cuisse, état général des plus alarmants. J’ai du faire dans l’urgence une amputation basse du fémur.

Le traitement des fractures du membre inférieur est chez eux absolument déplorable. Les blessés arrivent du front sans immobilisation, et ils n’ont rien qui ressemble à notre attelle de Thomas [mise en place dès 1916, et généralisée jusque dans les postes de secours régimentaires en 1918], dont je leur ai expliqué l’emploi. Puis le blessé débridé [page 13] et pansé est mis dans son lit sans extension, sans immobilisation véritable, la mauvaise gouttière qu’ils emploient quelquefois ne pouvant en tenir lieu. Aussi leur mortalité est-elle considérable, les amputations presque de règle et les résultats éloignés très mauvais chez ceux qui guérissent.

Le médecin chef allemand venant un jour, par ordre, visiter la salle dans laquelle j’avais réuni une trentaine de fractures dont 23 du fémur est resté stupéfait de voir toutes les fractures de jambe dans un appareil plâtré, et les fractures de cuisse en extension parfaite, grâce à une modification intéressante que j’avais adoptée dans l’application de l’attelle de Thomas, sur un plâtre formant spica au niveau de l’aine. Je lui ai également montré plusieurs de ces fractures complètement réduites par huit ou dix jours de traction forte, parfaitement immobilisées dans un grand appareil plâtré prenant à la fois le bassin et tout le membre inférieur avec fenêtre large pour continuer le pansement. Il m’a demandé alors l’autorisation d’amener ses collègues me voir placer des appareils pour fracture de cuisse et le lendemain matin, j’avais le plaisir de montrer aux 10 médecins allemands présents [qu’en] France on savait traiter les grands blessés autrement que chez eux.

J’ai voulu alors par réciprocité voir leurs blessés mais dans tout le service que j’ai visité il n’y avait pas de fractures du fémur et je crois que dans tout l’H.o.E. j’en aurais rencontré très peu. Ceux qui résistent en effet et qui n’ont pas été amputés sont le plus tôt possible embarqués dans des trains sanitaires, munis ou non d’appareils d’immobilisation de fortune et renvoyés à l’Intérieur.

Je voyais tout récemment à Heidelberg un commandant de cuirassiers rentrant en France. Il avait été atteint d’une fracture de cuisse par balle de révolver devant Lassigny et avait eu la chance de ne pas s’infecter. Pendant un mois il a été trainé d’hôpitaux en [page 14] hôpitaux sans immobilisation et il a actuellement une consolidation vicieuse dans laquelle les deux fragments osseux forment un angle de 60 degrés environ ouvert en dedans. Il est inutile je crois d’insister plus longuement. Je ne veux pas évidemment généraliser. Il y a en Allemagne d’excellents chirurgiens mais ils ne sont pas sur le front. Ceux que j’y ai rencontrés ne sont pas instruits de la chirurgie de guerre, ils sont insuffisamment outillés et trop peu nombreux. En arrivant au camp d’Osnabrück l’officier chargé de fouiller mes bagages constatant par différentes notes que j’étais professeur suppléant à l’Université de Rennes, m’a dit d’un air étonné : « Comment se fait-il étant professeur que vous ayez pu être fait prisonnier ? » - « En France lui ai-je répondu les professeurs vont soigner les blessés là où l’on juge qu’il est le plus utile de le faire ».

Ce qui ressort visiblement pour moi du contact prolongé avec les organisations chirurgicales allemandes de l’avant, c’est que la récupération rapide du petit blessé leur importe par-dessus tout, le reste est sacrifié et ils jugent inutile de faire de grands frais pour sauver quelques membres gravement atteints ou des vies trop compromises. C’est d’ailleurs l’avis de tous ceux de mes collègues qui ont travaillé dans les mêmes conditions que moi à Mont-Notre-Dame et à Vasseny [cf. 1ère Partie]. Comme le disait un médecin allemand à l’un d’eux qui me l’a répété : « l’argent que vous dépensez avec une telle prodigalité pour le traitement de ces blessés, nous l’employons nous, à acheter des canons et des mitrailleuses. » Tout le Boche est résumé là. »

Le 8 juillet 1918 le médecin major de 2e classe quitte St-Gilles pour l’Allemagne, via Fismes (camp de prisonniers anglais), Beaurieux, Laon, Hirson (fort) ; il séjournera aux camps de Rastatt (24 juillet) puis Osnabrück (3 août 1918) avant d’être libéré via la Suisse. Il rentre en France le 7 novembre 1918.

Retour à l’H.o.E. de Saint-Gilles…..

Extraits du rapport manuscrit du médecin aide-major de 1ère classe Boulet, de l’équipe chirurgicale n° A 151, en date du 6 avril 1919 que nous avons quitté le 8 juillet 1918 à l’H.o.E. de Saint-Gilles, au départ du docteur Hardoüin pour la captivité [cf. 1ère partie].

« [page 1] (…) Nous restions donc le 8 juillet, 3 médecins français, une infirmière (les deux autres étaient malades), un soldat infirmier pour soigner tous ces blessés. Nous continuâmes les pansements, fîmes quelques nouveaux appareils plâtrés et c’est en excellent état que nos blessés furent successivement évacués du 11 au 13 juillet. Nous restâmes avec trois blessés intransportables. Nous fûmes tous heureux de souffler quelques jours. La nourriture devenait insuffisante et personnellement j’avais la fièvre, de la courbature, explicables par ce surmenage durant depuis plus de six semaines.

Le 15 nous reçûmes dix blessés français ou alliés, puis le 18, une centaine qui nous arrivèrent dans un état épouvantable ; de nombreux blessés des membres inférieurs avaient de la gangrène, d’autres étaient porteurs de myiases de toutes tailles. J’ai le regret d’avoir quelques décès pour gangrène malgré tous les soins et l’amputation. D’autres blessés atteints de gangrène des membres, même de la cuisse et de la région fessière furent sauvés grâce au traitement chirurgical (excisions avec conservation des membres) et à l’injection de 50, 100, 120 cc de sérum de Wassermann [August Von Wassermann (1866-1925)]. Ce sérum m’a paru spécifique dans plusieurs cas, amenant en vingt-quatre heures la chute de la température, faisant se diminuer nettement les tissus gangrénés, des tissus sains et amenant la fonte des tissus suspects. Quant aux blessés porteurs de m[y]iases, les lavages au formol, à la solution [page 2] de Mencière [Louis Mencière (1870- ?)] les en débarrassèrent. Tous ces blessés arrivaient des lignes avec le plus souvent leur pansement individuel parfois recouvert par quelques tours de bande en papier. Beaucoup de fractures étaient sans immobilisation. Aucun pansement sérieux n’avait été fait, à plus forte raison, aucune opération depuis cinq jours qu’ils avaient été blessés. C’est ainsi que je vis un sous-lieutenant français cinq jours après sa blessure, présentant par une plaie au ventre, une hernie d’un mètre cinquante d’intestin verdâtre sur lequel couraient des myiases, cet officier avait eu le courage de rester cinq jours sans boire ni manger. Il était mourant quand on nous l’amena.

Les allemands ne nous avaient plus laissés qu’une salle d’opération et de pansements – ils nous avaient pris celle si bien aménagée par nos dames infirmières. Aussi certains jours fûmes nous obligés de travailler plus de vingt heures, de faire des pansements à la lampe, les allemands éteignant l’électricité de crainte des avions.

Pendant ces journées épouvantables le dévouement de mes collaborateurs fut absolu. Je sais qu’une récompense a été donnée à Madame Legrix, dame de la Croix-Rouge qui fut admirable, j’en demanderai une pour le soldat infirmier Bouligon ? du 408e régiment d’infanterie (déjà quatre fois cité) qui soigna ses camarades jusqu’à l’épuisement.

Le 22 juillet au soir les allemands nous prévinrent que tous les Français valides devaient partir de bonne heure le 23. Tous nos blessés avaient reçus les soins nécessaires, avaient été opérés et étaient en bon état à cette date (…) ».

Le médecin aide-major Boulet quitte à pied l’H.o.E. de Saint-Gilles le 23 juillet 1918 pour Laon via Fismes. Il embarque ensuite en train pour Hirson où il séjourne du 25 au 30 juillet 1918. Il se remet en route pour le camp de prisonniers de Rastatt où il est enfermé du 30 juillet au 4 septembre 1918. A Rastatt il retrouve les médecins faits prisonniers, le 28 mai, à l’H.o.E. de Mont-Notre-Dame lors de l’offensive allemande du 27 mai. Il est ensuite dirigé vers la Prusse Orientale où il est employé au camp de prisonniers de Graudenz (5 septembre-24 décembre 1918) bien au-delà de l’Armistice. Le 24 décembre 1918, avec le médecin major David il est envoyé au camp de Cottbus (Brandebourg) où il soigne les malades français de la « grippe pulmonaire ». Il rentre en France le 7 janvier 1919 via Mannheim ; il se présente à la direction du service de santé de la 1ère région, le 18 janvier 1919.

FIN

Paul Hardouin (1ère partie)

Source : Musée du service de santé des armées, Val-de-Grâce à Paris, cartons n°634 (dos. Boulet) et n°635 (dos. Hardouin)

Illustration : CPA - Conflans. Embarquement de blessés à proximité de la gare (Coll. particulière, DR)

Pour en savoir plus :

Sur le service de santé allemand (1914-1918)

Sur les erzatz et politiques de remplacement dans l’armée allemande : Laparra Jean-Claude. La Grande Débrouille. Un point de vue iconoclaste sur l’armée allemande 1914-1918. Louviers : Ysec, [2005], 208 p.

A Paraître en octobre 2013, le tome 4 des Hôpitaux militaires dans la Guerre 1914-1918, France sud-est.

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PAUL HARDOUIN (1874-1956), CHIRURGIEN RENNAIS, PRISONNIER DES ALLEMANDS (27 mai 1918).

16 Septembre 2013 , Rédigé par FrançoisOLIER Publié dans #les hopitaux, #les hommes, #Bretagne 1914-1918

PAUL HARDOUIN (1874-1956), CHIRURGIEN RENNAIS, PRISONNIER DES ALLEMANDS (27 mai 1918).

Ce nouveau témoignage d’un médecin prisonnier nous éloigne de l’année 1914 qui vit de longues cohortes de praticiens partir, pour plus ou moins de temps, vers les camps de prisonniers de guerre en Allemagne. Aujourd’hui je présente le rapport du docteur Paul Hardoüin, médecin-major de 2e classe (capitaine), chirurgien consultant du XIe corps d’armée. Ce chirurgien rennais est fait prisonnier, le premier jour de la 3e bataille de l’Aisne (27 mai-3 juin 1918), dans son poste chirurgical avancé situé à Beaurieux dans l’Aisne. Dans la deuxième partie de sa relation il détaille son séjour à l’hôpital d’évacuation (HoE) de Saint-Gilles (Marne) près de Fismes qui a été abandonné par les Français et aussitôt occupé – comme à leur habitude – par les services sanitaires allemands. Cet hôpital d’évacuation de la VIe armée, de 2405 lits n’est pas le seul HoE occupé durant cette offensive qui balaiera la VIe armée avant qu’elle ne se rétablisse ; trois autres HoE d’importance : Montigny, Mont-Notre-Dame (3300 lits) et Vasseny (2640 lits) seront eux aussi abandonnés devant la poussée allemande qui opèrera une brèche de près de 50 kilomètres dans le dispositif français. Soissons est abandonné ; près de 50 000 français sont faits prisonniers. Le dispositif sanitaire français culbuté au long du Chemin des Dames ne se rétablit qu’au début du mois de juin sur la Marne. Le docteur Hardoüin, au-delà des évènements militaires qui l’on conduit à la capture, analyse dans son traditionnel rapport de retour des camps, à l’intention du Sous-secrétaire d’Etat au service de santé Louis Mourier, l’organisation et le fonctionnement des formations sanitaires allemandes qu’il a été amené à côtoyé, de même qu’il compare, sans aménité, les thérapeutiques et méthodes chirurgicales « primaires » toujours employées en 1918 par les « boches ».

Paul Hardoüin (1874-1956) – Originaire de Rennes, Paul Hardoüin fait ses études supérieures à l’Ecole de médecine de Rennes. Interne des hôpitaux (1901) il devient chef de clinique. Chirurgien à la clinique Saint-Yves de Rennes il est chirurgien suppléant à l’Hôtel-Dieu quand survient la guerre. Bien que chargé de famille nombreuse il rejoint le XIe corps d’armée au front où il est fait prisonnier (27 mai 1918). Libéré par les Allemands à la veille de l’Armistice (7 novembre 1918) il poursuit son service à l’hôpital complémentaire n°114 de Rennes jusqu’à sa démobilisation. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur, à titre militaire, le 6 juillet 1919. Après la guerre, chef de service à l’Hôtel-Dieu de Rennes (1925) ; il est nommé titulaire de la chaire de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine (1931). Il prend sa retraite en 1942 et se consacre alors à des travaux d’érudition et à la recherche historique sur la Médecine en Bretagne.
[page 2] Ier – Capture de l’ambulance [n°12/20] et séjour sur le front allemand.
[Au poste chirurgical avancé de Beaurieux (27 mai-13 juin 1918)]

« Je suis arrivé au Poste chirurgical avancé (P.C.A.) de Beaurieux, rentrant d’une permission de convalescence, le 26 mai 1918 vers cinq heures du soir. En l’absence du Médecin Chef, j’ai pris le commandement de l’ambulance 12/20 comme le plus élevé en grade, et j’ai prévenu immédiatement la direction du Service de Santé du XIe C.A. de mon arrivée. A six heures du soir j’apprenais que toutes les troupes du secteur étaient alertées, et une heure après, vers sept heures environ, un coup de téléphone de la Direction du Service de Santé, me prévenait d’une attaque imminente sur notre front « comme au 21 mars ». Il m’était enjoint de tout préparer pour recevoir éventuellement cinquante grands blessés, ce qui fut fait immédiatement".

Le poste chirurgical avancé (P.C.A.), définition donnée par le médecin général inspecteur Alfred Mignon, dans son ouvrage : Le service de santé pendant la Guerre 1914-1918, Paris : Masson, 1926, III, p. 327-328. – Bataille de l’Aisne (27 mai – 5 juin 1918) « Des postes chirurgicaux avancés, réservés aux grands hémorragiques, aux abdominaux, aux thoraciques suffocants, étaient installés à 4 et 5 kilomètres du front, dans des caves blindées ou dans les creutes dont la région était parsemée. Ils comptaient de 5 à 15 lits et plus, et étaient pourvus d’un appareillage radiologique, d’une équipe chirurgicale, d’un chauffage central. (…) » Derrière ces PCA, dont Beaurieux, l’on trouvait le groupement d’ambulances de corps d’armée (G.A.C.A.) du XIe C.A. puis la chaîne des hôpitaux d’évacuation(HoE) dont Saint-Gilles, près de Fismes (2405 lits) à une vingtaine de kilomètres du front.

"Rien à signaler jusqu’à minuit et demi. A ce moment, les premiers obus à gaz commencèrent à tomber sur Beaurieux. Tout le personnel sanitaire, médecins et infirmiers, prit le masque et se réfugia dans le P.C.A., où bientôt vinrent nous rejoindre environ soixante personnes de la population civile. Impossible d’avoir le moindre renseignement sur ce qui se passait.

Vers cinq heures du matin, un officier, traversant l’ambulance, me dit que les allemands avaient attaqué, mais que les français après avoir reculé, tenaient sur les deuxièmes lignes et qu’il viendrait nous prévenir si la situation s’aggravait. Je ne l’ai pas revu. Le bombardement était toujours intense. Quatre obus de 240 sont tombés dans le voisinage immédiat du P.C.A., deux d’entre eux sur une des baraques Adrian, heureusement vides de blessés, qui se trouvait dans le jardin et qui a été réduite en miettes, le troisième est tombé au milieu de la cour, le quatrième près du portail d’entrée. [page 3] Entre cinq et six heures du matin j’ai essayé à maintes reprises d’obtenir une communication téléphonique avec le service de santé sans y réussir ; d’ailleurs les fils n’ont pas tardé à être coupés. J’ai alors réuni tous les officiers présents en conseil de guerre pour prendre une décision au sujet de la conduite à tenir. A l’unanimité nous avons décidé que nous devions rester à notre poste en l’absence de tout renseignement certain sur la situation, et parce que nous avions reçu l’ordre de préparer cinquante lits pour recevoir des blessés. En outre, l’intensité du bombardement et l’obstruction des ponts de l’Aisne, par les convois en retraite, auraient rendu notre évacuation extrêmement difficile. D’ailleurs j’ai pu m’assurer par la suite que l’avance rapide des Allemands à notre gauche ne nous aurait pas permis de faire ce repli à pied, et nous aurions été capturés sur la route quelques kilomètres plus loin. Par contre, j’ai fait partir immédiatement le camion radiologique avec tout son matériel qui ainsi a pu être sauvé.

J’avais à ce moment à l’ambulance neuf blessés français anciens, couchés, auxquels vinrent s’adjoindre cinq soldats anglais légèrement intoxiqués par les gaz. Une camionnette anglaise entre vers six heures dans la cour. J’en profite pour évacuer les cinq anglais. Il me fut malheureusement impossible de placer les brancards dans la voiture trop petite, et déjà encombrée. Vers huit heures et demie, arriva une autre camionnette française envoyée par la Direction du service de santé de la VIe armée pour chercher l’équipe chirurgicale Combier (A) qui se trouvait avec moi à Beaurieux. Le major Combier, son aide, ses deux infirmiers et ses deux infirmières prirent place dans la voiture. J’ai voulu aussi y faire monter mes deux infirmières. Ces dernières m’ont demandé, avec insistance, de rester avec leur ambulance pour soigner nos blessés. J’ai fait droit à leur demande [page 4]. Enfin j’ai placé dans l’automobile un infirmier alsacien dont le frère déjà tombé aux mains des Allemands avait été fusillé. J’ai su que cette auto avait pu rejoindre St-Gilles après avoir éprouvé les plus grosses difficultés à traverser l’Aisne.

A ce moment le bombardement avait beaucoup diminué. Par quelques soldats anglais en retraite [de la 50e division d’infanterie, PC à Beaurieux], nous avons su que l’ennemi approchait rapidement. J’ai alors rassuré de mon mieux la population civile ; j’ai réuni les infirmiers et je me suis assuré personnellement qu’ils ne conservaient sur eux ni une arme, ni un papier intéressant. Toutes les lettres ont été brûlées. De même, j’ai fait détruire tous les documents importants relatifs à l’ambulance.

Vers neuf heures quinze environ, je suis sorti avec mon assistant l’aide-major Boulet et nous avons attendu, dans la cour, l’arrivée des Allemands. Quelques minutes plus tard, arrivaient des fantassins ennemis, qui après nous avoir mis en joue, ont aperçu le petit drapeau de la Croix-Rouge que le docteur Boulet tenait à la main. Ils se sont alors avancés vers nous, et nous ont dit d’attendre des ordres. Presque immédiatement après un officier prévenu, prenait possession de l’ambulance.

Nous sommes restés soigner les blessés sur le front allemand, du 27 mai au 8 juillet, d’abord à Beaurieux jusqu’au 13 juin, puis à St-Gilles du 13 juin au 8 juillet.

Mon ambulance était ainsi composée à ce moment : Médecin major Hardoüin, chirur. cons. Du XIe C.A. Médecin-chef, aide-major Boulet, aide-chirurgien ; aide-major Mariani ; aide-major Cazals, pharmacien ; Long, officier d’administration gestionnaire. [page 5] L’aide-major Guyot fait prisonnier près de Beaurieux est venu se joindre à nous. En outre deux infirmières étaient adjointes à mon équipe chirurgicale ; Madame Legrix et Mademoiselle Dupuy (B).

Les blessés ont commencé à affluer à Beaurieux à la fin de la matinée et dans l’après-midi. En trois jours leur nombre à atteint environ 350 dont 150 Français, 50 Anglais et 150 Allemands. Le premier jour, j’ai soigné quelques blessés allemands puis dans la suite exclusivement des français. Un médecin divisionnaire et deux majors anglais assuraient le service de leurs blessés.

Je reviendrai plus tard sur le service de santé allemand. Pour nous, nous avons pu soigner nos blessés dans des conditions satisfaisantes, du moins, autant que le permettait l’effroyable entassement de 350 blessés dans les locaux de Beaurieux. Nous avons eu en abondance des instruments et des objets de pansement s appartenant à la formation ; et d’autre part, la saison le permettant, j’avais pu installer dans le jardin à la place des baraques Adrian détruites une de nos tentes tortoises qui me servait parfaitement de salle d’opération et de pansement.

La mortalité de nos blessés et de nos opérés a été très faible en dehors des plaies de l’abdomen et du crâne dont l’évolution comme toujours a été le plus souvent fatale, quoique l’on ait fait. J’ai pu réduire au minimum le nombre des amputations et seuls ont subi l’exérèse quelques blessés, malheureusement relevés trop tardivement et arrivant à l’ambulance sans le moindre espoir de conservation. »

[Le personnel sanitaire de Beaurieux est dirigé vers l’HoE de Saint-Gilles (sud de Fismes)… 13 juin-8 juillet 1918]

« Le 13 juin nous avons été transportés à St-Gilles et j’ai ainsi quitté mon personnel infirmier, dont la conduite dans ces tristes circonstances a été au-dessus de tout éloge et dont le moral s’est toujours conservé parfait même dans les plus durs [page 6] moments. A St-Gilles, j’ai trouvé environ 200 blessés français dans la plus triste situation. Blessés une quinzaine de jours auparavant ils avaient au début été pansés par les Allemands et n’avaient actuellement pour les soigner qu’un seul aide-major français, n’ayant jamais fait de chirurgie et dans l’impossibilité absolue de suffire aux simples pansements nécessités par un aussi grand nombre de blessures. La suppuration était extrême chez tous. Quelques uns, en petit nombre seulement, avaient eu leurs plaies débridées ; la plupart présentaient de la rétention de pus et des températures élevées ; certains n’avaient pas eu de pansements depuis de longs jours. Dans les salles, il régnait une odeur abominable de sphacèle. Enfin les très nombreuses fractures étaient pour la plupart sans aucune immobilisation. En particulier les fractures de cuisse n’avaient pas d’appareil d’extension ou même de simple contention et les quelques gouttières que j’ai vues n’étaient d’aucune espèce d’utilité.

J’ai immédiatement réparti le travail entre mes aides et moi de façon à arriver tout d’abord au plus vite à refaire tous les pansements. Avec l’aide du docteur Boulet, qui m’a suppléé pendant quelques jours d’extrême fatigue, nous sommes arrivés rapidement tous les trajets suppurants et à supprimer les rétentions. Grâce à l’arrivée d’un nouvel aide-major et de deux médecins auxiliaires j’ai pu assurer un service de pansements régulièrement fait dans chaque salle, en me réservant de voir par moi-même tous les cas difficiles au fur et à mesure qu’ils m’étaient signalés. Plus spécialement j’ai assuré le service d’une salle de 40 lits dans lesquels j’ai mis les plus gravement atteints, entre autres toutes les fractures de cuisse au nombre de 23, toutes profondément infectées à l’exception de deux. Grâce aux ressources de l’HoE de Saint-Gilles en matériaux de pansement, [page 7] en appareils de Thomas et en plâtre excellent, j’ai pu, avec l’aide dévouée de mes collaborateurs et collaboratrices, arriver rapidement à immobiliser tous ces malheureux blessés dans de bons appareils d’extension. Après avoir obtenu la réduction de la fracture je suis parvenu à fixer le membre inférieur tout entier en bonne place, grâce à un plâtre solide moulant le bassin, la cuisse et la jambe en entier, ce qui m’a permis au départ de ces blessés pour l’intérieur, d’obtenir pour eux un transport facile, sans douleur et sans danger. Nos résultats ont été excellents, eu égard à la gravité de beaucoup de fracas osseux, à leur infection profonde et au siège souvent très élevé de la plaie. Au moment de notre départ, 8 juillet, toutes les fractures de jambe étaient en bon état et aucune amputation n’avait été pratiquée par nous. Quant aux fractures de cuisse, sur 23, nous avons eu à déplorer une mort par pneumonie, alors que la lésion osseuse, parfaitement immobilisée, allait bien, malgré une suppuration toujours abondante, et deux autres morts après amputation, pour infection qu’aucun traitement ne put enrayer.

Le reste de nos blessés a donné une mortalité extrêmement faible que je ne puis fixer avec certitude puisque je suis parti avant la guérison de la plupart d’entre eux, mais elle n’a certainement pas dépassé les 10 pour cent en y comprenant les blessés le plus gravement atteints. Ce sont là des résultats particulièrement heureux et dûs en grande partie au zèle de tout le personnel que j’avais sous mes ordres ; tout spécialement les deux infirmières qui vous avaient suivis à St-Gilles, Madame Legrix et Mademoiselle Dupuy, ont montré dans les soins qu’elles ont apporté à nos blessés un dévouement inlassable poussé jusqu’aux limites extrêmes de leur force. L’une d’elle Mlle Dupuy a été atteinte le 5 juillet d’un rhumatisme articulaire grave au genou droit, résultat sans [page 8] aucun doute, du surmenage de jour et de nuit qu’elle avait subi depuis le 27 mai.

J’ai quitté St-Gilles le 8 juillet emmenant avec moi les officiers de mon ambulance sauf l’aide-major Boulet maintenu sur place par les Allemands. Une étape à pied nous a conduits à Beaurieux, d’où nous sommes partis le lendemain par chemin de fer dans le fourgon à bagages pour Laon. Arrivés à minuit, nous avons attendu jusqu’à cinq heures du matin un autre train qui nous a emmenés, toujours dans le fourgon à bagages jusqu’à Hirson où nous avons été internés pendant 10 jours dans la prison du fort. J’en reparlerai plus loin.

Le 20 juillet, départ pour Rastatt où nous arrivons le 24, puis nouveau départ le 3 août pour Osnabruck où nous avons séjourné jusqu’au 24 octobre, date à laquelle nous avons été transférés à Heidelberg. Nous avons enfin été rapatriés par la Suisse et nous sommes arrivés en France le 7 novembre [1918]. »

(A Suivre) - Dernière mise à jour : 16 octobre 2013

(A) - Les équipes chirurgicales autonomes susceptibles de renforcer les formations chirurgicales de l’avant, dont les postes chirurgicaux avancés (P.C.A.), ont été créées aux armées en janvier 1917 (circ. n°411-Ci/7). Au 1er mars 1917 elles étaient 360 ; en février 1918, 498.

(B) - Les infirmières : Mademoiselle Germaine Dupuy, de la société de secours aux blessés militaires et Madame Legrip, de l'association des dames françaises (ADF) qui firent l'objet de propositions de citations avec attribution de la croix de guerre en juillet 1918. Dans le bulletin trimestriel de l'association mutuelle des infirmières de la SSBM, n°16, déc.1918, pp. 66-67.

Sources : Arch. Musée du Service de santé des armées au Val-de-Grâce à Paris, carton n° 635 (dos. Hardoüin).

Jean-Loup Avril, notice bio. Paul Hardoüin (1874-1956), dans La Santé en Bretagne, Paris : Hervas, 1992, p. 512 (portrait).

Pour en savoir plus :

Sur le service de santé allemand (1914-1918) :

A Paraître en octobre 2013, le tome 4 des Hôpitaux militaires dans la Guerre 1914-1918, France sud-est.

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« ARCHIVES ET DOCUMENTS DE GUERRE » AU VAL-DE-GRACE (1916)

11 Septembre 2013 , Rédigé par François OLIER Publié dans #recherche archives documentation

Cet article se propose de présenter les « origines » du musée du service de santé des armées, au Val-de-Grâce à Paris, dont les collections « administratives » uniques, bien connues des chercheurs, illustrent l’oeuvre du service de santé militaire durant la Grande Guerre.

« La Guerre qui détruit tout a cependant fait naître quelques œuvres utiles, et amélioré des institutions qui méritent d’être conservées. » (Jean Bonnerot, La bibliothèque centrale et les archives du service de santé au Musée du Val-de-Grâce, 1918).

Une création de la Guerre

Le 5 mai 1916, moins de trois mois après le début de l’offensive allemande devant Verdun, naissait au Val-de-Grâce à Paris, le « service » dénommé « Archives et documents de la Guerre » (circ. n° 78-Ci/7 du 5 mai 1916) destiné « à réunir et conserver tous les objets et documents qui, à un titre quelconque, touchent à l’organisation et au fonctionnement du service de santé ». L’ensemble ainsi défini qui dépassait le cadre exclusivement documentaire avait été inauguré le 2 juillet 1916 par Justin Godart (1871-1956), sous-secrétaire d’Etat au service de santé militaire qui était à l’origine de la pérennisation d’un projet né sur le front de Verdun. Justin Godart s’était inspiré du travail pionnier effectué par le médecin inspecteur général Alfred Mignon (1854-1936), chef du service de santé de la IIIe armée, ancien directeur de l’école du Val-de-Grâce (1912-1914) qui avait constitué en 1915 à Bar-le-Duc, à des fins pédagogiques, un petit « musée » anatomo-clinique conçu par les docteurs Henri Billet et Léon Henri Henri-Martin (1864-1936) le célèbre anthropologiste et préhistorien qui poursuivit après Bar-le-Duc son activité au Val-de-Grâce.

Les « Archives et Documents de la Guerre », devenus plus universellement - par la perte de son article - « Archives et Documents de Guerre » étaient organisés en quatre sections : musée anatomo-clinique ; galerie des matériels ; musée historique et la section « Archives-bibliothèque » qui est toujours présente en 2013 sur le site du Val-de-Grâce (Musée du service de santé des armées et bibliothèque centrale du service de santé des armées). Nous allons orienter notre article sur cette dernière section qui est à l’origine du fonds de l’actuel centre de documentation du musée du service de santé des armées.

Dès la création, l’on trouvait aux « Archives et Documents de Guerre » :

- deux bibliothécaires de la Sorbonne : Jean Bonnerot (1882-1964) et Edmond-Maurice Lévy (1878-1971) le « chapelain hébraïque » de Charles Péguy furent chargés de la bibliothèque et des archives ainsi que de l’élaboration de la bibliographie du service de santé militaire pendant la guerre ;

- un rédacteur de l’agence Havas, M. Léon Deffoux (1881-1944) qui reprit le dépouillement des coupures de presse, initié dès 1914 par le médecin major de 1ère classe Jean-André Lamoureux (1872- ?) à la 7e direction du ministère. Ce monsieur Deffoux dont le journal l’Aurore précisait, en 1944, dans sa notice nécrologique que ce « modeste » accusé de collaboration était un « bénédictin de la littérature (…) un érudit sans prétention » ;

- un docteur en médecine, « philanthrope et auteur dramatique », M. Henri de Rothschild (1872-1947) fut chargé des travaux photographiques. Sa philanthropie paraît s’être également étendue, de 1916 à 1918, aux aménagements des collections dont il prit à sa charge la plus grande partie des frais d’installation et de restructuration ; ce qui explique, en partie, la rapidité de l’aménagement du nouveau musée alors que nous sommes en pleine guerre.

Cette équipe réduite d’idoines fut placée sous la direction du médecin principal de 1ère classe - devenu inspecteur en 1917 – Octave Jacob (1867-1928).

Le nouveau service s’employa dès le mois de mai 1916 à rassembler les pièces d’archives significatives de l’œuvre du service de santé durant la guerre (Circ. n° 78-Ci/7 du 6 mai 1916 et n° 104-Ci/7 du 20 mai 1916). Il commença par les « documents officiels, instructions et circulaires » dont les 1612 circulaires produites, du 4 août 1914 au 31 décembre 1917, par l’administration centrale (7e direction et sous-secrétariat d’Etat) puis il poursuivit sa collecte par l’ensemble des rapports techniques provenant des régions militaires qui furent classés par spécialités médicales. Enfin il amorça en 1917 le classement des notices historiques des hôpitaux fermés rédigées par les bureaux d’archives des directions régionales (circ. n° 454-Ci/7 du 15 mars 1917), services régionaux d’archives dont Jean Bonnerot impute par révérence la paternité à M. Alexandre Vidier (1874-1927) inspecteur des bibliothèques détaché auprès de Justin Godart et que, pour ma part, j’attribue à l’adjudant André Lesort (1876-1960), archiviste-paléographe affecté à la direction régionale du service de santé de la 10e région militaire de Rennes. Cet ensemble documentaire s’enrichira ultérieurement d’autres versements : « rapports des missions médicales françaises en Serbie et au Caucase ; les rapports des médecins rentrés de captivité – dont je publie depuis plusieurs mois de larges extraits dans ce blog – les journaux de marches et opérations » (Bonnerot, p. 77). A la même époque, M. Justin Godart fit également verser au Val-de-Grâce (circ. n° 467-Ci/7 du 20 mars 1917) la documentation administrative de la mission Levasseur, du nom d’Arthur Levasseur (1875-1955) député de Paris, chargé de réunir « les documents concernant les méthodes administratives et financières du service de santé et notamment ceux relatifs aux réalisations [non médicales] d’ordre d’industriel et commercial ». Cette masse de rapports, de statistiques et de graphiques était susceptible de servir à écrire une « histoire économique de la France » d’après-guerre (Bonnerot, p. 84).

D’une manière générale les versements s’opéraient «au fil de l’eau ». Nous étions en guerre et la préoccupation des chefs du service de santé des armées engagées n’était pas au versement des archives mais, en 1916, à l’évolution du conflit à Verdun puis sur la Somme.

Hormis ces archives produites par la Grande Guerre, Justin Godart fit également reverser, dès le 16 mai 1916, les anciennes archives et manuscrits appartenant à la bibliothèque du Comité technique de Santé dispersées dans les locaux de l’administration centrale « santé », dont les pièces les plus anciennes (1777) remontaient aux origines du Comité. Les archivistes, plutôt désœuvrés sur la partie contemporaine de leur mission, s’attelèrent d’emblée à en réaliser l’inventaire détaillé et à regrouper les fonds documentaires éparpillés ou laissés « sans soins » au contact quotidien des usagers des bureaux ; l’inventaire signé Bonnerot ne comprenait pas moins de 147 cartons.

Le musée du Val-de-Grâce : « Encore un repaire d’embusqués ! (…)»

L’appellation « Archives et Documents de Guerre » au Val-de-Grâce recouvrait, nous l’avons vu, quatre entités distinctes et autonomes, installées dans les locaux de l’école d’application du service de santé. Dans un but de simplification, le 29 avril 1918, le nouveau sous-secrétaire d’Etat M. Louis Mourier (1873-1960) faisait publier un nouveau décret « qui consacrait l’œuvre naissante et déjà prospère » (Bonnerot) en fusionnant, sous le nom de « Musée du Val-de-Grâce » les différents services existants… ou « à venir ».

Autant l’arrêté de 1916 était passé inaperçu, autant le décret de 1918, œuvre d’un « bureaucrate exalté », fut commenté, parfois vertement (ex : Le Temps du 31 mai 1918, n° 20782). Pouvait-il en être autrement ? Les Allemands en pleine offensive étaient à Noyon et Clémenceau avait toute autre chose à faire qu’à se préoccuper de musées. L’opinion, soumise à la censure, pouvait à juste titre s’émouvoir du maintien de nos « archivistes militaires », fussent-ils du service auxiliaire, tenus éloignés des tranchées, dans des sinécures qui fleuraient bon l’embusquage.

En illustration de ce courant critique de l'opinion, l’extrait du pamphlet féroce de Henry de Golen, dans Scandales médicaux pendant la guerre (d’Hartoy, 1933, p. 97-98) consacré en totalité à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce [1916-1918], qui fait dire à l’un de ses protagonistes : « [le musée de l’Armée (sic)] – Encore un repaire d’embusqués ! La dernière trouvaille du service de santé ! Une entreprise de poudre aux yeux ! Une sinécure pour profiteurs ignares ! Un asile pour les foireux, galonnés ou non, qui craignent pour leur peau ! Une usine de confection de hauts appointements, de passe-droits, d’avancements en grades ! Une fabrique de décorations imméritées. Le musée de l’Armée emploie un personnel indéfini dont le quart serait amplement suffisant ! » (…)

Il n’en demeure pas moins que ce « musée du Val-de-Grâce », musée de circonstance, né du conflit mondial, poursuit aujourd’hui encore ses activités à la veille du Centenaire de la Grande Guerre. Il met à la disposition du plus grand nombre, des collections uniques qui se sont enrichies depuis 1916.

Photo : CPA. Musée du Val-de-Grâce (ca1920), collection des moulages - De nos jours, transformé en amphithéâtre de l'Ecole du Val-de-Grâce (amphithéâtre Rouvillois).

Pour en savoir plus (dans ce blog) : 

Sur André Lesort (1876-1960), le "père" des archives médicales 1914-1918

sur René Bonnat, autre archiviste du service de santé (1917-1918):

Sur les Archives médicales du service de santé militaire (1914-1918)

Mise à jour : 6 octobre 2017

 

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DIEUZE 1914 - MEDECIN PRISONNIER A L’HOPITAL SAINT-JACQUES (20 août 1914).

4 Septembre 2013 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux

DIEUZE 1914 - MEDECIN PRISONNIER A L’HOPITAL SAINT-JACQUES (20 août 1914).

Episode de la bataille de Lorraine, le combat de Dieuze marque la fin de la période offensive de la IIe armée française (Castelnau). La journée du 20 août va voir les trois corps d’armée de la IIe armée (15e, 16e et 20e) refluer sur leurs bases de départ qu’elles ont quittées sept jours plus tôt. Les témoignages qui suivent émanent de médecins des 15e et 16e corps piégés par la retraite générale de la IIe armée.

L’on se référera au site très toujours aussi documenté du « chtimiste » pour suivre la chronologie de ces évènements.

Rapport du médecin auxiliaire Fouquier, du 173e régiment d’infanterie [30e division d’infanterie, 15e corps d’armée], en date du 25 février 1915.

Le médecin auxiliaire Fouquier a été fait prisonnier le 20 août 1914 à l’entrée de Dieuze (Lorraine annexée) dans son poste de secours encombré de blessés intransportables.

« (…) Je suis emmené par deux soldats à l’hôpital Saint-Jacques de Dieuze dont le jardin est jonché de blessés français. Dès mon entrée, je suis frappé par la présence de deux hommes aux manières douces qui vont et viennent d’un blessé à l’autre, encourageant chacun en français. Ils sont revêtus d’une blouse blanche. Avec des précautions infinies, ils transportent les blessés, portant eux-mêmes les brancards ; ils paraissent indifférents à tout ce qui se passe autour d’eux, aux hurrahs frénétiques que les allemands poussent maintenant dans les rues et dont les échos nous parviennent, aux « hoch » retentissants qu’une centaine de soldats ayant envahi l’hôpital, hurlent en demandant à boire sans souci des blessés qu’ils piétinent ; l’une des brutes s’approche d’une religieuse penchée sur un français et lui arrache le gobelet d’eau citrique qu’elle a préparé pour le blessé ; le plus vieux des deux hommes, indigné, fait remarquer au soldat ce que sa conduite a de honteux, mais ce dernier répond que l’on a tort de s’occuper des Français avant les Allemands.

Une religieuse vient alors prévenir que le Docteur Husson m’appelle à la salle d’opérations. Je m’y fais conduire et je trouve là les deux hommes en blouse qui m’avaient si vivement frappé à mon arrivée. Un blessé s sur la table d’opérations, le bras gauche presque entièrement arraché, une large blessure au niveau du sinus frontal ; le « shok » nerveux consécutif à sa blessure a été tellement intense qu’il est comme dans le coma. Le docteur Husson qui s’est présenté à moi et qui [page 6] est le plus âgé des deux hommes me présente à son compagnon, le vétérinaire Monsieur Michel, et me demande si je veux me charger de l’amputation du blessé qui est urgente. Avec l’aide de M. Husson, j’ampute le soldat Esprit Allard du 7e Génie (…). L’opération est à peine terminée que le docteur Husson est appelé par le Médecin-chef de la Place et je reste seul à l’hôpital : la journée se termine sans incident. Je parcours les salles ; dans l’une d’elles je trouve un de mes confrères qui n’a pu être évacué le matin lors de la retraite. C’est le docteur Lambert, prosecteur à l’Ecole de Médecine de Lyon. Voici le récit navrant qu’il me fait :

« Blessé le 11 août au combat de Lagarde par une balle de mitrailleuse ayant pénétré dans le bassin au niveau du sacrum et perforé l’abdomen de part en part, il est resté une heure sur le champ de bataille avant d’être secouru ;il a appelé à l’aide en levant le bras ; des soldats allemands l’ont alors mis en joue et ont tiré sur lui à deux reprises sans l’atteindre ; il a alors attendu sans bouger qu’on vînt le relever : quelques soldats se sont approchés de lui et voyant qu’il était blessé lui ont enjoint de se dresser ; il a répondu qu’il n’en pouvait rien et qu’on voulut bien le transporter sur un brancard ; ces soldats l’ont alors saisi et l’ont dépouillé de tout vêtement ; il est resté presque entièrement nu, n’ayant conservé que sa chemise lacérée et sanglante. C’est dans cet appareil qu’il a été contraint, soutenu par une lance d’uhlan qu’un soldat plus compatissant pour son état avait cassée pour en faire une canne, de rejoindre l’ambulance allemande. Un médecin s’étant alors empressé vers lui fut violemment prié par un officier de s’intéresser d’abord aux Allemands. Le docteur Lambert demeura une heure encore sur un tas de fumier à attendre son tour d’être pansé. Finalement enroulé [page 7] dans une couverture. Il fut transporté à Dieuze où il fut – reconnaît-il, bien traité. Le 16 au soir, les Allemands évacuent Dieuze devant l’arrivée de nos troupes et emportant tous leurs blessés, abandonnent le docteur Lambert au lazarett militaire. Jusqu’à l’arrivée des Français, il reste sans soins (trente-six heures durant) et ne reçoit d’autres visites que celles de deux jeunes filles qui viennent lui donner à boire trois fois dans la journée du 17. Son état est jugé trop grave parles médecins français qui tiennent à le conserver quelque temps encore avant de l’évacuer sur un hôpital de l’arrière. Sur la demande de dames de la Croix-Rouge, il est transporté à l’hôpital Saint-Jacques où il n’a pu être évacué le matin où il retombe pour la deuxième fois aux mains des Allemands. »

Le soir vers 10 heures, un sous-officier allemand (feldwebel) se présente à l’hôpital et, révolver au poing, parcourt toutes les salles découvrant les blessés sous prétexte de rechercher des armes qui ont pu être cachées. Il faut l’intervention courageuse de la Mère Supérieure de l’hôpital pour obliger le sinistre individu à renfermer son arme. Je le rencontre dans un couloir et il m’ordonne brutalement de la suivre jusqu’à une grange où l’on a entassé sur de la paille les blessés relevés au cours de l’après-midi. Je suis alors conduit à cette grange par le feldwebel qui marche à quatre pas derrière moi révolver au poing. Je lui fais remarquer que je ne suis pas prisonnier de guerre et que ma qualité ne justifie pas son attitude menaçante. Je n’ai d’ailleurs sur moi rien qui puisse exciter sa fureur ou celle des soldats que nous croisons qui bivouaquent sur le bord de la route : j’ai la tête nue et je porte une blouse blanche découvrant seulement mes bottes. Arrivé à la grange, je suis fouillé [page 8] par les soldats et l’on m’enlève une petite trousse médicale… et une pièce de vingt francs ; je retourne vers minuit à l’hôpital accompagné du soldat Bénézeth, l’infirmier qui est resté avec moi le matin et à qui l’on a enlevé couteau, gamelle, fourchette, cuillère qu’il avait dans sa musette. Le lendemain matin, je sui appelé par le médecin-chef du service de santé de la place, le major Starck von Golstein (sanitäsrath), qui demande à voir les blessés et me prie de lui fournir une liste de ceux qui peuvent être évacués sur les hôpitaux du territoire. Luttant contre les religieuses, contre les blessés qui commencent à se sentir en confiance, contre moi-même, j’indique au sanitäsrath une centaine de nos soldats dont je n’ai pas le temps de prendre les noms et adresses. Les jours suivants de ma captivité se sont écoulés sans que j’aie à subir aucune nouvelle violence.

Vers le 15 septembre, le docteur Lambert fut inquiété par l’insigne mauvaise foi allemande. Un rapport d’officier arriva à la Kommandantur accusant formellement le docteur Lambert d’avoir au combat de Lagarde tiré sur des blessés ; il était textuellement dit dans ce rapport, que j’ai lu : « Le médecin français Lambert a tiré sur des blessés allemands, il a fait acte de combattant et doit, en conséquence, être traité comme un prisonnier de guerre ; bien plus, il est passible du Conseil de guerre ». Un juge militaire accompagné d’un commandant de gendarmerie et d’un interprète vinrent interroger le docteur Lambert de qui nous avions dit que ses blessures mettaient la vie en danger. Contre toute attente, le juge militaire fut de bonne foi et accueillit, visiblement ému, la déclaration solennelle que fit le docteur Lambert, à savoir, qu’un médecin français est incapable de commettre un crime. L’affaire [page 9] en resta là ; nous sûmes que le docteur Husson s’étant entretenu que le major Starck von Golstein qu’il connaissait, fut pour beaucoup dans le témoignage favorable que fournit le sanitäsrath.

Au bout de 40 jours [ca. 30 septembre 1914], je partis avec le dernier convoi de blessés de l’hôpital Saint-Jacques. De ce convoi faisaient partie : le docteur Lambert, le lieutenant Michelin du 237e, le lieutenant Hosteins du 27e chasseurs alpins, le lieutenant Abeille du 24e chasseurs alpins, le capitaine Vallier du 61e d’infanterie (…)

C’est de Strasbourg, où nous passâmes une journée, que le docteur Lambert et moi, partîmes pour Bâle. L’infirmier Benezeth gagna la frontière suisse avec nous.

A aucun moment de ma captivité, je ne fus aidé à l’hôpital Saint-Jacques par des médecins allemands. Je n’eu de rapports qu’avec le sanitäsrath qui ne venait, lui, que pour m’imposer des évacuations sur l’intérieur. Seul, le professeur Burkardt de Nuremberg, vint à deux reprises opérer trois soldats allemands qui se trouvaient dans le service (je dois mentionner que j’eus à traiter une cinquantaine de soldats allemands).

Le docteur Husson a été à l’hôpital Saint-Jacques d’un dévouement admirable ; il a donné de sa personne au-delà des forces que lui avait laissées l’âge avec une sublime abnégation. Au péril de sa vie, il a rendu à la France les plus grands services : n’ayant pas quitté Dieuze, quand les Allemands l’évacuèrent, il retomba entre leurs mains le 20 août, véritable prisonnier comme nous. Je l’entends toujours s’adressant aux blessés avec des paroles d’encouragement, les appelant : « Mon fils ». Je le vois encore, faisant sur la petite place de l’hôpital Saint-Jacques le salut militaire à la Française à nos [page 10] soldats qui partaient pour l’Allemagne, au mépris de la fureur des officiers et soldats ennemis qui assistaient à ce départ. Je le vois, s’écroulant d’émotion, lors du départ du dernier convoi. Le docteur Husson est pour moi, pour tous ceux qui l’ont connu à l’hôpital Saint-Jacques, une des plus grandes et des plus nobles figures de la campagne.

Je dois enfin signaler la conduite admirable de la Mère Supérieure de l’hôpital Saint-Jacques, de la sœur Victor, de la sœur Johanna, toutes trois de l’ordre nancéien de Saint-Charles, de Monsieur Michel, vétérinaire et Mesdames Artopoeus et Mademoiselle Husson, et Monsieur le curé Benard, ex-archiprètre de Dieuze […].

Médecins prisonniers à Vergaville et à Zommange, près de Dieuze (20 août 1914)

Rapport du médecin aide-major de 1ère classe Bru, de l’ambulance n°4 du 16e corps d’armée (amb. n°4/16) qui est faite prisonnière, le 20 août 1914, à Guermange (Lorraine annexée). Le docteur Bru est dirigé par les Allemands sur Vergaville tandis que le gros de l’ambulance, avec ses véhicules hippomobiles, est envoyé à Morhange.

« [page 2] A Vergaville nous trouvâmes des blessés allemands et français (environ 600), soignés par un hôpital de campagne allemand et par un groupe de brancardiers divisionnaires du 15e corps [GBD de la 29e DI] fait prisonnier comme nous. Nous les aidâmes et donnâmes nos soins à nos compatriotes blessés sous la direction des médecins allemands qui prenaient les observations nécessaires. La population civile s’occupait aussi beaucoup de nos soldats et leur apportait diverses provisions.

Le 22 avec quatre de mes confrères et deux médecins allemands nous allâmes panser une centaine de blessés français qui se trouvaient à Biderstroff [Bidestroff], dans une ferme isolée, et le lendemain ils furent évacués sur un hôpital de l’intérieur. Le 23 nous revenons à Vergaville où nous continuons à soigner nos compatriotes pendant quelques jours ; on les évacue aussi au fur et à mesure.

Le 26 août au matin, nous sommes tous embarqués, infirmiers et médecins, dans des wagons à bestiaux pour être dirigés à l’intérieur de l’Allemagne mais nous ne connaissons pas notre destination […] ».

Rapport daté du 5 août 1915 du médecin auxiliaire H. Cambessèdes, du groupe sanitaire divisionnaire de la 29e division d’infanterie [15e Corps d’armée] : « Le 20 août 1914 à 4 heures du matin en exécution des ordres reçus le groupe de brancardiers quitta Dieuze pour aller ramasser les blessés signalés à Vergaville.

Dans ce village je me rends au poste de secours installé à l’Ecole des filles par un bataillon de Chasseurs. Mais les Allemands avançant, l’ordre est donné par le Médecin-Chef de charger les blessés dans les voitures. La route qui conduit à Dieuze de Vergaville est balayée par le tir de l’artillerie allemande et de ce fait impraticable. Aussi est-il décidé de rentrer au poste de secours. Je m’occupe à nouveau des soins des blessés situés à l’Ecole des filles.

Vers 8h ½ les Allemands pénètrent dans le village. Je rejoins mon camarade Rey sorti le premier et nous nous présentons devant l’officier allemand qui est [page 2] à la tête des troupes. Celui-ci nous dit de déposer toutes les armes, revisite l’Ecole puis part avec sa troupe nous laissant sous la garde de quelques hommes. Un médecin allemand nous affecte au service des blessés. Je soigne les blessés allemands à l’Ecole des Garçons et [à] l’église. Pendant les jours qui suivent mon occupation reste la même : soins des blessés français et allemands.

Le 26, toute la formation privée de ses voitures malgré les protestations du Médecin-Chef est dirigée vers la gare.[…] » et embarque pour l’Allemagne.

Rapport du médecin aide-major de 2e classe Laux, mobilisé au 81e régiment d’infanterie [31e division d’infanterie, 16e corps d’armée] : « J’ai été pris le 20 août 1914 au poste de secours que, sur l’ordre du commandant du bataillon j’avais installé à l’église de Rommange [Zommange], (près de Dieuze). Une progression rapide des Allemands sur notre gauche nous coupa la retraite. Les Allemands ont tiré sur nous à ce moment là malgré le drapeau de la Croix-Rouge : deux soldats (alpins) ont été massacrés dans une maison, quoique blessés et sans armes. Les Allemands me permirent de continuer à soigner les blessés et d’ensevelir les morts.

Du 22 au 25 août 1914, j’ai pansé des blessés à la caserne des chevaux de Dieuze.

Le 25, je fus avec cinq médecins et quelques soldats enfermés dans un wagon de marchandise et dirigé sur Ingolstadt [Allemagne].[…] »

FIN

Sources : Musée du service de santé des armées au Val-de-Grâce, à Paris, cartons n°633 (Bru), n°634 (Cambessedes), n°636 (Fouquier), n°637 (Laux).

Pour en savoir plus : Morhange août 1914 - Un hôpital improvisé en Lorraine annexée (1ère partie et 2e partie).

Le service de santé de l'armée allemande (1914-1918)

Photo : CPA - entrée de l'hôpital Saint-Jacques de Dieuze (Coll. particulière, DR).

A PARAITRE EN OCTOBRE 2013 – Les Hôpitaux militaires dans la Guerre 1914-1918, France sud-est

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René Bonnat (1878-1945), archiviste des « hôpitaux militaires fermés » (1917-1919).

1 Septembre 2013 , Rédigé par François OLIER Publié dans #recherche archives documentation, #les hommes

J’ai déjà proposé dans ce blog un article de synthèse sur les services d’archives des hôpitaux militaires dans la guerre 1914-1918 organisés, de 1917 à 1919, au sein des directions régionales du service de santé. Je vais poursuivre cette thématique en proposant, au fil des semaines, des « éléments biographiques » de bibliothécaires et d’archivistes-paléographes affectés dans ces services militaires méconnus. La première notice concerne l’archiviste René Bonnat (1878-1945) qui organisa, dès mars 1917, le service d’archives médicales de la 12e région militaire à Limoges et dont le parcours hors du commun mérite d’ouvrir cette galerie de personnalités qui sont à l’origine de la constitution des fonds détenus par l’actuel service des archives médicales et hospitalières des armées(SAMHA) de Limoges, organisme de recherche tout particulièrement sollicité à la veille du Centenaire de 2014.

Eléments biographiques :

René Bonnat est né à Limoges le 20 avril 1878. Il entre à l’Ecole des Chartes en 1897 et en sort diplômé en 1901 ; sa thèse porte sur Nicolas de la Reynie (1667-1697), le lieutenant de police de Louis XIV. A sa sortie des Chartes, en 1901, il est affecté en qualité d’archiviste départemental du Lot-et-Garonne à Agen. C’est dans cette position que le trouve la Grande Guerre.

Je n’ai pas eu accès à son dossier matricule et ne peut préciser l’ensemble de son parcours de 1914 à 1918… Les archives départementales du Lot-et-Garonne détiennent un fonds privé le concernant qui permettrait probablement d’en apprendre plus sur « sa Guerre » (cote 90J, articles 90J1, 90J2 et 90J17).

Les quelques éléments en ma possession sur sa courte carrière d’archiviste au sein du service de santé militaire ont été glanés dans les fonds documentaires du Val-de-Grâce (carton 551) : René Bonnat, classe 1898 – service auxiliaire – soldat en 1917 à la 12e section d’infirmiers militaires de Limoges. Il est mis pour emploi à l’hôpital mixte de Limoges où il sert en qualité « d’infirmier masseur ». Il est signalé à l’Administration centrale du service de santé comme étant susceptible de prendre en charge le service des archives du service de santé de la 12e région militaire, en cours de mise sur pied. Il rejoint son nouveau poste en avril 1917. Dès le 6 avril 1917, son dépôt installé à un kilomètre de la direction, dans les locaux de l’hôpital complémentaire n°49 du Mas Loubier, est signalé comme étant « en voie de complète exécution ». C’est dans ce cadre qu’il classe les archives médicales des hôpitaux militaires fermés avant leur transfert, en novembre 1917, à Limoges au 20 rue Manique. Les locaux du Mas Loubier quant à eux seront cédés au service de santé de l’armée américaine. Il exercera à Limoges jusqu’à sa démobilisation.

A sa prise de fonction, en avril 1917, pour les seuls hôpitaux bénévoles de la 12e région militaire dont 159 sont immatriculés par la direction régionale de Limoges, 111 sont fermés et 48 restent ouverts. Sur les 111 hôpitaux bénévoles fermés : 48 ont versés leurs archives ; 10 n’ont jamais fonctionné ; 32 n’ont pas d’archives ou ces dernières sont confondues avec celles des institutions fondatrices ; 21 n’ont pas répondu à l’enquête de l’archiviste…

De retour à Agen il y exerce jusqu'à sa retraite d’archiviste du Lot-et-Garonne en 1938. Nommé maire d’Agen, en 1941, par le régime de Vichy ; il refuse la passivité devant l’occupant allemand et sa « chasse » aux Juifs. Arrêté dans la nuit du 8 au 9 juin 1944, il est transféré à Toulouse puis Compiègne avant d’être déporté au camp de Neuengamme, près de Hambourg (18 juillet 1944). Son douloureux périple ne s’arrête pas là, puisque face à l’avance des Alliés, les Nazis le transfèrent à la forteresse de Theresienstadt puis à Breschau en Tchécoslovaquie où il décède du typhus exanthématique le 27 mai 1945. L’Europe est en Paix depuis peu.

Pour en savoir plus :

SAMARAN Charles, Nécrologie, dans Bibliothèque de l’Ecole des Chartes (chronique), 1946, 106, n°106-2, p. 426-428.

Archives départementales du Lot-et-Garonne, Agen, fonds privé 90 J.

A PARAITRE EN OCTOBRE 2013 : Le tome 4 des Hôpitaux militaires dans la Guerre de 1914-1918, France sud-est.

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