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PAUL HARDOUIN (1874-1956), CHIRURGIEN RENNAIS, PRISONNIER DES ALLEMANDS (27 mai 1918).

16 Septembre 2013 , Rédigé par FrançoisOLIER Publié dans #les hopitaux, #les hommes, #Bretagne 1914-1918

PAUL HARDOUIN (1874-1956), CHIRURGIEN RENNAIS, PRISONNIER DES ALLEMANDS (27 mai 1918).

Ce nouveau témoignage d’un médecin prisonnier nous éloigne de l’année 1914 qui vit de longues cohortes de praticiens partir, pour plus ou moins de temps, vers les camps de prisonniers de guerre en Allemagne. Aujourd’hui je présente le rapport du docteur Paul Hardoüin, médecin-major de 2e classe (capitaine), chirurgien consultant du XIe corps d’armée. Ce chirurgien rennais est fait prisonnier, le premier jour de la 3e bataille de l’Aisne (27 mai-3 juin 1918), dans son poste chirurgical avancé situé à Beaurieux dans l’Aisne. Dans la deuxième partie de sa relation il détaille son séjour à l’hôpital d’évacuation (HoE) de Saint-Gilles (Marne) près de Fismes qui a été abandonné par les Français et aussitôt occupé – comme à leur habitude – par les services sanitaires allemands. Cet hôpital d’évacuation de la VIe armée, de 2405 lits n’est pas le seul HoE occupé durant cette offensive qui balaiera la VIe armée avant qu’elle ne se rétablisse ; trois autres HoE d’importance : Montigny, Mont-Notre-Dame (3300 lits) et Vasseny (2640 lits) seront eux aussi abandonnés devant la poussée allemande qui opèrera une brèche de près de 50 kilomètres dans le dispositif français. Soissons est abandonné ; près de 50 000 français sont faits prisonniers. Le dispositif sanitaire français culbuté au long du Chemin des Dames ne se rétablit qu’au début du mois de juin sur la Marne. Le docteur Hardoüin, au-delà des évènements militaires qui l’on conduit à la capture, analyse dans son traditionnel rapport de retour des camps, à l’intention du Sous-secrétaire d’Etat au service de santé Louis Mourier, l’organisation et le fonctionnement des formations sanitaires allemandes qu’il a été amené à côtoyé, de même qu’il compare, sans aménité, les thérapeutiques et méthodes chirurgicales « primaires » toujours employées en 1918 par les « boches ».

Paul Hardoüin (1874-1956) – Originaire de Rennes, Paul Hardoüin fait ses études supérieures à l’Ecole de médecine de Rennes. Interne des hôpitaux (1901) il devient chef de clinique. Chirurgien à la clinique Saint-Yves de Rennes il est chirurgien suppléant à l’Hôtel-Dieu quand survient la guerre. Bien que chargé de famille nombreuse il rejoint le XIe corps d’armée au front où il est fait prisonnier (27 mai 1918). Libéré par les Allemands à la veille de l’Armistice (7 novembre 1918) il poursuit son service à l’hôpital complémentaire n°114 de Rennes jusqu’à sa démobilisation. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur, à titre militaire, le 6 juillet 1919. Après la guerre, chef de service à l’Hôtel-Dieu de Rennes (1925) ; il est nommé titulaire de la chaire de clinique chirurgicale à la Faculté de médecine (1931). Il prend sa retraite en 1942 et se consacre alors à des travaux d’érudition et à la recherche historique sur la Médecine en Bretagne.
[page 2] Ier – Capture de l’ambulance [n°12/20] et séjour sur le front allemand.
[Au poste chirurgical avancé de Beaurieux (27 mai-13 juin 1918)]

« Je suis arrivé au Poste chirurgical avancé (P.C.A.) de Beaurieux, rentrant d’une permission de convalescence, le 26 mai 1918 vers cinq heures du soir. En l’absence du Médecin Chef, j’ai pris le commandement de l’ambulance 12/20 comme le plus élevé en grade, et j’ai prévenu immédiatement la direction du Service de Santé du XIe C.A. de mon arrivée. A six heures du soir j’apprenais que toutes les troupes du secteur étaient alertées, et une heure après, vers sept heures environ, un coup de téléphone de la Direction du Service de Santé, me prévenait d’une attaque imminente sur notre front « comme au 21 mars ». Il m’était enjoint de tout préparer pour recevoir éventuellement cinquante grands blessés, ce qui fut fait immédiatement".

Le poste chirurgical avancé (P.C.A.), définition donnée par le médecin général inspecteur Alfred Mignon, dans son ouvrage : Le service de santé pendant la Guerre 1914-1918, Paris : Masson, 1926, III, p. 327-328. – Bataille de l’Aisne (27 mai – 5 juin 1918) « Des postes chirurgicaux avancés, réservés aux grands hémorragiques, aux abdominaux, aux thoraciques suffocants, étaient installés à 4 et 5 kilomètres du front, dans des caves blindées ou dans les creutes dont la région était parsemée. Ils comptaient de 5 à 15 lits et plus, et étaient pourvus d’un appareillage radiologique, d’une équipe chirurgicale, d’un chauffage central. (…) » Derrière ces PCA, dont Beaurieux, l’on trouvait le groupement d’ambulances de corps d’armée (G.A.C.A.) du XIe C.A. puis la chaîne des hôpitaux d’évacuation(HoE) dont Saint-Gilles, près de Fismes (2405 lits) à une vingtaine de kilomètres du front.

"Rien à signaler jusqu’à minuit et demi. A ce moment, les premiers obus à gaz commencèrent à tomber sur Beaurieux. Tout le personnel sanitaire, médecins et infirmiers, prit le masque et se réfugia dans le P.C.A., où bientôt vinrent nous rejoindre environ soixante personnes de la population civile. Impossible d’avoir le moindre renseignement sur ce qui se passait.

Vers cinq heures du matin, un officier, traversant l’ambulance, me dit que les allemands avaient attaqué, mais que les français après avoir reculé, tenaient sur les deuxièmes lignes et qu’il viendrait nous prévenir si la situation s’aggravait. Je ne l’ai pas revu. Le bombardement était toujours intense. Quatre obus de 240 sont tombés dans le voisinage immédiat du P.C.A., deux d’entre eux sur une des baraques Adrian, heureusement vides de blessés, qui se trouvait dans le jardin et qui a été réduite en miettes, le troisième est tombé au milieu de la cour, le quatrième près du portail d’entrée. [page 3] Entre cinq et six heures du matin j’ai essayé à maintes reprises d’obtenir une communication téléphonique avec le service de santé sans y réussir ; d’ailleurs les fils n’ont pas tardé à être coupés. J’ai alors réuni tous les officiers présents en conseil de guerre pour prendre une décision au sujet de la conduite à tenir. A l’unanimité nous avons décidé que nous devions rester à notre poste en l’absence de tout renseignement certain sur la situation, et parce que nous avions reçu l’ordre de préparer cinquante lits pour recevoir des blessés. En outre, l’intensité du bombardement et l’obstruction des ponts de l’Aisne, par les convois en retraite, auraient rendu notre évacuation extrêmement difficile. D’ailleurs j’ai pu m’assurer par la suite que l’avance rapide des Allemands à notre gauche ne nous aurait pas permis de faire ce repli à pied, et nous aurions été capturés sur la route quelques kilomètres plus loin. Par contre, j’ai fait partir immédiatement le camion radiologique avec tout son matériel qui ainsi a pu être sauvé.

J’avais à ce moment à l’ambulance neuf blessés français anciens, couchés, auxquels vinrent s’adjoindre cinq soldats anglais légèrement intoxiqués par les gaz. Une camionnette anglaise entre vers six heures dans la cour. J’en profite pour évacuer les cinq anglais. Il me fut malheureusement impossible de placer les brancards dans la voiture trop petite, et déjà encombrée. Vers huit heures et demie, arriva une autre camionnette française envoyée par la Direction du service de santé de la VIe armée pour chercher l’équipe chirurgicale Combier (A) qui se trouvait avec moi à Beaurieux. Le major Combier, son aide, ses deux infirmiers et ses deux infirmières prirent place dans la voiture. J’ai voulu aussi y faire monter mes deux infirmières. Ces dernières m’ont demandé, avec insistance, de rester avec leur ambulance pour soigner nos blessés. J’ai fait droit à leur demande [page 4]. Enfin j’ai placé dans l’automobile un infirmier alsacien dont le frère déjà tombé aux mains des Allemands avait été fusillé. J’ai su que cette auto avait pu rejoindre St-Gilles après avoir éprouvé les plus grosses difficultés à traverser l’Aisne.

A ce moment le bombardement avait beaucoup diminué. Par quelques soldats anglais en retraite [de la 50e division d’infanterie, PC à Beaurieux], nous avons su que l’ennemi approchait rapidement. J’ai alors rassuré de mon mieux la population civile ; j’ai réuni les infirmiers et je me suis assuré personnellement qu’ils ne conservaient sur eux ni une arme, ni un papier intéressant. Toutes les lettres ont été brûlées. De même, j’ai fait détruire tous les documents importants relatifs à l’ambulance.

Vers neuf heures quinze environ, je suis sorti avec mon assistant l’aide-major Boulet et nous avons attendu, dans la cour, l’arrivée des Allemands. Quelques minutes plus tard, arrivaient des fantassins ennemis, qui après nous avoir mis en joue, ont aperçu le petit drapeau de la Croix-Rouge que le docteur Boulet tenait à la main. Ils se sont alors avancés vers nous, et nous ont dit d’attendre des ordres. Presque immédiatement après un officier prévenu, prenait possession de l’ambulance.

Nous sommes restés soigner les blessés sur le front allemand, du 27 mai au 8 juillet, d’abord à Beaurieux jusqu’au 13 juin, puis à St-Gilles du 13 juin au 8 juillet.

Mon ambulance était ainsi composée à ce moment : Médecin major Hardoüin, chirur. cons. Du XIe C.A. Médecin-chef, aide-major Boulet, aide-chirurgien ; aide-major Mariani ; aide-major Cazals, pharmacien ; Long, officier d’administration gestionnaire. [page 5] L’aide-major Guyot fait prisonnier près de Beaurieux est venu se joindre à nous. En outre deux infirmières étaient adjointes à mon équipe chirurgicale ; Madame Legrix et Mademoiselle Dupuy (B).

Les blessés ont commencé à affluer à Beaurieux à la fin de la matinée et dans l’après-midi. En trois jours leur nombre à atteint environ 350 dont 150 Français, 50 Anglais et 150 Allemands. Le premier jour, j’ai soigné quelques blessés allemands puis dans la suite exclusivement des français. Un médecin divisionnaire et deux majors anglais assuraient le service de leurs blessés.

Je reviendrai plus tard sur le service de santé allemand. Pour nous, nous avons pu soigner nos blessés dans des conditions satisfaisantes, du moins, autant que le permettait l’effroyable entassement de 350 blessés dans les locaux de Beaurieux. Nous avons eu en abondance des instruments et des objets de pansement s appartenant à la formation ; et d’autre part, la saison le permettant, j’avais pu installer dans le jardin à la place des baraques Adrian détruites une de nos tentes tortoises qui me servait parfaitement de salle d’opération et de pansement.

La mortalité de nos blessés et de nos opérés a été très faible en dehors des plaies de l’abdomen et du crâne dont l’évolution comme toujours a été le plus souvent fatale, quoique l’on ait fait. J’ai pu réduire au minimum le nombre des amputations et seuls ont subi l’exérèse quelques blessés, malheureusement relevés trop tardivement et arrivant à l’ambulance sans le moindre espoir de conservation. »

[Le personnel sanitaire de Beaurieux est dirigé vers l’HoE de Saint-Gilles (sud de Fismes)… 13 juin-8 juillet 1918]

« Le 13 juin nous avons été transportés à St-Gilles et j’ai ainsi quitté mon personnel infirmier, dont la conduite dans ces tristes circonstances a été au-dessus de tout éloge et dont le moral s’est toujours conservé parfait même dans les plus durs [page 6] moments. A St-Gilles, j’ai trouvé environ 200 blessés français dans la plus triste situation. Blessés une quinzaine de jours auparavant ils avaient au début été pansés par les Allemands et n’avaient actuellement pour les soigner qu’un seul aide-major français, n’ayant jamais fait de chirurgie et dans l’impossibilité absolue de suffire aux simples pansements nécessités par un aussi grand nombre de blessures. La suppuration était extrême chez tous. Quelques uns, en petit nombre seulement, avaient eu leurs plaies débridées ; la plupart présentaient de la rétention de pus et des températures élevées ; certains n’avaient pas eu de pansements depuis de longs jours. Dans les salles, il régnait une odeur abominable de sphacèle. Enfin les très nombreuses fractures étaient pour la plupart sans aucune immobilisation. En particulier les fractures de cuisse n’avaient pas d’appareil d’extension ou même de simple contention et les quelques gouttières que j’ai vues n’étaient d’aucune espèce d’utilité.

J’ai immédiatement réparti le travail entre mes aides et moi de façon à arriver tout d’abord au plus vite à refaire tous les pansements. Avec l’aide du docteur Boulet, qui m’a suppléé pendant quelques jours d’extrême fatigue, nous sommes arrivés rapidement tous les trajets suppurants et à supprimer les rétentions. Grâce à l’arrivée d’un nouvel aide-major et de deux médecins auxiliaires j’ai pu assurer un service de pansements régulièrement fait dans chaque salle, en me réservant de voir par moi-même tous les cas difficiles au fur et à mesure qu’ils m’étaient signalés. Plus spécialement j’ai assuré le service d’une salle de 40 lits dans lesquels j’ai mis les plus gravement atteints, entre autres toutes les fractures de cuisse au nombre de 23, toutes profondément infectées à l’exception de deux. Grâce aux ressources de l’HoE de Saint-Gilles en matériaux de pansement, [page 7] en appareils de Thomas et en plâtre excellent, j’ai pu, avec l’aide dévouée de mes collaborateurs et collaboratrices, arriver rapidement à immobiliser tous ces malheureux blessés dans de bons appareils d’extension. Après avoir obtenu la réduction de la fracture je suis parvenu à fixer le membre inférieur tout entier en bonne place, grâce à un plâtre solide moulant le bassin, la cuisse et la jambe en entier, ce qui m’a permis au départ de ces blessés pour l’intérieur, d’obtenir pour eux un transport facile, sans douleur et sans danger. Nos résultats ont été excellents, eu égard à la gravité de beaucoup de fracas osseux, à leur infection profonde et au siège souvent très élevé de la plaie. Au moment de notre départ, 8 juillet, toutes les fractures de jambe étaient en bon état et aucune amputation n’avait été pratiquée par nous. Quant aux fractures de cuisse, sur 23, nous avons eu à déplorer une mort par pneumonie, alors que la lésion osseuse, parfaitement immobilisée, allait bien, malgré une suppuration toujours abondante, et deux autres morts après amputation, pour infection qu’aucun traitement ne put enrayer.

Le reste de nos blessés a donné une mortalité extrêmement faible que je ne puis fixer avec certitude puisque je suis parti avant la guérison de la plupart d’entre eux, mais elle n’a certainement pas dépassé les 10 pour cent en y comprenant les blessés le plus gravement atteints. Ce sont là des résultats particulièrement heureux et dûs en grande partie au zèle de tout le personnel que j’avais sous mes ordres ; tout spécialement les deux infirmières qui vous avaient suivis à St-Gilles, Madame Legrix et Mademoiselle Dupuy, ont montré dans les soins qu’elles ont apporté à nos blessés un dévouement inlassable poussé jusqu’aux limites extrêmes de leur force. L’une d’elle Mlle Dupuy a été atteinte le 5 juillet d’un rhumatisme articulaire grave au genou droit, résultat sans [page 8] aucun doute, du surmenage de jour et de nuit qu’elle avait subi depuis le 27 mai.

J’ai quitté St-Gilles le 8 juillet emmenant avec moi les officiers de mon ambulance sauf l’aide-major Boulet maintenu sur place par les Allemands. Une étape à pied nous a conduits à Beaurieux, d’où nous sommes partis le lendemain par chemin de fer dans le fourgon à bagages pour Laon. Arrivés à minuit, nous avons attendu jusqu’à cinq heures du matin un autre train qui nous a emmenés, toujours dans le fourgon à bagages jusqu’à Hirson où nous avons été internés pendant 10 jours dans la prison du fort. J’en reparlerai plus loin.

Le 20 juillet, départ pour Rastatt où nous arrivons le 24, puis nouveau départ le 3 août pour Osnabruck où nous avons séjourné jusqu’au 24 octobre, date à laquelle nous avons été transférés à Heidelberg. Nous avons enfin été rapatriés par la Suisse et nous sommes arrivés en France le 7 novembre [1918]. »

(A Suivre) - Dernière mise à jour : 16 octobre 2013

(A) - Les équipes chirurgicales autonomes susceptibles de renforcer les formations chirurgicales de l’avant, dont les postes chirurgicaux avancés (P.C.A.), ont été créées aux armées en janvier 1917 (circ. n°411-Ci/7). Au 1er mars 1917 elles étaient 360 ; en février 1918, 498.

(B) - Les infirmières : Mademoiselle Germaine Dupuy, de la société de secours aux blessés militaires et Madame Legrip, de l'association des dames françaises (ADF) qui firent l'objet de propositions de citations avec attribution de la croix de guerre en juillet 1918. Dans le bulletin trimestriel de l'association mutuelle des infirmières de la SSBM, n°16, déc.1918, pp. 66-67.

Sources : Arch. Musée du Service de santé des armées au Val-de-Grâce à Paris, carton n° 635 (dos. Hardoüin).

Jean-Loup Avril, notice bio. Paul Hardoüin (1874-1956), dans La Santé en Bretagne, Paris : Hervas, 1992, p. 512 (portrait).

Pour en savoir plus :

Sur le service de santé allemand (1914-1918) :

A Paraître en octobre 2013, le tome 4 des Hôpitaux militaires dans la Guerre 1914-1918, France sud-est.

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