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LES INTERNES CIVILS FRANÇAIS DE LA CITADELLE DE LAON, EN 1914.

20 Septembre 2014 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux, #les hommes

LES INTERNES CIVILS FRANÇAIS DE LA CITADELLE DE LAON,  EN 1914.

Témoignage inédit du docteur R. Peyron, de Montcornet, médecin militaire, sur les conditions inhumaines de détention des internés français à Laon (1914).

[page 2] « De mon séjour à Laon, je dois retenir surtout ce qui s'est passé à la citadelle. La "Citadelle” de Laon servait, avant la guerre, de caserne. Les Allemands y logèrent des troupes ; mais ils l'utilisèrent surtout pour les évacués civils. Ces civils étaient des habitants des villages voisins chassés de leurs foyers par ordre de l'autorité allemande, qui les avait concentrés à Laon. Des Dames de la Croix-Rouge française s'occupaient d'eux et leur fournissaient [page 3] fournissaient quelques secours. De temps en temps un médecin allemand venait passer une visite sanitaire.

Le Maire de Laon, Monsieur le Sénateur Touron [Ermant], qui était resté à son poste malgré l'invasion, inquiet de ce qui se passait à la citadelle, demanda qu'un médecin français fût chargé du service médical des évacués. La commandanture consentit avec d'autant plus d'empressement que les médecins allemands faisaient avec une extrême répugnance ce service. A la prière du maire on m'accorda donc un sauf-conduit, qui me permettait de circuler en ville à toute heure (de 7 h. du matin à 8 h. du soir) et de visiter la citadelle une fois par jour, (En outre je fus chargé du service des évacués civils du Palais de justice et des casernes d'artillerie, dont je parlerai plus loin.) Je fus chargé de ce service vers la fin du mois d'octobre. Et voici ce que je trouvai à la citadelle à cette date. Les constatations que je vais résumer ont fait l'objet d'un rapport détaillé que j'ai remis, sur sa demande entre les mains de Monsieur le Maire de Laon, après une première visite à la citadelle.

Dans les salles du dernier étage (la citadelle en comprend 3 ou 4, et fort élevés), les Allemands avaient entassé toute une population de femmes, d'enfants et de vieillards. Il y avait là des bébés à la mamelle, et des vieux de 90 ans ; des infirmes, des impotents, des paralytiques. Des femmes avalent été transportées là le Jour ou le lendemain de leur accouchement. Tout ce monde était parqué dans des salles grandes et aérées, mais absolument insuffisantes. Des locaux où 60 personnes auraient été serrées en contenaient 100 ; On avait jeté sur le sol une paille sale, étalée en couche mince. Ces malheureux vivaient et couchaient là pêle-mêle, dans un état de promiscuité et de saleté écoeurantes. La vermine apportée par [page 4] quelques-uns, s'était rapidement propagée à tous. La plupart n'avaient pu partir qu'avec le linge et les vêtements qu'ils portaient sur eux. Ils souffraient non seulement de cette saleté où ils vivaient depuis des semaines, mais aussi du froid, surtout la nuit, malgré les poêles allumés, (mais insuffisamment garnis). (Presque tous étaient atteints de bronchite. Des tuberculeux s'aggravaient rapidement.) Ils souffraient aussi de la faim. La nourriture qu'on leur distribuait était peu abondante et de mauvaise qualité. La soupe de midi seule était mangeable. Des vieillards très affaiblis, étaient morts les jours précédents ; d'autres pouvaient à peine remuer sur leur paillasse. Il en mourut encore dans la suite. Des mères qui allaitaient leurs enfants durent cesser l'alimentation au sein. Le lait qu'on leur distribuait, en petite quantité, n'était naturellement pas bouilli. On le coupait avec de l'eau prise à la pompe.

Il s'ensuivit une véritable épidémie de gastro-entérite. Quelques nourrissons, vivant depuis plusieurs jours dans l'humidité de langes non renouvelés et souillés d'évacuations diarrhéiques et de vomissements, étaient dans un état pitoyable. (Beaucoup d'adultes étaient eux-mêmes atteints d'entérite). Je dois ajouter que les latrines mises à la disposition des prisonniers, se trouvaient au fond d'une cour. Il fallait, par tous les temps, descendre et monter tous les étages, et traverser la cour sous la pluie. Pour des malheureux atteints de diarrhée, quelquefois avec fièvre, pour des vieillards débiles, pour des tuberculeux de 3ème degré, pour des femmes enceintes (il y en avait) pareille obligation était particulièrement dure.

Dès ma première visite, Je constatais dans les salles 2 cas de rougeole, et un cas de typhoïdes caractérisés. Le lendemain encore quelques cas de rougeole. Je fis envoyer de suite ces malades à l'hôpital. (Toute évacuation de l'hôpital civil était [page 5] soigneusement contrôlée par l’autorité allemande. Il était bien spécifié que même à l'hôpital les internés de la citadelle devaient être considérés comme prisonniers et que leur disparition engageait la responsabilité personnelle du Directeur. Je fis partir également à l'hôpital quelques femmes nourrices et leurs enfants qui étaient dans un état de misère physiologique justifiant l'hospitalisation. Mais le nombre des lits à l'hôpital était restreint (les Allemands s'étaient emparés d'un très grand nombre), et on devait réserver la place pour les grands malades.

Je m'enquis, de suite, auprès des évacués, des conditions dans lesquelles ils avaient été enlevés de leurs villages. J'ai interrogé des maires, des conseillers municipaux, de vieux instituteurs qui se trouvaient la citadelle ; j'ai interrogé des femmes de divers villages. Les réponses étaient presque toujours identiques : "Nous ne savons pas pourquoi nous sommes ici, ou plutôt nous le savons trop bien. C'est pour permettre aux Allemands de piller nos maisons à leur aise. Quand nous sommes partis de chez nous, toutes les maisons inoccupées étaient déjà pillées, et ils commençaient à s'attaquer aux maisons habitées.

C'était réquisition sur réquisitions. Mais les habitants gênaient. Depuis plusieurs jours tous les hommes valides, en âge de porter les armes étaient gardés comme prisonniers (soit dans l’église, soit dans la mairie). Un jour, brusquement, on a ordonné au reste de la population de se rassembler sur la place. Et on nous a tous emmenés, à pied ou en charrette, vers une destination que nous ne connaissions pas. La plupart d’entre nous n'ont pas eu le temps de prendre, chez eux, même un peu de linge ou quelques vêtements. Il semblait [page 6] que les Allemands voulussent surtout nous empêcher d'emporter avec nous quoi que ce fût. Les prétextes invoqués par les Allemands pour justifier ces évacuations étaient d'ordres divers : Difficulté de ravitailler la commune, attitude hostile de la population, voisinage immédiat de la ligne de feu, etc. Un jour on vit arriver avec quelques hommes une bande lamentable de femmes et de très jeunes enfants : les Allemands les envoyaient à la citadelle pour délit d'espionnage. Ils avaient fait, m'expliqua-t’on, des signaux lumineux. Interrogés par moi, ces gens-là ne savaient même pas ce qu'on leur reprochait. Les soldats allemands commis à la garde de ces prisonniers civils étaient des soldats de landsturm. La plupart se montraient assez humains, et d'une manière générale, leur attitude vis-à-vis de nos compatriotes n'était pas mauvaise.

Mon premier soin fut de demander à l'autorité allemande le renvoi des prisonniers dans leurs foyers, ce qui fut refusé. J'invoquai alors des motifs d'hygiène. Me basant sur les cas de rougeole et de typhoïde constatés, je fis ressortir les dangers d’une épidémie, non seulement pour les prisonniers, mais pour les soldats allemands. Un officier de la commandanture m'accompagna à la citadelle et parcourut avec moi les diverses salles. Le spectacle était éloquent, et Je crois qu'il en fut ému.... quoiqu'il en soit, l'évacuation fut décidée. Mais l'autorité allemande refusa formellement de renvoyer nos compatriotes dans leurs communes respectives. Ils devaient être évacués sur l'arrière, disséminés dans l’intérieur de la zone occupée, et logés chez les habitants. J'eus beau faire ressortir tout ce que [page 7] cette mesure comportait de dangereux Inconvénients pour les villages de l’arrière, et pour les évacués eux-mêmes, elle fut appliquée quand même. D'ailleurs pour les évacués, quelles que dussent être leurs nouvelles conditions de vie, elles étaient préférables, somme toute, à leur séjour à la citadelle.

L'évacuation eut lieu peu de jours après ma première visite. Le départ des prisonniers ne s'effectua pas sans protestations. Ils savaient qu’ils ne rentraient pas chez eux ; je dus leur fournir des explications et des encouragements, et m'interposer même, dans quelques cas, pour éviter des scènes regrettables, et obtenir leur départ de bonne grâce vers un nouvel exil... (Fidèle à sa méthode, l'autorité allemande, pour éviter les explications et des difficultés avait fait tout son possible pour tromper les intéressés et leur laisser croire qu'en quittant la citadelle ils allaient revenir chez eux...

Je ne voulus pas me faire le complice de cette fourberie, je crus devoir avertir mes compatriotes, avec tous les ménagements possibles, qu'on les envoyait loin de la ligne de feu, par mesures de prudence...) J'ignore ce que sont devenus ces malheureux (tous, je l'ai dit, femmes, enfants et vieillards). J'ai lieu de craindre que beaucoup d'entre eux, n'aient été, en plein hiver, évacués sur l'Allemagne, dans les camps de concentration. On rencontrait, en effet, en Décembre et Janvier, dans les camps de soldats, des civils très âgés, des femmes et des enfants très jeunes. (La plupart de ces civils furent plus tard, retirés des camps militaires et placés dans des camps spéciaux.)

Le jour même où se fit cette évacuation, on fit passer à la citadelle les prisonniers civils du Palais de Justice [page 8] et des casernes d'artillerie. Ceux-ci provenaient des mêmes régions que les précédents ; mais, c'étaient exclusivement des hommes de 18 à 50 ans, c'est-à-dire en âge de porter les armes. (Il y avait pourtant quelques jeunes gens de 14 à 16 ans.) Beaucoup d'ailleurs étaient des réformés ou des malades. On les plaça dans les locaux abandonnés quelques heures auparavant par les femmes et les enfants. Malgré mes recommandations, on ne fit aucune désinfection. La paille, ce jour-là, ne fut même pas renouvelée. Le régime de ces nouveaux venus fut identique à celui de leurs prédécesseurs - Peu à peu cependant j'obtins quelques améliorations : renouvellement de la paille, litière plus épaisse, distribution de quelques couvertures, nourriture meilleure (en dernier lieu, la soupe de midi constituait un repas très acceptable.) On faisait travailler les prisonniers, soit à la gare, où ils chargeaient et déchargeaient les wagons, soit dans les cours de la citadelle où ils faisaient diverses corvées.

J'avais obtenu 2 salles, où j'avais fait ranger quelques paillasses, et qui me servaient d'infirmerie. Tous les jours les malades se présentaient à la visite. Je gardais à l'infirmerie ceux qui étaient légèrement atteints, et j'envoyais à l'hôpital les malades graves. Les soins que je pouvais donner à l'infirmerie étaient naturellement tout-à-fait sommaires.

Le séjour dans cette salle permettait surtout aux hommes de se reposer. Mais leur régime ne changeait pas. Je dus même à plusieurs reprises, protester contre les façons d'agir des sous-officiers qui venaient, en mon absence, dans l'infirmerie, chercher des malades pour les faire travailler.

J'avais réservé une des 2 salles de l'infirmerie pour quelques vieillards, hommes et femmes, tout-à-fait impotents, dont [page 9] l’état de santé n'avait pas permis l'évacuation. Plusieurs de ces vieilles gens moururent à la citadelle. Je dois mentionner la présence, parmi ces prisonniers civils, de militaires, ignorés des Allemands. Il y avait à la citadelle, à ma connaissance, un officier d'infanterie, deux sous-officiers, et quelques soldats. - Au moment de la retraite de nos troupes, avant la bataille de la Marne, des groupes Isolés de combattants se trouvèrent cernés dans les lignes ennemies. Quelques-uns réussirent à regagner les lignes françaises. Les autres vécurent en se cachant pendant plusieurs jours, ravitaillés plus ou moins bien par les habitants du pays. Ils cherchaient une occasion favorable de fuite. Pour beaucoup d'entre eux cette occasion ne se présenta jamais.

Ils abandonnèrent alors leur uniforme dans un village quelconque où on leur prête des vêtements civils, et constitue un faux état-civil. C'est ainsi qu'ils furent pris par les Allemands dans les rafles dont j'ai parlé plus haut. Ces militaires déguisés ont dû être plus tard évacués sur l'Allemagne, toujours comme civils. Je crois que beaucoup d'entre eux, pour ne pas trahir leur identité, n'ont jamais donné de leurs nouvelles.

Portés comme disparus depuis le début de la campagne, Ils doivent être à l'heure actuelle considérés comme morts par leurs familles. Il y a ainsi un certain nombre de disparus qui reparaîtront après la Guerre.

L'autorité allemande soupçonnait la présence dans ses lignes de ces soldats français. Dans le courant de Novembre une proclamation datée du Grand Quartier Général, et portée à la connaissance des populations par voie d'affiche, menaçait de la peine de mort tout soldat ennemi surpris dans les lignes ou en arrière [page 10] des lignes allemandes, et dissimulant son identité. Les rigueurs de la loi martiale devait être appliquées à tout habitant ayant apporté une aide quelconque à ces soldats ; mieux à tout habitant connaissant leur présence dans un endroit quelconque, et qui n'en ferait pas immédiatement la déclaration aux autorités allemandes !

Pour en terminer avec la citadelle, Je dirai qu'elle était livrée à quelques sous-officiers qui y régnaient en maîtres. Le commandant en chef était un adjudant grossier et brutal, au profit duquel les soldats pillaient et volaient en ville à qui mieux mieux. Il m’est arrivé plusieurs fois de rencontrer à la porte de la citadelle une bande joyeuse de soldats allemands, qui apportaient l'un une pendule, l'autre une paire de candélabres, un guéridon, une pile d'assiettes, etc. A plusieurs étages on avait Installé des pianos. Quant au bureau de l'adjudant commandant, dans lequel je suis entré deux ou trois fois pour raison de service, il contenait plusieurs belles vieilles pendules, et toute une série de petits meubles de style, (secrétaire Louis XVl, bergères, bonheur du jour, etc.). Je fus un peu étonné de cette collection de meubles sélectionnés chez un pareil individu. Je suppose qu'il jouait simplement le rôle de receleur au profit d'officiers connaisseurs, qui avalent fait déposer là leur butin, en attendant une occasion favorable de l'évacuer sur l'Allemagne.

Le 4 décembre à 10 h. du matin, on nous déclara que le jour même nous serions évacués sur l'Allemagne. (...)

La famille du docteur Peyron, prise en otage…

[page 35] Qu'il me soit permis, en terminant, de raconter brièvement l'histoire de mon cas personnel : Au moment de la Guerre, j'habitais Montcornet, dans l'Aisne, avec ma famille, qui resta dans le pays, malgré l'invasion. Après avoir pillé chez moi tout ce qu'ils pouvaient, les Allemands, désireux sans doute d'occuper entièrement ma maison, qui était grande et confortable, enlevèrent, au mois d'avril, ma femme et mes deux enfants (le dernier né en août 1914,) et les transportèrent en Allemagne. Pour justifier cette mesure, ils mirent en avant divers prétextes : on reprocha à ma femme son attitude d'hostilité Intransigeante et on l'accusa [page 36] de complicité d'espionnage avec un vieux prêtre, malade et bien innocent, qui fut également emmené en Allemagne ; (une histoire da téléphone souterrain inventée de toutes pièces.) Quand l'ordre du départ lui arriva, ma femme ayant manifesté des velléités de résistance, la commandanture de [] lui affirma "qu'il s'agissait simplement de l'envoyer à Mayence, où son mari vivait en liberté sur parole ! Elle devait être rapatriée avec lui à très bref délai."

Sur cette assurance, elle partit sans résister, avec ses enfants et sa bonne, accompagnée d'un officier et d'un soldat. On la conduisit à Coblentz. Là elle fut menée immédiatement à la commandantur où on lui annonça : 1° que son mari était prisonnier de guerre, enfermé à la citadelle de Mayence, et qu’elle ne le verrait pas. - 2° qu'elle même était prisonnière, et que par conséquent, elle ne serait pas rapatriée, (son dossier contenant des accusations graves.). Il fut question de son internement dans un camp de concentration, Mais ayant affirmé qu'elle recevrait régulièrement de France de l'argent pour subvenir à ses besoins, elle obtint l'autorisation de loger en ville à ses frais. On l’envoya à Neuvried où elle vivait sous la surveillance très étroite du bureau de police ; (elle devait s‘y présenter deux fois par jour.). Ce n'est que dans les premiers jours de septembre que, sur l'intervention de l'ambassade d’Espagne, sollicitée par notre Ministère des Affaires étrangères, une famille m'a été enfin rendue. »

Lire aussi sur le même sujet : Laon sous la botte allemande 1914

Sources :

Archives du musée du service de santé des armées, au Val-de-Grâce, à Paris, carton n° 638, dos. 19, Mestrude ; carton n° 639, dos. 13, Peyron.

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