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SEDAN 1914 – HOPITAUX DES ARDENNES A L’HEURE ALLEMANDE (1/3)

Rédigé par François OLIER Publié dans #Les Hôpitaux

SEDAN 1914 – HOPITAUX DES ARDENNES A L’HEURE ALLEMANDE (1/3)

1ère partie – Témoignage inédit d'Alexandre Abd-El-Nour, médecin traitant à l’hôpital militaire de Sedan (3 août-25 août 1914)

Le témoignage inédit, riche de détails et d’une grande liberté de parole vis-à-vis de la hiérarchie militaire que je présente aujourd’hui est exceptionnel par sa densité (26 pages), la qualité de son sujet et celle de son auteur, Alexandre Abd-El-Nour, médecin, homme politique et notable ardennais.

En raison de son importance, le dossier « SEDAN 1914 » est divisé en trois parties :

- La première et la seconde partie présentent in-extenso le témoignage d'Alexandre Abd-El-Nour, de la Mobilisation à son départ en Allemagne (du 3 août au 18 novembre 1914) ;

- La troisième partie présente de manière croisée le témoignage – ou l’absence de témoignage – de ses pairs sur l’action du docteur Abd-El-Nour.

Le témoin :

Alexandre Abd-El-Nour (Damas, 29 octobre 1869 – Bazeilles, 23 janvier 1956) originaire de l’Empire ottoman, fait des études à Constantinople, puis à Paris. Médecin diplômé de la Faculté de médecine de Paris (1895), il s’oriente vers la gynécologie-obstétrique avant de s’installer à Bazeilles près de Sedan (1899). Conseiller municipal (1902) il devient maire de Bazeilles en 1912. Elu conseiller général radical de Sedan en 1919, il occupe sa fonction jusqu’en 1937. Passionné de sports mécaniques et aéronautiques il est à l’origine de la fondation des aéro-club et automobile-club ardennais.

Officier de réserve du service de santé militaire, il est affecté le 3 août 1914, à près de 55 ans, en qualité de médecin aide-major de 1ère classe (lieutenant) à l’hôpital militaire de Sedan. Témoin disert de l’activité hospitalière de sa formation, il est fait « prisonnier » le 25 août par les Allemands et poursuit à Sedan son service jusqu’au 11 septembre 1914, date à laquelle il est envoyé en Allemagne. En séjour au camp de Halle, en Saxe (14 septembre – 14 novembre 1914), il est libéré conformément aux articles de la Convention de Genève et rentre en France via la Suisse. Médecin-major de 2e classe (capitaine) il est affecté, le 1er août 1915, en qualité de médecin-chef au 240e régiment d’infanterie territoriale à Saint-Leu. Le 15 septembre 1916, il rejoint aux mêmes grade et fonction, le 4e régiment de dragons avec lequel il sert jusqu’à l’Armistice.

« Rapport de Monsieur le docteur Abd-El-Nour, Major de 2e classe, médecin-chef du 240e Territorial (A) sur sa captivité en Allemagne. 25 août – 11 septembre – 16 novembre 1914. [dact., 26 p., daté de Saint-Leu, le 16 août 1915]

L’histoire de ma captivité est aussi celle de tout le personnel médical de l’hôpital militaire de Sedan auquel j’avais été affecté, régulièrement [souligné dans le texte], dès le 3 août 1914.

Cette affectation avait été faite au moment du passage de la région de Sedan, de la 6e à la 2e région (B).

1 – Renseignements préliminaires

Quand je me suis présenté le 3 août à 8h. à l’hôpital de Sedan, j’y ai trouvé M. le Dr. Aubertin, médecin principal de 2e classe, mis par sa feuille de mobilisation à la disposition de M. le directeur du service de santé de la 2e région, mais sans être affecté à l’hôpital de Sedan. Mr. le Dr. Aubertin venait de solliciter télégraphiquement cette affectation.

En attendant, il venait de prendre la direction [page 2] de cet hôpital, dont le médecin-chef, M. le major de 1ère classe Fèvre allait partir.

Pendant quelques jours, nous avons donc assuré le service de l’hôpital à nous deux. Deux ou trois jours plus tard, trois médecins civils : MM. Le Dr. Volpert, de Stenay ; et Dr. Goujont, d’Ernont ; et Dr. Baye de Damery-Boursault, appartenant tous les trois au service auxiliaire, et attachés par leurs ordres de mobilisation à une ambulance n°4 (je crois), à Sedan, s’étant présentés à cette ambulance qui avait été supprimée depuis plusieurs mois et se trouvant ainsi sans emploi, sont venus se mettre à notre disposition.

Monsieur le Principal Aubertin, les a gardés, et a demandé télégraphiquement à Amiens, leur nomination comme médecins auxiliaires et, en même temps, leur affectation à l’hôpital militaire de Sedan. Je m’empresse d’ajouter qu’aucune réponse n’avait encore été faite à ces deux demandes, quand nous sommes partis en Allemagne.

Entre temps, était arrivé à Sedan, un major de 1ère classe, dont le nom m’échappe (Dr. Busquet, je crois) avec une lettre de service le désignant comme médecin chef de l’hôpital. Arrivé dans la matinée, il était allé voir directement M. le Dr. Aubertin, qui, le soir même l’avait dû remettre dans le train pour Amiens, à la suite, paraît-il, d’une crise cardiaque qui avait failli le tuer. Le jour même, il en rendait compte, par dépêche, à Amiens et demandait d’être confirmé dans les fonctions du médecin chef à la place du major reparti. Il a dû recevoir un ordre télégraphique dans ce sens.

Néanmoins, quelques jours [page 3] plus tard, vers le 10 ou 12 août, au moment où nous faisions notre visite de salles, est arrivé M. le major de 1ère classe Lehmann, envoyé directement par la Direction d’Amiens, en remplacement du Dr. Busquet, dont il vient d’être question.

Mr le Major Lehmann croyait être médecin chef de l’hôpital, mais quoique les explications entre lui et M. le Principal Aubertin n’aient pas éclairci la situation, il a accepté de rester à Sedan et fut, dès ce jour, chargé de la partie chirurgicale de cet hôpital, aidé par MM. Volpert et Goujon, alors que j’assumais la partie médicale sous la direction de M. Aubertin, avec M. le Dr. Baye.

Nous avons fonctionné ainsi jusqu’au 15 ou 18 août, quand un matin, s’est présenté le Dr. Boniot, aide-major de 1ère classe, appartenant au 9e ( ?) Dragons de Vincennes (C) qui était arrivé par le train à Bouillon, avec l’état-major de son régiment, s’est trouvé dans l’impossibilité d’en repartir et de suivre son régiment, n’ayant jamais touché un cheval et partant ignorant l’équitation.

Sa situation à l’hôpital étant irrégulière, M. le Principal l’a renvoyé à Bouillon, d’où il est revenu le lendemain avec un ordre d’évacuation de son général, le mettant à la disposition du médecin chef de l’hôpital de Sedan dont le personnel se trouvait donc ainsi composé le dimanche 23 août (48 h. avant l’invasion).

M. Aubertin, médecin principal de 2e classe, médecin chef

M. Lehmann, médecin major de 1ère classe

M. Abd-El-Nour, médecin aide-major de 1ère classe (seule désignation faite avant la guerre)

M. Bonniot, médecin aide-major de 1ère classe

[page 4] M. Volpert, M. Goujon, M. Baye (infirmiers, faisant fonction de médecins auxiliaires).

2 – Comment avons-nous été faits prisonniers [ ?]

Et tout d’abord devions-nous être faits prisonniers [ ?] A ceci je réponds : Non [ !] Voici, en effet, ce qui s’est passé.

Depuis le 20 août, nous recevions à Sedan des trains complets de blessés provenant des batailles de Belgique : Neufchâteau, Rossignol, Bertrix, etc. Des flots d’expatriés belges passaient racontant les horreurs commises par les Allemands, semant la crainte et la panique.

L’approche des Allemands ayant été confirmée, M. le médecin chef obtînt, (de Mézières, je crois) la permission de s’absenter 24 ou 48 heures et partit pour Paris, dimanche 23 août, pour affaires personnelles très importantes. Lundi matin, le Dr. Lehmann s’était donc trouvé médecin chef de l’hôpital. Parti vers 11 H. pour déjeuner en ville, il ne devait revenir que pour la contre visite du soir. Ce même lundi matin, j’avais été envoyé par lui à Charleville pour y transporter le commandant de Saint-Exupéry (D), arrivé la veille de Belgique, dans un état demi comateux, grièvement blessé à la tête, et qu’une trépanation pouvait sauver. Je l’avais transporté en automobile à la clinique du Dr. Baudoin, chirurgien de profession qui l’a opéré immédiatement. Je venais de rentrer [page 5] à l’hôpital de Sedan vers 14 heures et de prendre mon poste de médecin de service, quand un messager cycliste est venu me dire de la part du commissaire de la gare de Sedan, qu’un train d’évacuation était en formation et que deux cents places étaient mises à notre disposition pour l’évacuation immédiate de nos blessés et de notre personnel.

Il fallait une réponse sans délai. – Ne sachant où était M. le Dr. Lehmann, j’ai lancé à sa recherche, trois infirmiers dans trois directions différentes. Cependant vu la gravité du moment, et après en avoir délibéré avec le Dr. Bonniot, qui venait d’arriver, j’ai pris l’initiative de donner les ordres [souligné dans le texte] nécessaires pour faire habiller et évacuer le plus rapidement possible sur la gare, tous les hommes en état de marcher ; ce qui fut fait très rapidement grâce à l’empressement et à la bonne volonté de tout le monde : employés, infirmiers et dames de la Croix-Rouge.

Je ne sais exactement combien de blessés, au moins 80, avaient déjà pu partir ; d’autres, entre autres 4 officiers dont l’un ayant eu la poitrine traversée, mais quand même marchant droit, étaient dans la cour répondant à l’appel du gestionnaire et prête à partir aussi, quand, hélas, M. le Major Lehmann est arrivé.

Mis par moi au courant de la situation, il est entré dans une violente colère, assurant qu’aucun danger ne nous menaçait, que des personnes très averties venaient de lui dire, il y a quelques minutes, que jamais les Allemands ne viendraient à Sedan, que nous étions ceci, que nous étions cela, etc. Je n’ai pas besoin d’insister sur des choses que seule ma qualité de subordonné m’a obligé à entendre [page 6], non toutefois sans murmurer. Bref, il a donné l’ordre formel, aux sous-officiers ainsi qu’aux hommes qui étaient dans la cour de remonter dans leurs dortoirs.

Malgré leurs vives protestations, ils ont dû réintégrer leurs lits et M. le Major Lehmann ayant pris quelques livres s’en est retourné chez lui, lire des choses amusantes, comme il l’a dit, pour se distraire de la couardise de ses subordonnés. Et j’ai repris mon poste de médecin de service. Mr. Le Dr. Bonniot qui avait eu sa part du blâme du chef, écoeuré et las, s’est éloigné également et personne ne l’a jamais plus revu. Je crois qu’il a rejoint à la gare les blessés qui avaient eu la chance de s’éloigner avant l’arrivée de M. Lehmann.

A 23 heures, M. le Principal, rentré de Paris est venu me voir dans ma chambre à l’hôpital ; je l’ai mis au courant de ce qui s’était passé.

Ayant promis de venir le lendemain de bonne heure, il m’a donné l’ordre d’empêcher n’importe quelle initiative avant son arrivée, et il est rentré chez lui en ville. Mais à 5 H. du matin, mardi 25, je fus réveillé de nouveau par M. Le Major Lehmann tout effaré, m’annonçant l’arrivée imminente des Allemands et m’encourageant à me lever, et à partir le plus tôt possible, comme il avait l’intention de le faire lui-même. Sans vouloir lui rappeler ses assurances de la veille, je lui ai communiqué l’ordre de M. Aubertin.

Il en parût très contrarié, mais il dut se résigner à attendre dans ma chambre l’arrivée du médecin chef.

Celui-ci est arrivé à 7 heures du matin.

Après un court conciliabule entre nous deux, il fût décidé qu’on évacuera tout ce que nous pouvions. Cependant [page 7] que M. le Major Lehmann qui s’était absenté, venait déclarer à M. le Principal qu’il demandait à s’en aller. M. Aubertin lui a dit qu’il était libre de faire ce qu’il voulait. Il est parti seul avec un infirmier portant un grand sac dans lequel M. le Major Lehmann avait entassé ses affaires personnelles.

En une heure tous les blessés pouvant plus ou moins marcher, étaient habillés et réunis dans la cour.

M. le Principal les a fait accompagner par la moitié du personnel infirmier. Or, il y avait ce matin là plus de 90 infirmiers à l’hôpital [souligné dans le texte]. Il ne restait, dans leurs lits, qu’une vingtaine de blessés [souligné dans le texte] dans l’impossibilité de marcher.

M. le Principal a déclaré que notre devoir était de rester avec eux, de les soigner jusqu’à guérison, ensuite de quoi nous serions évacués par les Allemands, conformément à la Convention de Genève.

Or, tout le monde voulait s’en aller. J’ai fait part à M. le Principal de ce désir général, et ayant fait descendre les 23 et 22 brancards, j’ai donné l’ordre de les monter et j’ai insisté énergiquement auprès de M. Aubertin, afin qu’il nous permette de transporter nos blessés à bras d’homme et de traverser la Meuse.

Tout le monde était disposé à le faire de très bon cœur. M. Aubertin s’y est refusé catégoriquement. Ordre nous fut donné de rester à notre poste ; les brancards furent remisés, tous les malades réunis dans la même salle et chacun se disposait à remplir ses devoirs. M. Aubertin est alors rentré chez lui en ville et de nouveau, j’ai pris mes fonctions de médecin de service. Vers dix heures, on faisait [page 8] sauter les ponts sur la Meuse ; la fusillade devenait de plus en plus nourrie.

Vers 11 heures, nous avons vu arriver, à la porte de l’hôpital, les premiers blessés allemands, des Uhlans, auxquels nous nous sommes empressés de prodiguer les soins nécessaires. Vers 14 H. deux officiers suivis de soldats armés se sont présentés à l’hôpital que j’ai dû leur faire visiter soigneusement. Après avoir contrôlé les blessures de nos soldats alités et après en avoir noté le nombre, ils m’ont déclaré :

- « Monsieur, vous devez savoir que tous ceux qui se trouvent ici, aussi bien médecins qu’infirmiers et que blessés, vous êtes nos prisonniers. Personne ne doit sortir et vous en répondez sur votre tête. »

Je n’ai eu qu’à m’incliner. Ils sont partis, les portes de l’hôpital furent fermées et des sentinelles allemandes furent postées devant l’entrée. C’est ainsi que nous avons été faits prisonniers après avoir eu largement le temps de nous sauver, en sauvant nos blessés.

Nous étions ce jour-là : cinq médecins, trois pharmaciens, deux officiers d’administration et 25 infirmiers. »

(A) Le docteur Abd-El-Nour est affecté, à son retour d’Allemagne au 240e régiment d’infanterie territoriale formé le 1er août 1915 qui appartenait à la 104e division d’infanterie territoriale (août-janvier 1917).

(B) 2e région militaire à Amiens – 6e région militaire à Châlons-sur-Marne.

(C) En fait il s’agit du 6e régiment de dragons qui appartenait à la 5e brigade de la 1ère division de cavalerie ; ce régiment était à Sedan, le 5 août 1914, puis il fut engagé en Belgique.

(D) Roger de Saint-Exupéry (1865-1914), oncle le l’homme de lettres, Antoine de Saint-Exupéry. Chef de bataillon du 65e régiment d’infanterie, reçoit le 22 août 1914, deux blessures sur la ligne de feu, à la tête de sa troupe. Décédé de ses blessures le 9 septembre 1914 à l’hôpital mixte de Charleville (Ardennes). Cité à l’Ordre, le 20 novembre 1914

Sources : Arch. Musée du service de santé des armées, Val-de-Grâce, cart. n°633.

(à suivre) :

2e partie – Témoignage inédit d'Alexandre Abd-El-Nour, médecin traitant à l’hôpital militaire de Sedan. Prisonniers des Allemands à Sedan (25 août-11 septembre 1914).

Pour en savoir plus :

Sur le service de santé de l'armée allemande

Les hôpitaux militaires du département des Ardennes pendant la guerre 1914-1918 seront traités dans le tome 5 de la collection des Hôpitaux Militaires dans la Guerre 1914-1918, à paraître aux éditions Ysec de Louviers.

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