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MORHANGE (août 1914) – Un hôpital improvisé en Lorraine annexée (2)

Rédigé par François OLIER

Ce nouvel "épisode" de la bataille de Morhange est relaté par des officiers du service de santé affectés à l’ambulance n°4 du XXe corps d’armée (4/20) mise en renfort auprès de la 39e division d’infanterie ; cette dernière ne possédait qu’une unique ambulance (n°2/39) dans le cadre de l’offensive de Morhange. En guise d’introduction concernant la situation militaire, l’on se référera à notre premier article : « Morhange (août 1914) : un hôpital improvisé en Lorraine annexée », tandis que dans cette seconde partie seront présentées, en guise d'introduction, quelques données générales sur l’ambulance du règlement de 1910.

L’ambulance 1910

L’ambulance organisée par le règlement sur le service de santé en campagne du 26 avril 1910 se substituait aux anciennes formations sanitaires du règlement du 31 octobre 1892 (ambulances et hôpitaux de campagne), de manière à les rendre plus mobiles, plus interchangeables grâce à l’adjonction d’une section d’hospitalisation. Ce dernier apport de 100 lits permettait à l’ambulance immobilisée de se transformer en hôpital de campagne.

Chaque ambulance (16 par corps d’armée) comprenait en personnel : 9 officiers (6 médecins, 1 pharmacien et 2 officiers d’administration), 3 sous-officiers, 48 infirmiers du service de santé ; 1 sous-officier, 1 brigadier et 8 conducteurs du train d’équipage. Le matériel technique était « réparti dans des paniers, caisses et ballots numérotés et interchangeables, comprenait : 2148 pansements, un arsenal chirurgical, des appareils d’immobilisation, des objets de pharmacie, du linge, des couvertures et du matériel de cuisine (…) Les moyens d’abris étaient réduits à deux tentes Tortoises (Sieur) ».

Le 20 août 1914, aux premières lueurs du jour, le médecin inspecteur Célestin Sieur, chef du service de santé du XXe CA inspectait à Bellange l’amb. n°4/20 et la trouvant trop en pointe et encombrée de blessés, il ordonnait à son médecin-chef d’évacuer au plus vite vers l’arrière – avec l’aide d’éléments du groupe de brancardiers divisionnaires de la 39e DI – ses blessés transportables. Mais il était déjà trop tard ; les troupes bavaroises, à la faveur de la nuit, cernaient Bellange.

L’ambulance n°4/20 prisonnière à Bellange…

« Rapport du médecin aide-major de 2e classe Oster de l’ambulance n°4 du 20e corps d’armée sur sa captivité à Morhange (Lorraine annexée).

Le 19 août nous installons notre ambulance à 19 heures à Bellange. Nous travaillons toute la nuit et recevons 300 blessés environ.

Le 20 août jugeant notre situation jugeant notre situation dangereuse nous cherchons à nous retirer sur les ordres du Directeur du Service de Santé qui était venu nous visiter vers les 6 heures. Le médecin divisionnaire [39e DI] Arderue [lire Alvernhe (A)] est blessé à la tête par un éclat d’obus. Les obus tombent alors sur le village dans la rue où se trouvent nos voitures, et sur l’église dont ne nous sommes éloignés que de 60 mètres. Nous décidons d’attendre

La maison où nous avions notre ambulance avec les drapeaux de la convention de Genève n’est pas épargnée, elle reçoit 4 obus dont un éclate juste au-dessus de la cuisine où nous étions réunis, nous arrose de plâtres, d’autres tombent dans le jardin occasionnant un déplacement d’air considérable. Des médecins régimentaires viennent se réfugier chez nous. Pour mettre nos blessés à l’abri, nous descendons ceux qui sont transportables à la cave qui est voutée.

Vers 23 heures du soir, nous voyons à la jumelle passer de nombreux détachements ennemis à droite et à gauche du village [. A] 16 heures un détachement bavarois occupe le village et visite les maisons. A cemoment un médecin auxiliaire [page 2] M. Prévost au courant de la langue allemande s’avance et parlemente avec eux. Je détruis alors mes papiers indiquant que je suis né à Metz (Lorraine annexée). On nous fait tous sortir de la maison en levant les bras, nous avons eu soin de nous désarmer ainsi que les blessés. D’une voix rogue, un simple soldat nous ordonne de nous mettre par 4, et malgré nos récriminations, on s’oppose à ce que nous laissions du personnel sanitaire pour les blessés abandonnés.

Il n’y avait aucun officier allemand présent avec une escorte baïonnette au canon, nous sortons du village au moment où nous débouchons nous sommes accueillis par une fusillade assez vive d’une hauteur voisine, nous nous aplatissons par terre : personne n’est blessé. Nous voyons alors à environ 100 mètres de nous notre personnel et nous assistons impuissants au pillage de nos cantines.

Un sous-lieutenant bavarois arrive enfin, ne nous adresse pas la parole et nous dirige par une marche très fatigante à travers champs à Burlioncourt où se trouvait un quartier général. On nous parque à l’église pour passer la nuit, les hommes dans les bancs ; les officiers dans l’allée centrale. Vers 22 heures on nous réveille pour nous séparer de nos hommes et nous faire coucher à la mairie.

Le lendemain 21 août, sans nous avoir rien donné à manger, nous partons pour Morhange (20 kms environ). En sortant de Burlioncourt nous sommes accueillis par des quolibets et des sarcasmes d’un bataillon bavarois au vu de leurs officiers. Pour ma part, je reçois deux noyaux de quetsche en plein visage. Un de nos confrères, le docteur Perrin se trouvant [page 3] malade, j’intercède auprès du vice-feldwebel qui le fait monter en fourgon.

Nous arrivons à Morhange pavoisée, vers 13 heures et on nous installe dans une caserne du 17e régiment westphalien graf Barfuss. En attendant qu’on décide de notre sort, on fait rester les officiers devant le corps de garde où nous sommes constamment insultés. Un sergent bavarois avec le bras en écharpe se montre particulièrement agressif à notre égard ameutant la soldatesque ; sur la prière de M. le médecin major Lesterlin, j’interviens le menaçant de le signaler au premier officier allemand qui passerait. Il rectifie la position et s’en va. Nous fûmes alors tranquilles. Pendant ce temps les blessés qui n’avaient pu nous suivre étaient amenés dans les charrettes lorraines réquisitionnées par les allemands et déchargés dans la cour, comme les allemands avaient déjà de nombreux blessés dans cette caserne, nous ne pûmes loger nos blessés qui étaient au nombre d’environ 1300. Il fallut les loger dans la cour du quartier sous les arbres avec un peu de paille, ils restèrent environ 7 à 800 pendant 4 jours et 4 nuits avec de la pluie.

Les allemands ne se préoccupant pas de notre nourriture je dus intervenir à plusieurs reprises étant donné les solides connaissances d’allemand que j’avais acquises à Metz. Le médecin bavarois Bayer attaché à notre service me répondit qu’actuellement il n’avait rien et que notre présence n’était pas prévue ; qu’il fallait par conséquent attendre au lendemain. Nous restâmes ainsi nous et nos blessés pendant 48 h. sans manger.

Le 2e jour de notre arrivée, nous commençâmes à nous organiser. Le médecin-major de 1ère classe Lesterlin, officier le plus ancien en grade prit le commandement, il nous [page 4] répartit en six services sous la direction de médecins-majors, chefs de service. Pour ma part, je fus affecté au 2e service, celui de M. Lesterlin avec mes amis le Dr Recen et Godfrin pharmacien. Nous installons dans une infirmerie allemande une petite salle d’opération. Mais nous n’avions pas de matériel de pansement. Une dame allemande de la Croix-Rouge s’étant adressée à moi pour critiquer la façon de faire des médecins français, j’eus une vive altercation avec elle en langue allemande et lui fit comprendre que nous ne pouvions soigner utilement nos blessés, faute de pansements. Je la vis se diriger vers un capitaine allemand, discuter avec lui. Le lendemain matin, on nous donna deux voitures médicales provenant du 4e bataillon de chasseurs à pied et le surlendemain un fourgon-tente Tortoise de notre ambulance. Nous ne pûmes avoir malgré mes réclamations au médecin allemand notre caisse de chirurgie. Il me répondit qu’ils en avaient besoin. Cette façon d’agir nous a empêchés de faire de la grosse chirurgie. De nombreux cas de septicémie gazeuse et de plaies vermineuses rendaient des amputations nécessaires. Les médecins allemands dont un était certainement un étudiant firent ces opérations et je vis des amputations qui certainement laisseront des moignons coniques.

Heureusement, le lendemain, des chirurgiens alsaciens-lorrains de réputations notoires, en particulier le docteur Lentz de Metz (qui fut médecin de ma famille quand j’y habitai, un pur Français annexé en 1870) vinrent avec tout leur matériel chirurgical et opérèrent pendant 7 heures sans discontinuer avec un dévouement auquel on ne saurait trop rendre hommage [page 5] Nous mîmes environ six jours à panser nos blessés. Sur l’initiative du Dr Becus et la mienne le service de M. Lesterlin prit les notes sur les blessés traités dans ce service ; ces notes furent prises sur un cahier de visite allemand que j’ai réussi à ramener en France. Arrivé à Troyes, M. le médecin-major Larrieu, mon supérieur direct à l’ambulance 4 a exigé que je lui remette ce cahier bien que ne concernant pas les blessés traités à son service de Morhange, de façon à prévenir les familles éplorées.

Au bout de dix jours, l’autorité allemande avec laquelle j’étais en rapport constants, me demande d’assurer personnellement l’évacuation par fer des blessés français transportables. Accompagné d’un officier allemand, je me suis rendu à la gare pendant que six de nos infirmiers s’y rendaient escortés par 4 hommes baïonnettes au canon. Les hommes du landsturm de service à la gare me furent d’un grand secours à l’embarquement et ont montré à ce sujet une conduite digne de tous éloges. Il ne restait plus à la caserne que huit blessés dont l’état inspirait de trop graves inquiétudes pour être transportés. Nous avions eu 76 décès. Un médecin allemand du grade de colonel vint alors à la caserne pour parler à notre médecin-chef, il demanda un interprète. Je me présentai. Il nous annonça qu’en conformité avec la convention de Genève, nous allions regagner notre patrie. Il nous offrait deux itinéraires à :

1°) le plus court chemin en traversant les lignes. Il ne nous le conseillait pas car les batailles pouvaient durer [page 6] plusieurs jours et il fallait faire intervenir le jeu des parlementaires.

2°) autrement passer par Strasbourg, le grand duché de Bade et la Suisse. Du reste, ajouta-t-il, c’est je crois le chemin que prirent en 1870 les élèves de l’école de santé de Strasbourg. Le médecin chef accepta la 2° combinaison et le lendemain 30 septembre on nous donna ¼ d’heure pour quitter la caserne. Nous arrivons à Appenveiler (Bâle) ou d’autres médecins français venant de Carlsruhe, Mannheim nous rejoignent et nous franchissons le 31 août au matin la frontière suisse au nombre de 52 médecins, médecins auxiliaires ; sur les 36 infirmiers de notre ambulance, les prussiens n’en laissèrent revenir que 11 (…) ».

« Rapport de captivité de l’officier d’approvisionnement Louis Barbier sur les évènements qui ont suivi la capture par les Allemands de l’ambulance n°4 du 20e Corps d’armée – Le 20 août, à Bellange (Lorraine annexée).

Le 19 août, le fourgon à vivres parti le matin d’Arracourt où avaient lieu les distributions, rejoignit l’ambulance 4 à la rencontre des chemins de grande communication de Vannecourt à Dalhain et de Burlioncourt à Dalhain, à l’entrée de ce dernier village. Il continua avec l’ambulance sa route sur Bellange où la formation s’installa le soir.

L’officier d’approvisionnement prit son tour de surveillance à l’entrée de l’ambulance pour y assurer le service relatif à l’inscription, sur le carnet des entrées, des blessés qui arrivèrent du front. Il s’y employa de minuit au matin.

Le lendemain 20 août, sur l’ordre de M. le médecin-major de 1ère classe Larrieu, médecin-chef de l’ambulance, il se mit en rapport avec le maire de Bellange, pour réunir le nombre de voitures lorraines de réquisition nécessaires à l’évacuation des blessés. Le bombardement de Bellange, qui commença à ce moment empêcha de donner suite à cette opération. L’ambulance ne tarda pas d’ailleurs à être atteinte par les obus allemands. Les vivres contenus dans le fourgon [page 2] Les vivres contenus dans le fourgon permettaient sauf pour la viande – de ne pas aller ce jour au convoi administratif. La situation se maintint ainsi jusqu’à 16 heures, heure à laquelle le village fut occupé par les Allemands et l’ambulance, prise. Les officiers furent conduits en même temps que le détachement à Burlioncourt, où ils passèrent la nuit et ne reçurent pour leur repas, qu’un peu de pain et de l’eau.

Le 21 août, tout le personnel de l’ambulance fut emmené à Morhange, où il fut logé dans la caserne du régiment d’infanterie Gräf Barfuss. Il ne fut rien distribué au début pour les repas, tant au personnel qu’aux malades, ces derniers restèrent de nombreux jours exposés aux intempéries sur la paille dans la cour de la caserne. Les officiers furent à différentes reprises – exposés aux insultes de certains officiers allemands. Un soir, on les obligea à descendre dans la cour de la caserne, sous la menace des révolvers et des baïonnettes, on leur prit leurs couteaux, les trousses des médecins, on les fit coucher à terre avec les prisonniers (certains mêmes furent brutalisés par les Allemands). Tout cela sans motif valable.

La nourriture fut toujours abominable ; la viande sentait et la préparation des aliments laissa toujours à désirer. Dans les premiers jours, nous n’eûmes sur la table ni cuillers, ni fourchettes. Plusieurs officiers furent gravement indisposés par la qualité des mets servis. Les distributions aux malades (surtout ceux qui restèrent dans la cour) furent notoirement insuffisantes. On fut réduit fort souvent à leur distribuer les conserves (viande et biscuits) que l’on avait pu sauver du pillage, pour compléter leur ordinaire. Tout le matériel fut confisqué, notamment [page 3] le fourgon. Ce dernier contenait outre deux jours de vivres de réserve : cent rations de pain ; dix kilogs de café ; dix kilogs de sucre ; dix kilogs de sel ; dix kilogs de légumes secs (haricots) ; un baril de quarante kilog. de graisse. Aucune de ces denrées ne fut restituée à la formation, ni utilisée pour l’alimentation du personnel pendant le séjour à la caserne de Morhange. Elles furent enlevées, lors du pillage de l’ambulance. Le fourgon à vivres fut démarqué par les Allemands qui effacèrent l’insigne de nationalité et il fut emmené par l’ambulance allemande qui se trouvait à la caserne de Morhange. Les vivres d’un fourgon du 153e régiment d’infanterie – seuls, nous furent laissés et servirent en partie à la nourriture de nos blessés.

Le 29 août, tout le personnel interné à Morhange reprit la route de France, par le duché de Bade et la Suisse (…) [A Troyes, le 25 octobre 1914 – signé L. Barbier] »

Le 23 août 2014 au soir, le XXe corps d’armée rétablit en position défensive détachait à la 39e DI, l’ambulance n°9/20, jusque-là placée en réserve de corps d’armée, laquelle prenait la place de l’amb. n° 4/20 et soulageait ainsi l’amb. n°2/39 qui restait l’unique ambulance de la 39e division.

Notes :

  1. Biographie sommaire (1914-1918). Médecin principal de 2e classe Joseph Léon Marie Alvernhe (1861-1927). Médecin principal de 2e classe (23 mars 1912). Médecin divisionnaire de la 39e DI (2 août 1914-12 mai 1916). Blessé à la bataille de Morhange d’un éclat d’obus à la région temporale et à l’œil droit (20 août 1914). Médecin principal de 1ère classe (16 novembre 1915). Directeur du service de santé du 13e CA (13 mai 1916-20 mai 1918). Médecin inspecteur à titre temporaire (14 mai 1918), à titre définitif (21 septembre 1918). Chef supérieur du service de santé de la Ve armée (21 mai 1918-31 janvier 1919). Directeur du Service de santé de la 4e région militaire, Le Mans (1er février 1919-28 août 1919). Admis sur sa demande dans la 2e section (décret du 27 août 1919) – Commandeur de la Légion d’Honneur (17 janvier 1920). AN/LH 00270006 et service historique de la défense, département Terre, 15 Yd 203.

Sources :

Ces deux témoignages peuvent être complétés par les souvenirs du médecin inspecteur Célestin Sieur publiés dans la Revue du Service de santé militaire de janvier 1937, pp. 336-341 (Morhange), repris par Jacques Didier dans son ouvrage Echec à Morhange (Louviers : Ysec, 2003, 240 p.).

Archives du musée du service de santé des armées, au Val-de-Grâce, à Paris. Cartons n° 633 (Barbier), n°639 (Oster).

L’on consultera l’incontournable blog de Jacques Didier, le spécialiste de la bataille de Morhange dans lequel l’on peut découvrir des photographies de blessés français prises dans la cour de la « caserne-hôpital » de Morhange : http://jadier.canalblog.com/archives/2009/08/13/14735036.html et aussi : http://jadier.canalblog.com/archives/2010/04/13/17561295.html

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