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MORHANGE (août 1914) – Un hôpital improvisé en Lorraine annexée

Rédigé par François OLIER

MORHANGE (août 1914) – Un hôpital improvisé en Lorraine annexée

Je poursuis la publication des monographies consacrées aux hôpitaux de 1914 par un sujet atypique à plus d’un titre ; le premier parce qu’il est localisé hors de l’Hexagone de 1914, en Lorraine annexée ; le second parce qu’il fait appel aux témoignages de médecins affectés tant en unité combattante qu’en formation sanitaire de campagne. L’ensemble présenté en deux parties apporte un nouvel éclairage sur le travail du service de santé militaire durant les journées qui suivirent la bataille de Morhange ainsi que sur les conditions inhumaines du traitement des blessés.

Le service de santé du 4e bataillon de chasseurs à pied (BCP) à Morhange (20 août 1914).

Intégré dans la IIe armée de Castelnau (15e, 16e et 20e corps d’armée) qui s’engage en Lorraine annexée, le 4e BCP (chef de bataillon Gustave Paul Lacapelle) reçoit la mission d’éclairer puis de flanc-garder la 11e division d’infanterie (20e corps d’armée). Le 20 août 1914, en compagnie des autres unités de la 11e DI (26e, 37e, 69e et 79e régiments d’infanterie), le 4e BCP, surnommé « les Chasseurs de Saint-Nicolas » se déploie autour de Pevange sous de violents feux de l’artillerie lourde allemande qui rendent Morhange inaccessible. Dans l’après midi du 20 août, à l’instar des autres grandes unités engagées plus au sud (15e et 16e CA), le 20e CA amorce un mouvement général de retraite laissant plusieurs centaines de blessés sur le champ de bataille.

A Pévange, l’unique poste de secours du 4e BCP dirigé par le médecin-chef du bataillon, le médecin major de 2e classe Grenot est déployé, vite encombré de blessés et ne peut se replier…

« Rapport de Monsieur le Médecin-major de 2e classe Grenot, chef de service au 4e bataillon de chasseurs à pied, au sujet des circonstances qui ont accompagné la prise du personnel médical du bataillon et se sont déroulées pendant le temps de sa captivité.

Le 20 août 1914, à la suite du combat de Pevange (Lorraine annexée), le poste de secours du 4e bat. De chasseurs à pied, installé par ordre du chef de bataillon au centre du village, ne put se replier à temps et tomba aux mains de l’ennemi. Le village fut occupé par une compagnie du 17e régiment d’infanterie, dont les hommes entourèrent aussitôt les médecins et infirmiers, sans commettre d’ailleurs de brutalité. Ils pillèrent les sacs des blessés et en jetèrent le contenu sur le sol ; ils mirent également la main sur un certain nombre d’objets appartenant aux médecins.

Ils ne se livrèrent à aucun acte de violence sur les blessés. Le capitaine qui commandait [la cie] d’occupation se montra correct et donna toutes facilités au personnel pour assurer les soins aux blessés. A plusieurs reprises cependant, des infirmiers et brancardiers furent acquis (sic)[requis] pour aider à enterrer les morts. Sur l’initiative des médecins du bataillon, quelques habitants apportèrent du bouillon aux blessés [page 2] privés jusque là de toute nourriture.

Les évacuations se firent pendant la journée du 21, assez lentement d’ailleurs, parce que maintes fois les voitures requises à cet effet furent employées par les allemands pour transporter des cadavres. Le soir de ce même jour, une section emmena baïonnette au canon le dernier convoi de blessés accompagné du personnel médical.

Après une assez longue attente dans la cour d’une des casernes de Morhange, un médecin militaire allemand arriva, se fit ouvrir les paniers de la voiture médicale et fit main basse sur une partie du matériel et des médicaments (boîte chirurgicale, teinture d’iode, alcool, thé, etc.). Puis les blessés et le personnel furent conduits dans des écuries voisines, où se trouvaient encore des chevaux. Les médecins du bataillon ayant fait remarquer qu’un séjour en un pareil lieu offrait de sérieux dangers pour les blessés, un médecin allemand répondit qu’il trouvait, quant à lui, le local excellent. Force fut donc aux blessés et au personnel de s’étendre sur une litière non renouvelée.

C’est très vraisemblablement à ce séjour prolongé dans des écuries, où les blessés étaient littéralement dévorés par les mouches, que doit être attribué le nombre relativement considérable de plaies venimeuses [vermineuses ?] constatées. Le lendemain matin, le personnel infirmier et brancardier fut emmené pour une destination inconnue, malgré les protestations des médecins qui restèrent seuls pour assurer le renouvellement des pansements.

Les blessés ne recevaient toujours aucune nourriture ; des habitants de Morhange eurent connaissance de cette détresse et apportèrent dans la journée quelques provisions. Ils ne purent [page 3] renouveler leur visite, affirmant qu’ils se rendraient suspects en agissant ainsi et qu’ils étaient surveillés de près.

Le soir enfin, des voitures emmenèrent dans une autre caserne les blessés qui furent déposés dans la cour, où se trouvaient déjà réunis pêle-mêle, un assez grand nombre de blessés français. Le service médical ne s’effectua qu’assez difficilement, car les médecins ne pouvaient circuler sans être surveillés et suivis par des hommes baïonnette au canon, qui interdisaient de s’éloigner un tant soit peu des bâtiments.

Un soir, survint un incident qui faillit entraîner des conséquences incalculables. Vers 9 heures, un coup de feu retentit dans la cour où se trouvaient encore de nombreux blessés, coup de feu suivi de gémissements et d’un violent tumulte. On apprit que des soldats, sous un prétexte qui ne pût être suffisamment éclairci, venaient de tirer à bout portant sur un blessé français. Les français furent alors accusés de rébellion. Les blessés qui ne pouvaient marcher furent arrachés des places qu’ils occupaient et traînés brutalement au milieu de la cour, sans égard pour leurs blessures ; les médecins furent également arrachés de leurs chambres et conduits près des blessés. Au milieu du bruit et des vociférations, tout le monde fut fouillé. Un certain nombre d’objets appartenant à des médecins disparurent ; on enleva à tous couteaux et canifs. Beaucoup de blessés furent dépouillés de leur porte-monnaie [page 4].

Un commandant menaçait de faire tirer « dans le tas ». Grâce à l’intervention d’un médecin allemand qui sortait de la cantine et qui fut attiré par le tumulte, celui-ci fut apaisé et peu à peu tout rentra dans un calme relatif.

Les médecins furent prévenus qu’au moindre geste suspect de leur part, quelques-uns d’entre eux seraient fusillés. Interdiction formelle fut faite de sortir des bâtiments une fois la nuit tombée. A chaque instant le service médical fut entravé du fait de la réquisition d’infirmiers et de brancardiers qu’on emmenait au dehors creuser des fosses et enterrer des morts. La nourriture fut détestable, repoussante même pendant les premiers jours : deux brancardiers désignés pour aider les cuisiniers allemands avouèrent avoir maintes fois, retiré avant le repas, des morceaux (sic) [monceaux ?] de mouches tombées dans le liquide graisseux et noirâtre qui servait de bouillon pour les officiers et les blessés.

Deux médecins allemands coopérèrent au service chirurgical. Ils se montrèrent très interventionnistes et de l’avis des médecins français qui assistèrent à quelques opérations pratiquées par eux, il aurait pu être sursis à un certain nombre d’amputations. Des sœurs infirmières, venues de Metz, se montrèrent dévouées.

A partir du 7e jour, les évacuations furent commencées et il ne resta bientôt plus que quelques intransportables. Le 30 août au matin, les médecins furent brusquement prévenus qu’ils avaient un quart d’heure pour faire leurs [page 5] préparatifs de départ. Ils furent conduits à la gare de Morhange, en colonne par quatre, et entourés de soldats baïonnette au canon. »

Le personnel sanitaire du 4e bataillon de chasseurs à pied (dont seulement 9 infirmiers et brancardiers) embarqua dans un train en direction de la Suisse, via Sarrebourg et Strasbourg pour être libéré à Bâle.

« Rapport du médecin aide-major de 1ère classe Noël, du 4e bataillon de chasseurs à pied (…)

Le 20 août1914, au cours de l’action engagée entre les troupes françaises et les troupes allemandes, un certain nombre de médecins français tombèrent aux mains de l’ennemi. Le personnel sanitaire du 4e bataillon de chasseurs à pied, médecins, infirmiers, brancardiers, fut pris au village de Pévange à 1800 mètres environ de Morhange. Installés à proximité de la ligne de feu, (800mètres au plus) nous fûmes promptement débordés par les nombreux blessés qui affluaient ; et trop absorbés par notre pénible besogne, non prévenus du mouvement de repli effectué par le bataillon, nous devions fatalement être faits prisonniers. C’est ce qui arriva entre 13 et 14 heures.

Le premier contact avec la troupe fut pénible. Les quelques hommes qui s’avancèrent sur moi, dans l’excitation du combat me mirent en joue. Portant vivement le bras gauche en avant et leur criant « Rothes Kreuz ! ». Je pus faire reconnaître ma qualité de médecin ; et les relations s’établirent avec l’ennemi, correctes, non courtoises.

A partir de ce moment, l’autorité allemande nous donna pleins pouvoirs pour soigner à notre guise nos blessés dans le village même de Pévange – défense expresse nous était faite de nous éloigner des quelques granges qui composaient le poste de secours – Seuls, nos brancardiers accompagnés de soldats bavarois, baïonnette au canon, procédèrent au relèvement des blessés français, sans être aidés d’aucune manière. Et [page 2] pendant ce temps nous donnions nos soins à plus de cent blessés qui restaient à panser. Ce n’est que le 21 août vers deux heures du matin, qu’il nous était permis de prendre un peu de repos. – Au jour, les allemands réquisitionnèrent quelques voitures, genre guimbarde, et nous occupâmes la journée entière à y installer nos blessés qui étaient dirigés sur Morhange. Nous partions à 19 heures, environ derrière le dernier convoi. Nous emmenions également la voiture médicale du bataillon, déjà bouleversée par la soldatesque, et nous arrivions à la nuit dans la cour d’une caserne d’infanterie.

Là ; un médecin militaire allemand (stabsartz) préleva dans notre voiture tout ce qui lui parut utile : boite à instruments, paquets de pansement, teinture d’iode, éther, alcool, formol, thé, etc. Après quoi, on nous conduisit sur un autre point de la ville, dans une écurie qui venait d’être évacuée par les chevaux. La litière n’en avait pas été renouvelée, et nous dûmes installer sur le fumier les derniers blessés que nous amenions avec nous, trente-cinq environ. En vain ai-je représenté à un médecin allemand qui se trouvait présent que le local ne me semblait pas choisi pour y installer des blessés ; il me répondit railleur, « Là, du moins, ils auront chaud !»

La journée du 22 août fut consacrée à refaire les pansements de nos blessés, avec le peu de matériaux qui restaient dans notre voiture médicale – et nous fûmes très douloureusement surpris en trouvant bon nombre de plaies vermineuses. Pendant toute cette journée, blessés et médecins furent maintenus à la diète la plus complète. Puis le soir, il fallut à nouveau réinstaller les blessés sur des charriots [page 3] de réquisition, pour les ramener dans la cour de la caserne, où nous avions touché barre la veille au soir. Là on les étendit sur de la paille au pied des arbres qui entouraient la cour, à côté d’une foule d’autres (environ 300) qui attendaient depuis quarante huit heures, sous des averses répétées, que leur tri soit fait, pour être dirigé vers tel ou tel bâtiment.

On pansa toute la journée dans la cour, sur la paille ; bref le 23 août au soir, les blessés français étaient à peu près campés dans les divers bâtiments de la caserne. Mais ici rien n’avait été prévu pour recevoir des blessés, si bien que ces malheureux pendant tout le séjour qu’ils durent faire à Morhange, avant d’être évacués sur les hôpitaux de l’arrière, manquèrent totalement de la plus élémentaire hygiène. Pas de linge, ni bassins, ni urinals (sic) – un bon nombre de blessés furent constamment souillés de leurs déjections – et c’est dans d’aussi déplorables conditions qu’il nous était donné de les soigner.

La caserne de Morhange contenait environ 1200 blessés français. Nos médecins ne pouvaient suffire à la tâche et quelques médecins militaires allemands vinrent nous assister ou plus exactement nous décharger d’une partie de la besogne – les relations étaient correctes – et c’est tout – Ces praticiens sont beaucoup plus interventionnistes que nous : il n’est pas douteux que bien des membres auraient pu être conservés, à condition cependant qu’on se soit trouvé dans un milieu chirurgical bien outillé – ce n’était malheureusement pas le cas – mais il nous a semblé plusieurs fois, en présence de fractures compliquées, qu’ils prenaient un peu rapidement le couteau en main.

En même temps nous avions l’aide d’une douzaine de religieuses, envoyées par le Président de la Lorraine. Elles [page 4] se montrèrent très dévouées et [en] adoucissant de leur mieux les souffrances de nos blessés.

Le Maire de Morhange, le docteur Mey, très français de cœur, est venu à diverses reprises nous prodiguer ses encouragements. Il avait mis à notre disposition toutes les ressources de son arsenal de médecin cantonal. Plusieurs fois, il apporta à nos blessés quelques douceurs, du tabac et du linge. Malheureusement ses sentiments pour nous étaient soupçonnés par les allemands qui surveillaient étroitement ses allées et venues. Il en fut de même pour le professeur Lentz, venu de Metz avec son interne Laewenbruck. Je les ai vus tous les deux les larmes aux yeux en trouvant des blessés français installés avec un tel mépris des convenances. Lui aussi voulut bien nous prêter aide. A ces confrères français, je suis heureux d’apporter ici le faible hommage de ma reconnaissance.

Ce que l’administration allemande n’avait pas su faire pour des blessés, ne le fut pas davantage pour les médecins. A n’envisager que le côté matériel, je puis dire sans crainte d’être démenti, que nous avons été mal traités. La nourriture provoquait le dégoût – Deux repas par jour, composés d’une soupe, s’il est permis d’appeler ainsi le brouet noirâtre qui nous était servi, dans lequel on repêchait les mouches – une portion de viande et quelques légumes cuits à l’eau. – Le pain était le pain de guerre allemand, de farine de seigle, noir, dense comme la brique, toujours moisi. – Pour manger, la même fourchette, la même cuillère servaient à plusieurs, à tour de rôle. Comme literie, médecins de tous grades, durent se contenter d’un lit de troupe, sans draps.

Ces mesquineries eussent été plus facilement supportées [page 5], si au moins nous avions eu quelque tranquillité d’esprit. Mais à diverses reprises, nous avons craint pour notre existence. Nous étions gardés et surveillés dans toutes nos allées et venues, à l’intérieur même de la caserne par des sentinelles baïonnette au canon, fusil chargé. Plusieurs fois, officiers et sous-officiers sont venus nous braquer le révolver sous le nez, alors qu’il n’y avait pas motif. Un de nos confrères est passé en cour martiale ; d’autres ont descendu les escaliers la crosse dans les reins. D’ailleurs toutes ces vexations pour ne pas dire plus, ont été relatées dans divers rapports par des voix plus autorisées.

J’ajouterai encore que jamais les hommes de troupe ne nous ont salués. Et je conclurai en affirmant, que blessés et médecins, tous nous conserverons un affreux souvenir de Morhange. [Signé :] Noël. »

(A SUIVRE)

L’ambulance n°4 du 20e corps d’armée (amb. n°4/20) prisonnière à Morhange (20 août 1914).

Sources :

Archives du musée du service de santé des armées, au Val-de-Grâce, à Paris. Cartons n° 636 (Grenot), n°638 (Noël) - Didier Jacques. Echec à Morhange : août 1914, la bataille de Lorraine. Louviers : Ysec, 2003, 240 p.

L’on consultera le blog de J. Didier où l’on peut voir des photographies de blessés français prises dans la cour de la « caserne-hôpital » de Morhange. http://jadier.canalblog.com/archives/2009/08/13/14735036.html

Photo : carte postale allemande représentant la caserne du 17e régiment d’infanterie de Morhange (Lorraine occupée).

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