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LUNEVILLE 1914 – TROIS SEMAINES D’OCCUPATION ALLEMANDE EN MEURTHE-ET-MOSELLE

Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux

LUNEVILLE 1914 – TROIS SEMAINES D’OCCUPATION ALLEMANDE EN MEURTHE-ET-MOSELLE

Captif des Allemands à l’hôpital militaire de Lunéville (22 août – 12 septembre 1914)

« Rapport du médecin auxiliaire Seguin sur sa captivité à Lunéville du 22 août 1914 au 12 septembre 1914.

Au début de la guerre je partis comme infirmier avec le 122e régiment d’infanterie.

Je fus fait prisonnier le 22 août 1914 vers les 6 heures du soir quand les troupes allemandes entourèrent Lunéville et coupèrent la retraite à quelques soldats et à des infirmiers et brancardiers occupés à soigner les nombreux blessés tombés près de la ville sur la route de Jollivet (A).

Je me trouvais à l’hôpital militaire quand les uhlans pénétrèrent dans la ville. Quelques obus allemands tombèrent à l’entrée et dans la cour de l’hôpital encombré de blessés.

Durant toute la nuit du samedi au dimanche des patrouilles circulèrent dans les rues de la ville et de grand matin de nombreuses troupes allemandes commencèrent à défiler musique en tête. Le défilé dura jusqu’à [page 2] dix heures du matin. Entretemps un officier allemand avec son escorte était entré dans la cour de l’hôpital, avait demandé l’administrateur et avait déclaré que les malades, les blessés et le personnel de l’hôpital étaient prisonniers de guerre. Nous ne fûmes ni interrogés, ni fouillés.

Cinq médecins français (sans compter le docteur Saucerotte (B) qui était resté à son poste et opérait pendant que les obus allemands tombaient dans le jardin attenant à la salle d’opérations) se trouvaient prisonniers ainsi qu’une quinzaine d’infirmiers ou de brancardiers appartenant à différents régiments du 16e corps.

Avec le personnel médical et infirmiers nous nous mîmes à soigner les nombreux blessés de l’hôpital.

Des soldats allemands vinrent dans une salle de blessés, creuser des créneaux dans le mur donnant sur la rue afin sans doute de tirer de l’intérieur de l’hôpital sur les troupes françaises si elles reprenaient la ville. Ces trous furent fermés peu de temps après.

Pendant les 5 à 6 premiers jours je fus envoyé matin et soir à la caserne Froment-Coste distante de l’hôpital militaire de 3 à 400 mètres pour soigner des blessés (100 à 120 dont une dizaine d’allemands). Ces blessés avaient été mis là par des Dames de la Croix-Rouge ; les hôpitaux de Lunéville étant tous surchargés [page 3]

Aucun médecin n’était attaché à cette formation de fortune. Le troisième jour, le médecin auxiliaire Lavabre du 122e d’Inf. qui se trouvait aussi prisonnier fut désigné pour y venir. Nous y allâmes ensemble matin et soir conduits par deux soldats allemands baïonnette au canon. A diverses reprises un major allemand passa dans les salles et désigna les soldats les plus légèrement blessés pour partir en Allemagne. Les grands blessés furent transportés à l’hôpital militaire.

Un après-midi vers les 4 heures, le 25 ou 26 août, en compagnie du médecin auxiliaire Lavabre revenant de soigner les blessés de la caserne F. Costes j’assistai à l’incendie d’un pavé de maisons voisines de l’hôpital (pharmacie, temple protestant, etc.). Je vis des brancardiers ou infirmiers allemands massés presque à l’entrée de l’hôpital ou convergeaient plusieurs rues, fusil en joue (Ils étaient tous armés), tirer sur les civils, rares il est vrai, qui passaient à ce moment.

Un civil venant d’être tué gisait dans une marre de sang sur le trottoir de la rue de Viller, je crois ! De même un infirmier français, occupé à soigner des officiers allemands dans une salle de l’hôpital, qui venait de regarder à la fenêtre donnant sur la rue, fut tué presque à bout portant.

Ces faits, ainsi que le nom des victimes [page 4] figurent d’ailleurs sur le rapport officiel des atrocités allemandes.

Dans une maison toute proche de l’hôpital se trouvaient enfermés une centaine de prisonniers français. En passant dans la rue, je vis deux soldats allemands pénétrer brutalement à l’intérieur, baïonnette au canon et j’entendis des cris de douleur.

Comme d’habitude les Allemands avaient prétendu que des civils avaient tiré sur un de leurs convois de blessés et ils avaient ordonné ces massacres par représailles, et, bien entendu, l’incendie des maisons d’où étaient partis les prétendus coups de feu.

A ce sujet je ferai remarquer que j’ai vu des soldats allemands s’amuser, soit à l’entrée de la caserne Fr. Costes, soit dans la rue qui la longeait, à tirer sur des bouteilles ou autres objets, avec des fusils français. Et cela probablement à l’insu de leurs officiers qui ont pu penser que ces coups de feu isolés et tirés en ville, l’étaient sans doute par des civils !

A l’hôpital militaire, les officiers et soldats allemands traitèrent les Français assez humainement.

Presque chaque jour un certain nombre de blessés français – et allemands aussi furent évacués dans l’intérieur de l’Allemagne, d’autant qu’à deux reprises les Français avaient fortement attaqué du faubourg de Nancy et avaient été sur le point [page 5] de rentrer dans la ville, à en juger parle départ de l’hôpital plus ou moins précipité des médecins et du personnel de l’ambulance. L’alerte avait été fort courte et ces derniers étaient revenus quelques instants après.

Je fus ensuite affecté à la salle d’opérations et chargé de donner le chloroforme dans plusieurs interventions chirurgicales sur des blessés allemands ou français faites par un major allemand.

J’eus l’occasion de causer avec un médecin allemand qui avait vécu quelques temps à Paris. Je lui demandai où l’on en était de la guerre (car nous avions entendu dire que les Allemands avaient fort avancé dans le Nord) et ce qu’il en pensait.

- « Nous sommes aux portes de Paris me dit-il et vainqueurs partout. Avec la France ce sera vite réglé ! Nous ne prendrons que des colonies et beaucoup d’argent. Ensuite nous nous retournerons contre les Russes qui ne résisteront pas longtemps. Je pense bien être chez moi à la Noël, ajouta t-il ».

Je causai de même avec un artilleur bavarois connaissant fort bien le français : il lisait un roman d’Alexandre Dumas et c’est ce qui m’incita à lui parler. Mais quelle ne fut pas ma surprise [page 6] de l’entendre m’affirmer avec conviction que c’était nous qui avions voulu la guerre, que nous avions violé leur territoire en maints endroits, etc.

Est-il besoin de dire que pendant notre séjour à Lunéville, à l’hôpital militaire nous avons eu à soigner quelques enfants, blessés par les Allemands et de rappeler certaines cruautés qui furent commises surtout dans les environs de la ville et qui ont été relatées dans plusieurs rapports. En voici une des plus caractéristiques :

A l’hôpital militaire se trouvait un jeune homme d’une quinzaine d’années qui aidait à soigner et à servir les blessés. Il était d’une ferme des environs de Lunéville, autour de laquelle campaient de nombreux allemands.

Il nous raconta qu’un beau jour les boches prétextant que les coups de feu dirigés sur eux étaient partis de cette maison, y mirent le feu. Son père qui voulut protester fut tué immédiatement. Sa mère et son frère qui essayaient à fuir de la maison en flammes furent tués aussi et lui n’échappa que par miracle. Il était venu se réfugier à l’hôpital.

A plusieurs reprises les officiers allemands parlèrent de nous emmener à l’intérieur de [page 7] de l’Allemagne avec les blessés qui partaient chaque jour. Il ne restait presque plus de Français, tous avaient été évacués. En revanche de nombreux allemands étaient apportés du champ de bataille à l’hôpital, très grièvement blessés pour la plupart, belles victimes du 75, dont la vue aurait allégé notre captivité et exalté notre légitime orgueil de Français si la souffrance même d’un ennemi pouvait nous être indifférente.

Sous les prétextes les plus divers nos noms furent pris plusieurs fois. On nous accusa d’avoir favorisé l’évasion d’officiers français mais cette accusation n’eut pas de suite.

Le 11 septembre nous devinâmes pour ainsi dire la bataille de la Marne aux nombreux conciliabules des officiers et à leur air plus ou moins mystérieux et mécontent. Certains préparatifs ne nous laissèrent plus de doute, surtout la vue de soldats fortement occupés au pont de chemin de fer de la voie ferrée de Lunéville à Strasbourg que nous apercevions des fenêtres.

Des ambulances partirent de l’hôpital dans la journée, les autres suivirent dans la nuit. A 4 heures du matin le pont sauta : la ville avait été évacuée le soir et dans la nuit.

Les majors allemands avaient fait leurs adieux aux médecins français [page 8] et même à des infirmiers qui se trouvaient là.

Le général en chef remercia par un mot écrit en allemand et traduit en français, le personnel médical et infirmier de l’hôpital, des soins donnés à leurs blessés.

Et le 12 au matin les troupes françaises rentrèrent dans la ville. Tous les cœurs débordaient de joie ! Le 13, je rejoignais mon régiment, le 122e d’Infie [Infanterie] qui se trouvait à quelques kilomètres, à Croixmare. (C)

En partant je songeais au petit orphelin sans famille et sans foyer qui pleurait, le jour de la délivrance et n’osait disait-il, revenir chez lui, ou il ne retrouverait que des cendres ! - Aug. Seguin

Vu et transmis. Albi, le 21 août 1916. Le chef de bataillon, Commandant le dépôt du 15e d’Infanterie »

Notes :

(A) – Extrait du Journal des marches et opérations du service de santé du 122e régiment d’infanterie : « 22 août 1914 – [résistance dans la région de Lunéville, puis le régiment se replie] Au cours de l’action un refuge de blessés est installé d’abord à Bonviller puis porté successivement sur divers points de la route de Bonviller à Jolivet, à Jolivet et enfin à l’entrée de Lunéville (faubourg d’Einville). Les blessés recueillis sont évacués par des voitures de réquisition ou des voitures d’ambulance sur les formations sanitaires de Lunéville. Les pertes de la journée n’ont pas pu être exactement déterminées. Le soir, 1440 hommes manquent à l’appel, mais parmi eux se trouvent beaucoup d’égarés qui rejoindront ultérieurement (…) ». Arch. SHD-Terre, Vincennes, 26N 684/6, 122e RI, service de santé, fol. 7 et 8.

(B) - Un médecin-major de 2e classe : Louis-Constant Saucerotte, né le 7 juin 1867 à Lunéville, décédé le 14 avril 1917 à Marseille. Médecin major de 2e classe. Docteur en médecine de la Faculté de Médecine de Nancy. Médecin à Lunéville (p.403). In Collectif. Aux médecins morts pour la Patrie (1914-1918). Hommage au corps médical français. Paris : Syndicat des Editeurs, [ca. 1920-1922], 446 p.

(C) – « 14 au 16 septembre 1914, [ajouté en marge] Les infirmiers Guilhaummon, Bouissou, Geraud, Maillebuau, Maurice, Pargnel, Trouillet, Seguin, Cassan plus le sergent infirmier Cristol ( ?), le caporal infirmier Le Rou ( ?) et l’ordonnance de M.Périer (Merdriac ?) rejoignent le régiment après avoir été fait prisonnier à Lunéville, hôpital mixte, pendant 21 jours (du 22 août au 14 septembre 1914) ». Arch. SHD-Terre, Vincennes, 26N 684/6, 122e RI, service de santé, fol. 10v.

Source : Arch. Musée du service de santé des armées, Val-de-Grâce à Paris, cart. n° 640.

Les hôpitaux militaires de Lunéville (20e région militaire) seront présentés dans le tome 5, à paraître, des Hôpitaux militaires dans la Guerre 1914-1918, éditions Ysec de Louviers.

FIN

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