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LILLE 1914 - HOPITAUX DANS LE NORD OCCUPE (2/2)

Rédigé par François OLIER Publié dans #Les Hôpitaux

Témoignage inédit du médecin-chef de l'hôpital militaire Scrive de Lille (2 août 1914-18 mai 1915).

Rapport du médecin principal de 2e classe [lieutenant-colonel] Fribourg, médecin chef de l’hôpital militaire de Lille, rapatrié d’Allemagne.

« A l’hôpital militaire

Nommé médecin-chef de l’hôpital militaire de Lille, je prends possession de mon poste le premier jour de la mobilisation. Le personnel de l’hôpital est composé d’officiers et d’infirmiers de l’armée territoriale. Le nombre de lits doit être porté à 500, dont 150 à peine étaient installés.

Dans les premiers jours, travaux d’organisation de l’hôpital pour le mettre en état ; je fais confectionner, avec l’autorisation du Directeur du service de santé 200 matelas et 400 vêtements complets de malades et passe mes matinées à faire aux officiers des conférences sur les services qu’ils vont être appelés à rendre. Dans les journées de septembre, lors des combats au Sud de Lille, à Vannehain, Cysoing, Orchies, Mouchin, Arras et jusqu’à Sailly-Salisel, au Sud de Bapaume, avec le personnel médical et les voitures automobiles dont je dispose, et aidé des membres de la Croix-Rouge, environ 2000 blessés français, laissés à peu près sans aucun soin sur ces différents champs de bataille, sont ramenés et soignés à l’hôpital militaire et dans les hôpitaux auxiliaires de Lille et de Roubaix.

Entre temps, nous évacuons journellement sur Dunkerque et Boulogne des blessés évacuables, quand les trains peuvent être mis en marche. Nous avons ainsi pu faire partir des blessés jusqu’au 8 octobre, avant-veille du bombardement de Lille. A noter que les Allemands [page 2] ont fait, pendant cet intervalle, plusieurs apparitions dans la Cité, mais qui n’ont eu que peu de durée.

L’hôpital était depuis le 24 août le seul endroit où pouvaient s’adresser les militaires en quête de renseignements ou de secours ; toutes les autorités militaires, telles que Commandement, Service de santé, Intendance, Recrutement, etc. avaient quitté Lille le 24 août, laissant la formation sanitaire sans aucun ordre sur ce qu’elle devait faire. Aussi, nombre d’isolés, de fugitifs, de militaires évadés de Maubeuge, s’adressaient-ils à l’hôpital, et nous avons pu ainsi en faire rapatrier un certain nombre jusqu’à l’investissement complet de la ville, c’est-à-dire jusqu’au 9 octobre.

Bombardement du samedi soir 10 au mardi 13 octobre. L’hôpital n’est pas épargné ; environ 1200 maisons sont détruites par les bombes ou par le feu. L’hôpital contient à ce moment 221 blessés, comprenant une trentaine d’Allemands, dont 4 officiers. Le 7 octobre, tous les officiers français en traitement avaient été évacués par voitures automobiles, les trains ne marchant que très irrégulièrement. Nous sommes environ 500 personnes dans les caves de l’hôpital et y passons plus de 60 heures. Les blessés y reçoivent des soins, des médicaments, des aliments, grâce au dévouement des médecins, des pharmaciens, des infirmiers. Nous perçons des murs pour avoir plusieurs issues en cas d’accident.

Le 12 octobre, dans la nuit, la rue de l’hôpital militaire est en feu. La pompe de l’hôpital déverse des torrents d’eau toute la nuit, car l’hôpital est très menacé par l’incendie du lycée Fénelon qui est contigu et qui brûle. A 2 H.1/2 du matin, le danger d’incendie parait conjuré, mais vers 3 H. nous sommes menacés d’asphyxie dans les caves. Je tiens un Conseil de guerre et après examen de la situation, je décide l’évacuation qui commence à 3 H. pour être terminée à 7 H., sans accident. Nous nous réfugions à l’hospice général. [page 3]

A l’Hospice Général

Dans la journée du 13 octobre, nous portons tous nos efforts pour installer le plus confortablement possible nos blessés dans notre nouveau local, qui est un asile de vieillards. Nos blessés occupent deux salles, et pendant les deux premiers jours, un certain nombre d’entre eux couchent sur les brancards sur lesquels ils ont été transportés et qui sont placés entre les lits des salles. Petit à petit, le service s’organise, et, en trois jours tous nos blessés sont dans des lits. Les blessés allemands sont dans un pavillon isolé. Nous espérions, au début de notre installation nouvelle que notre séjour à l’hospice général ne serait que de très courte durée. Le bruit courait avec persistance que les Allemands avaient quitté notre territoire, qu’ils n’occupaient plus que Cambrai et Valenciennes, que notre victoire de la Marne avait été suivie de celle de l’Aisne, qu’on avait illuminé pendant deux jours à Paris, que les Etats-Majors ennemis étaient à Hirson, qu’ils se retiraient sur la Belgique en toute hâte. Bref, nous avions la quasi certitude d’être délivrés à très bref délai. Nous étions sans aucune nouvelle de France, et nous avons vécu pendant plus d’un mois, attendant tous les jours notre délivrance. Et ce n’est guère qu’un mois après l’entrée des Allemands à Lille, que recevant par fraude un journal français, nous apprenions avec stupeur que les ennemis occupaient encore St-Quentin, Laon, etc. Quelle amère désillusion et quelle tristesse !

Vers le 20 octobre, le Service de santé allemand évacue sur notre ancien hôpital militaire dont ils ont pris possession, les blessés allemands que nous avons encore en traitement. En même temps, ils s’emparent de toutes nos voitures automobiles, au nombre de six. Ils ont aussi besoin de draps de lits et veulent prendre ceux de l’hospice général ; mais je fais remarquer que c’est du [page 4] matériel appartenant à la Charité publique, que ces draps ne sont pas à nous, qu’ils n’ont pas le droit de les prendre et finalement j’obtiens gain de cause.

Je n’ai pas eu à me plaindre des rapports que j’ai eus avec le médecin allemand chargé de la surveillance de l’hôpital. Nous avons toujours fonctionné, comme nous aurions pu le faire en territoire français. J’ai été il est vrai, personnellement menacé d’être fusillé, une fois surtout par le Directeur du Service de santé de l’armée d’occupation à la suite de l’évasion d’un officier français en traitement.

Leurs menaces se sont bornées à quelques représailles sur le personnel hospitalier. Nous ne pouvions quitter les abords de l’hôpital ; l’autorité allemande nous avait fait comprendre que la vue, en ville, de pantalons rouges était incompatible avec l’occupation ennemie et force nous fut de rester prisonniers dans l’hôpital et de nous promener dans les limites très restreintes autour de l’établissement.

Dans les premiers jours de l’occupation, l’officier d’administration gestionnaire, Monsieur Legrand, et deux infirmiers furent appréhendés en ville, et conduits à la citadelle et emmenés en Allemagne, malgré les réclamations que j’ai faites pour obtenir leur élargissement. J’ai toujours ignoré les raisons qui ont motivé leur internement.

D’octobre 1914 à mars 1915, à l’hospice général, les Allemands nous ont envoyé environ un millier de blessés français et anglais dont la plupart gravement atteints. Dans leurs formations sanitaires, ils évacuaient très rapidement les blessés légers, et même les blessés graves quand les circonstances les y obligeaient. Souvent même, ils étaient conduits directement à la gare d’où les trains les emmenaient en Allemagne sans passer par les hôpitaux. Ils ne se sont jamais préoccupés des traitements employés par nous, et c’est moi qui désignais les [page 5] blessés guéris qui pouvaient voyager. Inutile de dire que les sortants étaient toujours guéris au moment de leur départ pour l’Allemagne. Aucun officier français ou anglais, en traitement, n’a quitté l’hôpital avant la fin mars, si mes souvenirs sont exacts, et la plupart ont été évacués dans l’espoir d’un échange contre des blessés allemands.

A partir de mars, rares ont été les blessés envoyés à Lille, non seulement chez nous, mais même dans leurs hôpitaux. Ils évacuent très vite à cette époque et ferment même quelques établissements de la Croix-Rouge : La Treille, la Terrasse Sainte Catherine, Saint-Joseph, les Facultés Catholiques, etc. ainsi que l’hôpital installé dans l’Ecole des Arts-et-Métiers où ils ont en traitement des allemands atteints de fièvre typhoïde. Jamais nous n’avons pu savoir les raisons de cet exode ; on ne sait jamais les raisons qui les font agir.

Du mois d’octobre 1914, jusqu’au jour de notre départ pour l’Allemagne, en mai 1915, la population à l’hospice général peut être évaluée à environ mille huit cents personnes (hospitalisés et personnel). L’état sanitaire y a toujours été excellent. Dès notre arrivée, sachant qu’il y avait de nombreux cas de fièvre typhoïde dans les environs immédiats de Lille, puisque les Allemands, à l’hôpital installé aux Arts-et-Métiers, y ont traité plusieurs milliers de cas, j’avais fait installer des tonneaux auprès d’une chaudière où il y avait de l’eau à bouillir, en permanence, et tout le monde, dans l’établissement, était au régime de l’eau bouillie et y est resté jusqu’à notre départ. Nous n’avons eu à signaler aucun cas de cette maladie.

Je note, en passant, que nous n’avons eu parmi nos blessés, à déplorer aucun cas de tétanos. Dans les conférences que j’ai faites aux médecins au début de la mobilisation, j’avais prescrit que tout blessé recevrait une injection de sérum antitétanique. Cette prescription a toujours été observée, et le résultat a été [page 6] excellent. Et cependant, les blessés que nous avons été chercher sur les champs de bataille des environs de Lille, en septembre 1914, étaient restés plusieurs jours sans soins ; quelques-uns avaient des vers dans leurs plaies.

J’ai eu à vaincre de grosses difficultés pour approvisionner l’hôpital de draps, de chemises, de linge de corps qui nous faisaient totalement défaut. Grâce à l’obligeance du Préfet du Nord et du Maire de Lille, qui m’ont facilité mes recherches, j’ai pu trouver, dans les premiers jours, soit dans les casernes, soit chez les blanchisseurs des corps de troupe, nombre d’effets usagés laissés après le départ de la garnison. C’est ainsi que j’ai pu de même me procurer les vêtements nécessaires à l’habillement de beaucoup de blessés qui, à leur entrée à l’hôpital, n’étaient souvent vêtus que d’une chemise, ou bien lorsqu’ils arrivaient encore vêtus soit d’un pantalon, soit d’une capote, ces vêtements étaient le plus souvent en loques ou n’en avaient plus qu’une jambe ou qu’une manche. J’ai trouvé en face de l’hospice, dans un endroit appelé « le magasin brûlé » nombre d’uniformes, plus ou moins usagés, ayant appartenu au 43e régiment d’infanterie. Avec l’autorisation du Préfet, je pus faire transporter à l’hôpital, à l’insu des Allemands un très grand nombre de ces vêtements qui, réparés, servirent à habiller, à leur sortie, nos blessés français et anglais, et c’est ainsi qu’on pouvait voir des uniformes français sur des hommes coiffés d’une casquette anglaise, ou inversement.

Pour les pansements, et nous avons eu jusqu’à quatre cent cinquante blessés à panser par jour, dont bon nombre porteurs de plusieurs blessures, j’ai dû réquisitionner des objets de pansement à Roubaix (coton hydrophile et gaze non apprêtée). Le préfet, sur ma demande, fit ouvrir les pharmacies dont les patrons étaient absents et nous envoya le matériel qu’il y trouva.

Les désinfections de vêtements et de literie que nous avons dû faire très nombreuses en raison des poux [page 7] et de la vermine dont les vêtements des blessés, surtout des anglais, étaient abondamment pourvus, ont été pratiquées dans une étuve Geneste-Herscher appartenant à la ville et placée heureusement en face de l’hôpital, dans la cour du « Magasin brûlé », où se trouvaient les uniformes dont il est question ci-dessus.

Et puisque je parle des objets nécessaires aux blessés, je ne saurais, sans être taxé d’ingratitude envers les habitants de Lille, passer sous silence la vague de générosité qui grandit d’abord et dura jusqu’à notre départ définitif, en faveur de nos blessés. Ces derniers furent comblés d’objets utiles et de gourmandises de toutes sortes. C’est grâce à cet élan de chaude et active sympathie que tous nos blessés furent amplement fournis de chaussettes de laine, de chandails, de caleçons, de passe-montagne, de cache-nez, etc.

J’ai pu distribuer plus de trois mille bouteilles de vins fins et de Champagne, reçues en dons ; je ne parle ni de tabac qui n’a jamais manqué, ni du chocolat ni des friandises : tous les jours il y avait de nouvelles distributions.

J’ai reçu en dons, de nombreux donateurs, une somme totale de près de sept mille francs en espèces, et tous nos blessés, à leur départ en captivité, emportaient une somme, petite il est vrai, mais suffisante pour quelque temps. En hiver, je remettais 15 francs à chacun d’eux ; plus tard, une moyenne de dix francs, et, ce léger viatique, pour des hommes qui très souvent étaient dénués de toute ressource, était le bien venu.

La mortalité pendant notre séjour à Lille, a été environ de 4% ; si je suis à peu près sur de ce chiffre que je cite de mémoire, n’ayant pas devers moi aucun document. Environ un quart des décédés succomba dans les deux premiers jours de leur arrivée.

Je ne saurais, dans ce trop succinct exposé, m’étendre plus longuement. Plus tard, quand je retrouverai mes notes, pourrai-je raconter avec plus de détails, les [page 8] tristesses que nous avons dû subir pendant ces sept mois que nous avons vécus, mes camarades et moi, botte à botte avec nos envahisseurs ; je pourrai dire les rancoeurs que je ressentais quand j’étais obligé de montrer mon laissez-passer à la sentinelle placée à la porte de l’hôpital pour pouvoir sortir de l’établissement ou y rentrer ; quand tous les jours, je me demandais quelle nouvelle tuile allait nous apporter la visite du médecin allemand, etc.

J’ai dit plus haut qu’à partir du mois de mars l’hôpital ne reçut plus que de rares blessés. Après la bataille d’Arras, vers le 10 mai, je sentis dans mes rapports avec le médecin allemand qu’il y avait quelque chose de changé, et, de fait vers le 12 ou le 13, il m’informa que l’autorité allemande avait décidé que les 130 blessés environ, qui restaient, seraient évacués, sans délai, les intransportables sur l’hôpital militaire allemand, (il y en avait encore vingt) et les 110 transportables, couchés ou assis, par train sanitaire sur l Allemagne. Le personnel officiers et troupe partiraient le lendemain.

Et le 18 mai, nous quittons Lille pour l’exil.

Qu’il me soit permis de dire ici que le médecin allemand, en raison de mon âge et des fatigues morales et physiques que j’avais endurées depuis la mobilisation, me proposa de rester à Lille où j’avais mon appartement et où je laissais ma femme. J’aurais revêtu des vêtements civils, et j’aurais attendu là la fin de l’occupation allemande. Je remerciai, mais je refusai et je partis en captivité (…) [pour le camp de Gütersloh, Westphalie, Allemagne]. »

 

Musée du service de santé des armées, Val-de-Grâce à Paris, carton n° 636.

Photo : L'Hospice Général, quai de la Basse-Deûle devenu hôpital militaire de Lille (13 octobre 1914-18 mai 1915).

Les hôpitaux militaires du département du Nord pendant la guerre 1914-1918 sont traités dans le tome 5 de la collection des Hôpitaux Militaires dans la Guerre 1914-1918, aux éditions Ysec de Louviers.

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