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LILLE 1914 - HOPITAUX DANS LE NORD OCCUPE (1/2)

Rédigé par François OLIER Publié dans #Les Hôpitaux

Témoignage inédit d’un pharmacien de l’hôpital militaire Scrive à Lille (2 août 1914 – 18 mai 1915)

A la suite du retrait des franco-britanniques de Belgique, la ville de Lille déclarée « ville ouverte », quasiment vidée de ses troupes, se rend aux Allemands après un bombardement de vingt-quatre heures. La garnison est prisonnière ainsi que l’ensemble des formations hospitalières de la ville. Les personnels sanitaires restés à leur poste, protégés par la Convention de Genève, poursuivent toutefois leurs activités au profit des blessés. Ils ne sont pas considérés comme prisonniers de guerre et doivent être rendus à la liberté dès que les autorités allemandes estimeront qu’ils ne sont plus indispensables au service sanitaire des prisonniers. Dans les faits, la plus grande partie du personnel sanitaire « prisonnier » ne sera libéré qu’après plusieurs mois de camp en Allemagne. Dans le cas du pharmacien aide-major de 1ère classe (lieutenant) Beyaert qui nous a laissé cette relation inédite de son séjour dans Lille occupée il quittera la ville pour un court séjour au camp de Gütersloh (mai-juillet 1915) avant de rejoindre la France via la Suisse.

 

Rapport de captivité

du pharmacien aide-major de 1ère classe Beyaert de l’hôpital militaire de Lille rapatrié d’Allemagne le 15 juillet 1915 et affecté à la 13e région, hôpital temporaire n°25 à Roanne.

« Mobilisé le 2 août 1914 et affecté par décision ministérielle en date du 15 décembre 1907 à la place de Lille j’ai été nommé chef de service de la pharmacie à l’hôpital militaire de cette ville.

Le médecin-chef était monsieur le médecin principal de 2e classe Fribourg :

Les officiers du service de la pharmacie : Beyaert, Phar. A.M. de 1e cl. Chef de Sce ; Regnault, Phar. A. M.de 2e classe ; Levêque, Phar. A. M.de 2e classe ; Geoffroy, Phar. A. M.de 2e classe.

M. le Pharmacien-Major de 1ère classe Le Mitouard me mis très obligeamment au courant du service avant son départ.

Les débuts de la guerre nous ont donné un travail considérable car en dehors du service d’hôpital, léger à cette époque, il fallait compléter l’approvisionnement des ambulances, fournir certaines infirmeries et expédier à Maubeuge, Arras, etc. certains médicaments qui manquaient. Il fallait aussi se mettre en mesure de ne manquer de rien et compléter par des achats sur place l’approvisionnement de notre magasin.

Le 24 août 1914, la Direction du service de santé quitta Lille [page 2] avec l’Etat-major et tous les services d’intendance et autres. Nous restions seule formation militaire dans la ville. Le canon tonnait de tous côtés. Chaque fois que nous apprenions l’endroit où se livrait bataille, les automobiles disponibles à Lille partaient en expédition avec le personnel de l’hôpital, aidé par les membres de la Croix-Rouge. Que de blessés ont été ainsi secourus, trouvés sans soins dans les champs, les plaies infectées, abandonnés sans nourriture. Que d’autres, malheureusement ont été emportés brutalement, sans ménagement par les sauvages en furie. Les Docteurs Decherf et Aubert, Aide-Majors de 1ère classe à l’hôpital de Lille fourniront sur ces voyages à Bapaume, à Moislain et ailleurs des rapports très circonstanciés.

Au mois de septembre, les Allemands firent leur première apparition à Lille et le chef du détachement : Von Oppel, vint visiter l’hôpital militaire. Il donna l’ordre de tenir à sa disposition les blessés, disant qu’il les ferait enlever dans la semaine.

Par bonheur, Von Oppel fut appelé ailleurs et ne put mettre son projet à exécution ! Le médecin-chef fut heureux de remettre les officiers blessés en traitement, quelques jours après, à un détachement anglais de passage à Lille et de les rendre ainsi à la France. Un grand nombre de blessés en voie de guérison furent évacués sur Dunkerque.

Pendant ce temps les Allemands passaient toujours près de Lille, marchant vers Paris. De temps en temps, il en venait à Lille, mais ils ne séjournaient pas longtemps, leurs patrouilles fouillaient beaucoup les environs.

Le 4 8bre, une alerte beaucoup plus vive eût lieu [page 3]. Un train entier d’Allemands, venant de Tournai arrivait vers Lille mais dût s’arrêter à Fives. L’ennemi débarqua dans ce faubourg et se dirigea vers la ville. Le 17e Chasseurs à pied, venant d’Armentières, traversait Lille juste au moment où les Allemands pensaient n’avoir qu’à prendre possession de Lille, ville ouverte. Une fusillade très intense éclata place de la Gare, rue Faidherbe, dans les rues de Fives et de St-Maurice. Dans la soirée, les Allemands dûrent rebrousser chemin vers la Belgique, non sans avoir incendié un certain nombre de maisons et une usine à Fives. – Le 17e Chasseurs eût quelques pertes. Lille lui témoigna une vive reconnaissance et, voyant l’ennemi repoussé, respira à l’aise et se crut à l’abri. Il suffit à la population d’avoir vu les soldats français pour reprendre confiance. Hélas ! la tranquillité ne fut pas longue !

Le vendredi 9 8bre ordre est donné à tout mobilisable de quitter Lille et de se diriger vers Béthune. Ce même ordre a été donné à Roubaix, à Tourcoing et aux environs. Il y avait déjà dans Lille une quantité considérable de réfugiés venant de Cambrai, Valenciennes, Douai, etc. Aussi, quel spectacle de voir ces longues théories d’hommes, défilant par les rues de la ville, tandis que le canon tonne tout alentour. Arrivés à Haubourdin, les mobilisables partis de Lille vers 3 heures de l’après-midi, rencontrèrent des troupes allemandes. Il y eut des tués, des blessés, des prisonniers… le reste rentra dans Lille, les uns dans leurs foyers, les autres… où ils purent.

Pendant ce temps, les automobiles nous ramenaient à l’hôpital des blessés venant d’Englos, Wez Macquart et autres environs, car la canonnade battait son plein [page 4] et le 20e Chasseurs était décimé non en entier mais l’escadron, je crois, qui devait escorter les territoriaux du 8e jusqu’aux portes de Lille. L’angoisse grandissait dans nos cœurs car il était manifeste que l’ennemi se rapprochait.

Soudain, le bombardement de la ville commença ! Immédiatement, le médecin-chef donna l’ordre de descendre dans les caves voûtées de l’hôpital tous les blessés, en commençant par les plus grièvement atteints. Tout le personnel, officiers, infirmiers, dames de la Croix-Rouge, se mit à l’œuvre et en 35 minutes tous les blessés étaient à l’abri, couchés sur des brancards. Les obus éclataient tout autour de l’hôpital, le jardin en reçut un, un autre vint éclater contre leur mur et les débris pénétrèrent dans la pharmacie et dans les bureaux du médecin-chef.

Dans l’obscurité des caves, à la lueur blafarde des lanternes, chacun fit son devoir auprès des blessés, leurs pansements furent renouvelés en temps utile, des repas chauds leur furent servis et rien ne leur manqua comme soins. Vers le soir, les obus incendiaires commencèrent à produire leurs sinistres effets, les Allemands blessés, surtout les officiers exultaient, mais qui dira notre angoisse patriotique à nous, Français et Lillois pour la plupart ! Le feu s’étendait à vue d’œil. Les efforts sublimes de pompiers étaient vains devant un tel fléau et les Allemands avaient coupé les eaux aux réservoirs d’Emmerin.

Rapidement, l’incendie se rapprocha de notre hôpital. Lille tenait toujours. Nos 1800 territoriaux ne cédaient pas. Les Allemands bombardaient à outrance pensant avoir [page 5] affaire à une garnison importante.

Le lundi 12 8bre vers 5h. du soir le drapeau blanc fut arboré, et de nos caves nous eûmes le cœur déchiré en entendant l’ennemi entrer dans notre ville aux chants de leur « Gloria, victoria » !

Le feu menaçait de détruire la ville entière. Pour essayer de préserver l’hôpital, la pompe de l’établissement fut mise en batterie et fonctionna toute la nuit, le canal qui passe sous l’hôpital nous donnait l’eau en abondance. Vers minuit, il devint manifeste que nous ne pourrions rester plus longtemps dans les caves : une fumée âcre pénétrait de partout et l’atmosphère devenait irrespirable. Il fallut remonter nos malades et nos blessés : on les installa dans les corridors et dans la cour d’honneur – Des flammèches venaient à tout moment se poser sur les couvertures et menaçaient de mettre le feu à la couchette des blessés. Il fallut songer à fuir le fléau. Après en avoir délibéré avec les chefs de service, le médecin-chef décida l’évacuation sur l’Hospice général, quai de la Basse-Deûle.

Les blessés furent transportés, les uns en auto, d’autres portés sur leurs brancards par les infirmiers, d’autres purent rejoindre à pied. Ah ! ce défilé en pleine nuit, dans la ville en flammes, occupée par l’ennemi !... Nous étions bien convaincus que notre séjour à l’Hospice ne serait que très provisoire, hélas, il devait se prolonger jusqu’à notre départ en captivité !

Sans perdre de temps, chaque chef de service s’occupe de faire transporter de l’Hôpital à l’Hospice tout ce qu’il put emporter de plus nécessaire et de plus urgent. Secondé par mes très dévoués confrères et par les infirmiers de mon service, je pus, en plusieurs voyages, ramener quantité de médicaments et toutes nos capsules [page 6] de platine, microscope, autoclave, balance de précision, etc.

C’est au cours d’un de ces voyages que j’eus la douleur d’apprendre l’incendie de mon officine personnelle et la destruction du fruit de mon travail assidu pendant quinze années.

Dès le lendemain de notre installation à l’Hospice et grâce, il faut le reconnaître à la complaisance de l’Administration de cette maison ; notre service put reprendre de façon presque normale. Les pharmaciens allemands vinrent faire à l’Hospice par deux fois une petite rafle de médicaments pour leurs troupes. Je leur refusai de mon mieux mais je ne pus les empêcher d’emporter des comprimés d’aspirine, d’extrait d’opium, de quinine et autres. J’exigeai un « bon » que je produirai plus tard si je retrouve un jour à Lille ma comptabilité et tout ce que j’ai dû laisser.

Deux jours après notre arrivée à l’Hospice général les Allemands enlevèrent leurs blessés et nous laissèrent les Français et les Anglais.

La tâche de Monsieur le Médecin-chef Fribourg devînt dès l’occupation allemande extrêmement ardue et il est de justice élémentaire, à mon avis, de reconnaître son très grand mérite. Commander en chef une formation sanitaire importante dans une place occupée par l’ennemi est une rude charge.

Il fit appel au dévouement et à l’abnégation de chacun et il fut écouté.

Les Allemands remirent à chaque officier un « Laissez-passer » permettant de circuler en ville. Nous fûmes rapidement fixés sur la valeur de ce papier. Notre gestionnaire, Monsieur Legrand, officier d’administration de 1ère classe fut, dès le premier jour arrêté avec deux infirmiers pour avoir circulé sur la petite auto de service, sans avoir songé à enlever [page 7] le drapeau tricolore, emblème de provocation. Malgré son entière bonne foi et des démarches rapides, notre camarade fut envoyé en Allemagne sans pouvoir emporter sa cantine ni faire ses adieux à sa famille. Peu de jours après, le médecin allemand, très courtoisement, nous fit dire qu’il serait dangereux pour nous de sortir : notre uniforme offusquait nos conquérants. Il nous fallut rester prisonniers à l’Hospice, y prendre tous nos repas et y coucher. Notre détention commença donc le 13 8bre : je n’ai pu aller chez moi que deux fois en 7 mois, me dissimulant dans une voiture fermée.

Le 15 ou 16 8bre, cinquante de nos infirmiers furent envoyés en Allemagne.

De temps à autre, un certain nombre de blessés guéris étaient enlevés comme prisonniers, mais les Allemands nous envoyaient très souvent de nouveaux blessés.

En mars [1915], Monsieur le Médecin-chef fut avisé que 8 officiers et cinquante infirmiers devaient se tenir prêts à partir pour l’Allemagne car on ne nous envoyait plus de blessés. Les hôpitaux de la Croix-Rouge furent licenciés. Il ne resta en fonctions que notre ancien hôpital militaire occupé par l’ennemi, le lycée Faidherbe et l’Hospice général, les 3 Festung Lazaret [Festungslazarette (hôpitaux de forteresse)].

L’envoi en Allemagne de nos camarades n’eût lieu que le 8 mai. Le 18 du même mois, le reste de la formation prenait à son tour le chemin de l’Allemagne ! Les blessés avaient tous été évacués la veille.

Le grand mérite de Monsieur le Médecin-chef à mon avis, est d’avoir su, grâce à son énergie et son habileté, conserver son autorité vis-à-vis des Allemands. Il a pu garder près de nous un certain nombre de soldats qui ne sont partis [page 8] en captivité qu’après guérison complète. Avec nous, ils restaient sur la douce terre de France, la population lilloise les choyait, heureuse de retrouver, à l’écart des brutes allemandes, un coin de Lille resté Français et la vue du pantalon rouge était une consolation et un réconfort pour les malheureux habitants de notre malheureuse cité. En soulageant les souffrances de nos blessés ils songeaient aux leurs qui combattaient pour la délivrance du pays et ils exprimaient l’espoir que ce qu’ils faisaient à ces blessés, d’autres en France le faisaient aux leurs.

Les rapports avec les médecins allemands furent toujours courtois. Pour les besoins de la pharmacie, le pharmacien allemand, installé dans notre ancien hôpital militaire, ne m’a jamais refusé ce qu’il pouvait me fournir. J’avais emporté le 13 8bre bien des choses, mais en 7 mois j’ai dû cependant faire quelques achats sur place peu importants, toutefois, nous avions conscience de la gravité du moment et nous étions scrupuleusement économes. Certains dons en nature sont venus bien à point.

Le 18 mai 1915, nous avons été enlevés de l’Hospice général ! Il est dur, pour qui aime sa patrie, de partir en captivité… nous maintenions notre courage et celui de nos familles laissées là-bas à la pensée que la délivrance était proche et que les Allemands ne nous expédiaient que parce qu’ils ne se sentaient plus en sécurité et que notre départ précédait de peu le leur. Dans ces conditions, le sacrifice devenait infiniment plus léger !

Nous fûmes transportés à Gütersloh (Allemagne, Westphalie)… »

 

 

Musée du Service de santé des armées, Val-de-Grâce, Paris. Carton n°633, Roanne le 11 août 1915, dact., 14 p.

Photo : Le 12 mars 1914 l'hôpital militaire de Lille reçoit le nom du médecin inspecteur Gaspard Léonard Scrive (1815-1861), le chef du service médical de l'armée d'Orient (Crimée).

 

A SUIVRE - Témoignage du médecin principal de 2e classe Fribourg, médecin-chef de l'hôpital militaire Scrive de Lille (2 août 1914-18 mai 1915).

Découvrir - Chemins de mémoire du Nord Pas-de-Calais : Lille à l'heure allemande

Les hôpitaux militaires du département du Nord pendant la guerre 1914-1918 sont traités dans le tome 5 de la collection des Hôpitaux Militaires dans la Guerre 1914-1918, aux éditions Ysec de Louviers.

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