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DOUAI 1914 – HOPITAUX DU NORD A L’HEURE ALLEMANDE (1/2)

Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux

DOUAI 1914 – HOPITAUX DU NORD A L’HEURE ALLEMANDE (1/2)

Les hôpitaux militaires de Douai dans les premières semaines de l'occupation allemande (1914) -

La cité de Douai a disposé très tôt d’hôpitaux militaires ; ceux-ci sont signalés à l’époque moderne, dès 1639, au prieuré de Saint Sulpice puis en 1667 au collège Saint-Vaast. En 1714 s’ouvre l’hôpital des Chartiers, rue Notre-Dame où sont reçus les militaires de la garnison, lequel hôpital passe à l’époque pour un « hôpital très commode » (1716). En 1767, les militaires hospitalisés aux Chartiers sont transférés au nouvel hôpital militaire, construit à proximité de l’Hôtel-Dieu, place de la Prairie. Cet hôpital est, au fil du temps, englobé dans l’emprise de l’Hôtel-Dieu qui devient hôpital « mixte », accueillant civils et militaires dès 1801.

Situation à la veille de la 1ère Guerre mondiale : Le nombre de lits affectés aux hospices de Douai pour l’accueil des militaires est fixé à 134 en 1891. Il est réduit à 115 par la convention du 1er octobre 1905. L'hôpital "militaire" de Douai est en fait un hôpital civil disposant de lits pour accueillir les militaires.

Rapport de captivité du médecin aide-major Dutertre, médecin-chef de l’hôpital militaire de Douai, 2 août-1er novembre 1914.

« Arrivé à Douai le 2 août à 6 heures du soir je prends la direction du service.

Local – L’hôpital militaire de Douai, annexe de l’hôpital civil avec lequel il communique par un corridor se compose : de deux salles pour malades et deux salles pour sous-officiers, plus deux chambres pour officiers ; une salle dite d’opération et une salle de réunion, plus quelques petites chambres pour « isolés » pour cuisine et une petite salle de pansements. L’hôpital renferme environ 60 lits dont 16 pour sous-officiers et 3 pour officiers.

Il restait une grande salle au premier et tous les greniers.

Personnel – A mon arrivée le personnel se composait d’un médecin auxiliaire Mr. Debus et d’un simple infirmier (dentiste) faisant fonction de secrétaire. [page 2] Le service de salles était fait par 2 ou 3 infirmiers de l’hôpital civil et par des sœurs de St Vincent de Paul. Puis sont arrivés 23 infirmiers classés dans les services auxiliaires et affectés à cet hôpital militaire. L’instruction médicale de ces infirmiers, qui n’ont jamais mis le pied dans un hôpital quelconque est absolument nulle. Ces infirmiers n’ont aucun habillement militaire et il n’existe ni à l’hôpital militaire, ni à la Place, aucune réserve d’habillement. Ils n’ont touché aucune indemnité ni de chaussures ni de vêtement prévue par les règlements, ni aucune solde.

Le médecin auxiliaire est [affecté] à un régiment d’artillerie et s’en va.

Je suis seul comme personnel médical à l’hôpital sans aucun infirmier véritable.

Le 7 août arrive à l’hôpital le Dr. Pelte, médecin auxiliaire.

Le 12 août le Dr. Razemon, médecin-major de 2e classe de la territoriale et Mr. Buchet officier d’administration de 3e classe arrivent à leur tour.

A ma demande, Mr. Le général Herman, commandant la Place de Douai m’envoie un soldat du 41ème d’Artillerie, ancien infirmier à l’hôpital civil et Mr. Tersen, artilleur qui vient d’être reçu à l’Ecole de médecine de Lyon, de plus MM. Beaumont, Wiscart et Boquet, jeunes étudiants en médecine s’offrent volontairement pour venir faire des pansements ainsi que Mr. Boquet jeune, frère du précédent, âgé de 16 ans. [page 3] Plus tard, Mr. le médecin inspecteur Calmette (A) les a affectés à l’hôpital de Douai quand leurs classes furent appelées.

Pansements et instruments – Presque pas de pansements, M. Deville Président de la Commission de l’hôpital de Douai s’occupe immédiatement à ma demande de réunir des objets de pansement, ouate, gaze, bande, etc. ainsi que les antiseptiques nécessaires : eau oxygénée, teinture d’iode, acide borique, etc. Je fais réquisitionner, l’éther et le chloroforme dans les pharmacies de la ville ainsi que diverses substances nécessaires. Les instruments rangés dans une vitrine sont entièrement insuffisants, beaucoup sont en mauvais état, les sondes, appareil de Potain, thermocautère, appareils électriques, etc., sont inutilisables, je les fais envoyer à réparer à Lille, mais les réparations n’ont pu être faites. Heureusement l’Administration de l’hôpital civil voulut bien mettre à ma disposition les instruments nécessaires pour les opérations ; l’on fit de plus une réquisition à Lille pour les ciseaux, pinces, etc., nécessaires pour les pansements.

Salle d’opérations – La salle d’opérations est dans un état de malpropreté incompatible avec de grandes opérations aseptiques. On la nettoya, et on la transforma en salle de pansements, petite chirurgie, appareils plâtrés, etc. L’administration mit à notre disposition les 2 salles d’opération parfaitement installées de l’hôpital civil, l’une [page 4] de ces salles destinée aux opérations aseptiques et l’autre aux opérations chez des blessés en voie de suppuration ou d’infection quelconque.

Lors de la prise de possession de l’hôpital par les allemands (2 octobre) le chirurgien allemand prit l’une de ces salles pour les opérations chez les Allemands et nous laissa l’autre pour les opérations chez les Français.

Agrandissement de l’hôpital – En prévision d’un plus grand nombre de blessés je fis évacuer et nettoyer les beaux greniers au-dessus de l’hôpital militaire, on les lava, les passa au lait de chaux, etc., et l’on put ainsi installer 4 grandes chambres avec un total de 80 nouveaux lits qu’il fallut créer. Le personnel des 23 infirmiers fut en grande partie occupé à ce travail (confection des lits, etc.). En même temps le génie militaire, à ma demande, installa deux nouvelles latrines pour servir aux malades de ces salles.

Bains – La salle des bains qui comprenait 7 baignoires était dans un état de malpropreté inouïe, les baignoires étaient remplies de saleté. Il fallut les nettoyer, les ripoliniser, et l’on s’aperçut alors que la tuyauterie était à refaire entièrement. Il était impossible de faire parvenir une goutte d’eau chaude ou froide dans les baignoires ; Par suite du manque d’ouvriers on ne put faire ces réparations, et la salle de bains fut inutilisée [page 5] pendant tout mon séjour à l’hôpital.

Dans les chambres d’isolement il y avait deux baignoires, mais là aussi le tuyautage était défectueux et l’eau n’arrivait que froide, la chaudière étant beaucoup trop éloignée. En cas d’urgence l’on put dans ces chambres donner quelques bains, mais en y apportant l’eau chaude dans des seaux.

Carreaux – Nous eûmes également beaucoup de difficultés pour faire mettre des carreaux aux fenêtres des salles de malades. Cette petite réparation demanda un mois et force démarches.

Enfin le 24 août, l’hôpital militaire disposait de 180 lits dont 20 étaient occupés par les infirmiers, les autres infirmiers logeant dans l’hôpital civil.

Je demande à l’autorité militaire de réquisitionner les vaches de Mr… à Bellone, fournisseur habituel du lait aux hôpitaux de Douai ; afin d’assurer la persistance de cette fourniture en empêchant que les vaches ne soient abattues.

Outre l’amélioration et la mise en état de fonctionnement de l’hôpital militaire nous eûmes à nous occuper :

1 – des conseils de révision et de l’examen des hommes demandant à être réformés, à passer dans le service auxiliaire, ou à rentrer dans le service actif. En moyenne 120 à 130 par conseil de révision.

Dès mon arrivée à Douai, je fus harcelé par de nombreuses personnes désirant installer de grandes ou de petites [page 6] ambulances dans leur usine, école ou domicile particuliers non seulement à Douai mais encore dans les environs. Il me fallut aller visiter toutes les ambulances renfermant au moins 20 lits et faire un rapport sur chacune de ces visites, rapports que j’adressais à la Direction du service de santé à Lille.

Près de l’hôpital militaire j’acceptais l’offre de Mr. Riff d’installer 12 lits pour officiers ou grands blessés dans l’ancienne « Goutte de lait ». Ce petit immeuble renfermant des chambres dont les murs sont couverts de carreaux de faïence blanche et qui sont faciles à tenir dans un état de stérilisation remplissait tous les desiderata pour salle aseptique. Cet immeuble dirigé par Mr. et Mademoiselle Riff fut considéré comme dépendance de l’hôpital et nous rendit de grands services pour le traitement des officiers.

Lorsque Mr. le docteur Razemon fut arrivé à l’hôpital militaire je le chargeais surtout de la question ambulance. Les ambulances de Douai et des environs, comprenaient approximativement 1500 lits.

Travaux – Tout était préparé pour le traitement des malades et des blessés.

Quelques jours après mon arrivée à Douai il commença à arriver des blessés de la mobilisation, fracture de jambe, de bras, accidents par armes à feu. Plusieurs hommes furent blessés par des coups de pied de cheval, par les voitures qui leur passèrent sur les membres ou sur le corps. [page 7] Je fis admettre à l’hôpital un certain nombre d’hommes qui s’étaient présentés au conseil de réforme et qui furent aussitôt opérés pour leur permettre de reprendre leur service, lipomes, molluscum énorme, hernie, hydrocèle, etc.

Parmi les malades nous eûmes deux décès : une angine gangréneuse, une perforation intestinale ; ce dernier malade arrivé en état d’algidité n’était pas opérable et mourut deux heures après son entrée. Puis arrivèrent les premiers blessés véritables de la guerre, chasseurs à pied du 9e, blessés à Longuyon (plaies par balles et schrapnells) et allemands (hussards et ulhans) blessés et ramassés par des patrouilles.

Le 24 août, toutes les autorités militaires quittent précipitamment la ville. Je fais demander à la Place si l’on a des ordres spéciaux à me donner, pas de réponse. Je fais évacuer sur Arras tous les blessés susceptibles de marcher ; un brasseur de Douai en conduit en voiture une quarantaine à Arras. J’envoie à Arras une automobile renfermant toutes les armes des blessés à l’hôpital. L’on fait transporter à l’hôpital les médicaments et le matériel des 4 infirmeries régimentaires, ainsi que 500 couvertures et des conserves alimentaires et de la farine qui se trouvait à la gare.

Les blessés arrivent nombreux. Mesdemoiselles Maffre et Poirre vont à travers les lignes allemandes [page 8] chacune de leur côté avec une automobile et me ramènent les grands blessés de Sailly-Saillicel, Rocquignies, Ramulies, etc. Tous les blessés arrivent à l’hôpital où je ne conserve que les grands blessés, les blessés moyens et petits sont répartis dans les ambulances de la ville. J’évacue les vénériens sur Lille et chaque jour j’évacue tout blessé qui peut marcher, sur Arras puis sur Lille.

Au 5 septembre, première occupation allemande de la ville de Douai, les grands blessés continuent à arriver dans de [sic] triste état, blessés depuis 5 à 6 jours sans aucun pansement, les opérations deviennent nombreuses. Un matin je fais successivement 3 amputations de cuisse, une de bras et une de jambe, pendant que Mr. le Dr. Razemont procède de son côté à d’autres opérations. Nous sommes aidés par Mr. le pharmacien Dupont et par Mr. Tersen qui donne le chloroforme chacun de leur côté, tandis que MM. Buchet, officier d’administration, l’abbé David aumônier de l’hôpital et les étudiants en médecine MM. Boquet, Beaumont, Wiscart et Pruvost nous aident dans les opérations. Mr. le médecin directeur Calmette m’envoie la nomination de ces étudiants en médecine comme infirmiers à l’hôpital de Douai.

Le soir il m’arrive un convoi de 32 blessés, convoi d’évacuation de blessés de l’hôpital de Lens qui a été arrêté par les uhlans ainsi que Mr. le Dr. Bourgain, médecin en chef de cet hôpital. Les blessés sont consignés à l’hôpital et l’on installe un poste de 6 soldats et d’un sous-officier à l’hôpital dans la salle de consultation.

Le lendemain un médecin allemand vient examiner ces 32 blessés [page 9] et en fait évacuer 16 sur l’Allemagne. Il examine tous mes blessés, mais n’en éprouve pas en état d’être rapatriés en Allemagne. Il va ensuite passer le même examen dans les ambulances d’où il expédie une vingtaine de blessés qui sont restés malgré mes ordres par suite des difficultés d’évacuation.

En même temps arrivent 45 grands blessés que les Allemands évacuent de l’hôpital de Cambrai.

Un médecin allemand spécialiste pour les oreilles prend la direction nominale de l’hôpital.

Deux jours après à 5 heures du matin les Allemands évacuent précipitamment l’hôpital et la ville de Douai. Dès leur arrivée ils avaient évacué sur l’Allemagne les blessés allemands de l’hôpital.

Le 6 septembre au matin je constate un cas de tétanos. J’ai fait réquisitionner le sérum antitétanique chez tous les pharmaciens, je ne possède que 16 doses. Le 11, je peux envoyer Mr. l’officier d’administration à Lille ; il me rapporte environ 200 flacons de sérum, j’ai déjà 8 cas de tétanos, dont deux guérirent et six moururent. Aussitôt en possession du sérum j’injecte tous les blessés et de ce jour je n’ai plus un nouveau cas de tétanos.

Presque chaque jour les automobiles allemandes parcourent Douai. Ils viennent chercher de l’essence à Courchelette et traversent ensuite la ville. Un médecin allemand de Cambrai vient en compagnie du maire de Douai requérir et enlever la plus grande partie des pansements et médicaments de l’hôpital de Douai. Des automobiles [page 10] anglaises puis des goumiers viennent occuper Douai. Je fais demander des pansements à l’hôpital de Lille. Mr. le médecin principal Fribourg m’envoie aimablement un certain nombre de pansements. Les Anglais me ramènent quelques blessés allemands : uhlans et un officier de uhlans.

Le 24 septembre, bombardement de Douai, aux premiers coups de canon, je fais ouvrir les caves, les nettoyer, on prépare les 10 brancards de l’hôpital ; j’indique aux sœurs l’ordre de descente des salles, l’escalier par lequel les malades doivent descendre et les caves où ils doivent se rendre et nous attendons.

Les obus se rapprochent, un passe au-dessus de l’hôpital et éclate derrière l’hôpital sur le mur de la nouvelle Gendarmerie, un autre éclate près de l’hôpital, des fragments tombent sur les tuiles du toit et un fragment qu’un infirmier m’apporte a fauché des feuilles et des branches d’un arbre juste à la porte de l’hôpital. En même temps une balle morte vient frapper le mur intérieur à quelques centimètres de la tête d’un étudiant en médecine qui vient aussi me le montrer. Je donne alors l’ordre de descendre tous les malades dans les caves. Les petits blessés descendent d’abord d’eux-mêmes, puis les 10 brancards emportent les grands blessés, ils sont portés par les infirmiers, les médecins, pharmacien, officier d’administration, par tout le personnel. Les matelas sont jetés par les portes dans l’escalier. Quelques [page 11] grands blessés sont descendus sur leurs matelas, 20 minutes après l’ordre donné, montre en main, tous les blessés sont couchés sur des lits improvisés ou des brancards dans les caves.

Je fais boucher les soupiraux pour éviter les courants d’air. Les blessés restèrent 24 heures dans les caves, le bombardement ayant cessé le soir. Aucun obus n’est tombé sur l’hôpital. Le bombardement fut fait avec des obus de campagne par 4 pièces, il y eut une centaine d’obus lancés sur la ville, trois frappèrent l’église St Pierre et plusieurs autres atteignirent des maisons près de cette église notamment rue St Christophe. Le soir, une quarantaine de maisons dans le faubourg et à l’entrée de la ville brûlent. On voit au loin d’autres incendies.

Puis les goumiers et deux régiments territoriaux arrivent avec le général Planté. Les médecins des régiments territoriaux n’ont ni voitures, ni brancards, ni aucun médicament. Je trouve à l’arsenal une vieille voiture d’ambulance, on lui met les roues d’un caisson et je donne au médecin-major Coppem 4 brancards et les médicaments qu’il me demande.

L’infirmier Elie Demonchy reçoit la nouvelle que son père vient de mourir, je lui donne un congé de 4 jours pour aller à Paris assister aux funérailles, il devait rentrer le 1er octobre, il ne le put, on se battait dans les rues de la ville.

Le général Planté (B) fait afficher que la ville est défendue, qu’il n’y a aucun danger pour les habitants, etc. [page 12] mais j’apprends que les Allemands s’approchent de Douai, je fais demander à la Place si l’on a des ordres spéciaux à me donner, l’on me répond que je dois mettre la date en tête de la lettre et en marge l’objet de ma lettre (ce que je n’avais pas fait dans ma précipitation) et rien d’autre. Je fais donc évacuer tout ce qui peut être évacué, sur Arras et quelques-uns sur Lille.

Le 1er octobre la bataille commença. Je descends moi-même sur mon dos l’officier aviateur anglais Naldes et je le mets dans une petite automobile que j’ai requise. Il part pour Lille où il arrive heureusement. Un deuxième voyage ne réussit pas, les deux aviateurs anglais Welsh et Harper, blessés, sont obligés de revenir sur leur chemin et de rentrer à l’hôpital, le chemin étant barré par les uhlans.

L’on se bat dans les rues, les territoriaux fuient isolés. Avec le pharmacien aide-major Dupont je sors et je vais jusqu’aux portes, j’arrête là une vingtaine de territoriaux qui fuient, je les fais mettre en rang et je les confie à un sergent qui arrive à son tour. Ils partent en rang, mais dès que nous avons tourné un moment le dos, ils s’enfuient tous, les coups de fusils se rapprochent, il est prudent de rentrer à l’hôpital où ma présence doit être nécessaire.

Nous voyons des fenêtres de l’hôpital les territoriaux fuir ; un groupe assez important suit une automobile dans laquelle sont des officiers, révolver au poing, ils passent devant la porte de l’hôpital, ils tournent à gauche. En passant un territorial me crie : « Mr. Dutertre il y a des blessés rue de Lille, allez les [page 13] chercher ».

Dès que les coups de feu ont cessé autour de l’hôpital nous sortons, Mr. Buchet, officier d’administration ; Mr. Rasemon et moi le dernier ; au moment où je me retourne pour fermer la porte de l’hôpital sur laquelle se trouve un drapeau de la convention de Genève (nous avions nos blouses blanches et nos brassards) je vois la lueur d’un coup de feu au-dessus du mur du brasseur de l’autre côté de la Place et la balle vient siffler contre Mr. Buchet. Nous rentrons précipitamment tous trois.

Il nous est impossible de sortir, de nouveau on tire continuellement des coups de fusil autour de l’hôpital.

Le lendemain on nous apporte à l’hôpital quinze cadavres dont un allemand, je fais fouiller tous ces cadavres ;on peut ainsi en identifier onze, deux caporaux et deux soldats n’ont aucun signe d’identité, pas de plaques et rien dans les poches. Je fais prendre des échantillons de leur linge et noter leurs signes physiques. Malheureusement il m’est impossible de le faire photographier. Ces quatre cadavres ont été mis à part dans une fosse. Je prie l’aumônier Mr. David, de prendre le plan des fosses et le nom des cadavres qui ont été inhumés afin de permettre aux familles plus tard de retrouver leurs morts.

Le 2 octobre vers midi on heurte violemment à coup de crosse dans la porte de l’hôpital, on ouvre et une bande d’allemands baïonnette en avant se précipite dans l’hôpital ; le sous-officier qui les commande crie « Où est le chef ? », je descends et je réponds en allemand « C’est moi le chef » ; il me met le révolver sur la figure et me dit « Je vais vous fusiller » [page 14] Il me donne l’ordre de faire descendre tout le personnel et d’en faire l’appel. Cet ordre est exécuté, mais l’aumônier, M. David et un étudiant qui étaient occupés dans les salles arrivèrent en retard, le sous-officier se précipite sur eux toujours le révolver en avant, et les pousse sur le mur à côté de nous en leur disant qu’il va les faire fusiller. Cette scène dure longtemps et à plusieurs reprises, même en présence d’un officier allemand je suis menacé ainsi, je me plains en allemand à l’officier qui fume un cigare et ne me répond pas. Enfin toute la bande s’en va en emmenant avec elle une trentaine de civils dont beaucoup d’adolescents qu’ils ont ramassés dans les maisons voisines.

On nous amène beaucoup de blessés allemands et quelques blessés français. Puis arrivèrent des médecins allemands qui ne font que passer.

Nous avons alors de nombreuses opérations à faire : amputations, trépanations, résections, empyèmes, etc. malgré une sinusite chronique, Mr. Razemon prend la salle des grands blessés, les médecins civils de l’hôpital nous offrent leur concours que j’accepte, ils prennent à deux une grande salle de blessés, les médecins auxiliaires et les étudiants en médecine ont chacun une salle dont ils doivent assurer le service. Pour ma part je conserve la salle des officiers allemands dont je fais chaque jour les pansements.

Le 15 octobre arrivent de Cambrai les docteurs allemands Thiellmann, Koway et Vidal. Ils opèrent les blessés allemands [page 15] Ils m’obligent à évacuer l’hôpital civil dont toutes les salles sont bientôt remplies de soldats allemands. Continuellement arrivent des automobiles avec des blessés allemands. Je mets les officiers allemands blessés à l’ambulance annexe de l’hôpital (l’ancienne « Goutte de lait ») et j’en ai une salle de dix lits à l’hôpital, mais il me faut ensuite, sur menace, donner les lits d’un certain nombre de blessés français que l’on couche par terre.

En même temps arrivent une cinquantaine de civils français, prisonniers de guerre, malades ou blessés (surtout provenant de l’affaire d’Estaires). Tous les lits des greniers sont remplis.

Tous les jours arrivent enfin à l’hôpital des convois de petits blessés allemands provenant des attaques sur Arras ; une fois 120 d’un seul coup. Il faut les panser tous et ils repartent ensuite. Une autre fois par contre 23 me restent et malgré mes demandes répétées ils séjournent 3 jours à l’hôpital. Je suis obligé de leur donner la salle des infirmiers dans différents coins de l’hôpital.

J’évacue les amputés guéris sur le collège des jeunes filles et les typhiques sur le collège Saint-Jean. Le tétanos reparaît, surtout chez les allemands, je fais quelques injections de sérum allemand que les médecins me transmettent dans ce but, mais sans aucun résultat. Il est impossible d’avoir du sérum à Lille, j’isole comme je puis les tétaniques et je fais quelques injections prophylactiques de sérum français aux blessés français qui arrivent porteurs de plaies suspectes [page 16] (éclats d’obus, plaies des extrémités inférieures).

Vers le 22 octobre les allemands enlèvent 23 petits blessés français et les envoient en Allemagne. Ils me donnent l’ordre le lendemain d’en désigner encore 20 pour être envoyés en Allemagne. Je m’y refuse. Ils examinent alors chaque blessé et font des listes. Je reçois également l’ordre de faire de grands appareils plâtrés aux grands blessés pour leur permettre d’être envoyés en Allemagne. Pendant ce temps ils évacuent en Allemagne tous les officiers allemands et les blessés allemands susceptibles d’être transportés.

Ils m’annoncent que le 1er novembre nous toucherons notre solde allemande (750 marks par mois). Mais le 1er novembre à 5 heures du soir, on nous enlève brutalement, sans nous donner le temps de prendre nos habits, papiers et autres objets personnels. On nous envoie, disent les allemands, à Constance pour aller de là en Suisse, mais le 3 novembre, en cours de voyage on nous interne à la citadelle de Mayence. (…) »

(A) Médecin inspecteur Albert Calmette (1863-1933), médecin et biologiste français, officier général du service de santé militaire, adjoint au directeur du service de santé de la 1ère région militaire à Lille. Connu pour ses travaux sur le bacille tuberculeux et le B.C.G. (Bacille Calmette Guérin).

(B) Pierre Adrien Léopold Plantey (1851-1933), général français.

Sources : Arch. Musée du service de santé des armées , Val-de-Grâce, Paris, carton n° 635.

Pascal (médecin colonel). Les hôpitaux permanents en deuxième région (1708-1958), dans les Monographies médico militaires, n° 2, 1958, p. 34-38.

(A suivre)

Pour en savoir plus :

Sur le service de santé de l'armée allemande

Les hôpitaux militaires du département du Nord pendant la guerre 1914-1918 seront traités dans le tome 5 de la collection des Hôpitaux Militaires dans la Guerre 1914-1918, à paraître aux éditions Ysec de Louviers.

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