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BAPAUME 1914 – MEDECINS FRANÇAIS PRISONNIERS DANS LES FELDLAZARETTE ALLEMANDS (2/3)

17 Avril 2013 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux

BAPAUME 1914 – MEDECINS FRANÇAIS PRISONNIERS DANS LES FELDLAZARETTE ALLEMANDS  (2/3)

 

Cet article est le 2e volet de « Bapaume 1914 » faisant suite aux témoignages des docteurs Petel et Samain (voir article du 13 avril 2013). Il est consacré aux médecins français prisonniers qui poursuivirent leurs activités au profit des blessés français regroupés dans les hôpitaux de campagne du IIe corps d’armée de la Ière armée allemande au lendemain des combats de Beugny et de Sailly-Saillisel (25-28 août 1914).

 

Au feldlazarett n°4 de Moislains (Somme) après la bataille.

Extrait du rapport du médecin aide-major de 2e classe Lusseau, évadé des lignes allemandes le 16 septembre 1914, sur les circonstances qui ont accompagné sa captivité et les remarques d’ordre médical qu’il a faites.

« Etant médecin auxiliaire à la compagnie 12/13 du 6e Génie (62e division de réserve), j’ai été fait prisonnier dans la matinée du 28 août 1914, au cours du combat de Moislains (Somme).

J’ai été emmené d’abord dans le village de Manaucourt, puis le 30 août dans celui de Moislains, ainsi que le Docteur Papin, médecin auxiliaire au 5e bataillon du 308e régiment d’infanterie.

A Moislains était installé, dans l’usine de tissage Schwoob, le feld lazaret n°4 du IIe corps d’armée allemand, comprenant 5 médecins, une cinquantaine d’infirmiers ou brancardiers et une garde de police.

En outre de plusieurs centaines de blessés allemands, il s’y trouvait 337 blessés français, dont nous avons dès lors assuré les soins.

Le Feld Lazaret a quitté Moislains le 9 septembre et a été remplacé le même jour par le Kriegs-lazaret correspondant qui y a séjourné jusqu’au 14 septembre. Des 337 blessés français, 263 ont été évacués par l’ambulance allemande : 85 le 1er septembre ; 57 le 7 septembre ; 94 le 8 septembre ; 23 le 10 septembre ; 4 le 14 septembre. D’autre [page 2] part, 24 sont décédés, dont 7 par tétanos.

Je dois dire que les médecin[s] et infirmiers allemands se sont montrés corrects vis-à-vis de nous tous. [souligné dans le texte].

Le kriegs-lazaret a quitté Moislains le 14 septembre avant midi, emmenant son personnel, son matériel, et les blessés allemands, nous abandonnant, les 2 médecins, 10 infirmiers et 50 blessés français, dans le village.

Les 14 et 15 septembre, j’ai pourvu par moi-même à l’alimentation des blessés et du personnel. Puis j’ai réquisitionné 22 voitures ou chariots attelés, et j’ai transporté les blessés à Bapaume, que j’avais lieu de croire inoccupée par l’armée allemande.

Je n’ai laissé à Moislains que 8 blessés, que le docteur Papin et moi considérions comme intransportables. Ils ont été remis aux soins de la municipalité et du médecin civil de l’endroit, Monsieur le docteur Pouret.

Le 16 septembre à midi, tous les blessés étaient remis à l’hospice civil de Bapaume, entre les mains des 2 médecins de la localité.

Considérant dès lors notre tâche comme terminée, nous avons rejoint les lignes françaises et la Place de Paris, qui nous a dirigés sur nos dépôts. – A Angers, le 14 mars 1915. Dr Lusseau. »

 

Au Feldlazarett n°2 de Sailly-Saillissel (Somme)… après la bataille.

« Extraits du rapport du médecin aide-major de 1ère classe Decherf, de l’hôpital auxiliaire n°15 à Besançon sur sa captivité en Allemagne (août 1914-juillet 1915).

A – Violation de la Convention de Genève. – A Sailly-Saillissel nos blessés restent sans soins pendant plusieurs jours jusqu’à l’arrivée du médecin Decherf ; les médecins allemands s’occupent exclusivement de leurs blessés. Plusieurs des nôtres ont des plaies infectées dans lesquelles se trouvent même des vers. Ils ne sont nourris que de pain. Il a été défendu aux habitants de leur porter des vivres, on s’est également opposé à ce qu’on les porte dans les locaux vides. Ils sont parqués dans une cour d’école. (…)

I – Séjour dans les lignes allemandes, du 1er au 5 septembre 1914, à Sailly-Saillissel.

Attaché à l’hôpital militaire de Lille au lendemain de la mobilisation, j’obtins dès le 24 août 1914, l’autorisation de rechercher les blessés sur les différents champs de bataille des environs de cette ville. Je pus ramener ainsi un assez grand nombre de blessés de Wannehain, Cysoing, des environs de Tournai, d’Arras, de Bapaume, de Morval, de Guichy, etc. Le 1er septembre, chargé d’évacuer sur Lille tous les blessés de l’hôpital de Bapaume et des villages environnants, l’adjoint au maire de Bertincourt, commune située au sud de Bapaume, m’apprit que 300 à 400 blessés français (A) se trouvaient sans soins, sans nourriture et sans abri, à Sailly-Saillisel, village situé à quelques kilomètres de là. Nos compatriotes avaient été faits prisonniers par les allemands, faisant partie de l’arrière-garde de la colonne Von Kluck. Je m’y rendis le jour même avec des infirmiers et trois autos chargées de matériel de pansement.

Mon arrivée à 6h du soir, donna lieu, de la part du feldwebel allemand de garde à quelques brutalités à mon égard. Conduit auprès de l’officier du poste, je lui dis avoir reçu l’ordre d’apporter le matériel nécessaire pour donner mes soins aux blessés français dont il avait la garde. Il me demanda des pièces justificatives. Je lui montrai mon ordre de mobilisation. Il me fit loger dans une chambre où se trouvaient déjà cinq officiers français blessés assez grièvement à la bataille de Bapaume le 28 août précédent. (Je retrouvai l’un d’entre eux plus tard à la citadelle de Mayence).

Dès le lendemain matin, je me mis à la besogne avec mes infirmiers et toute la journée fut consacrée à faire des pansements à nos malheureux blessés, délaissés par les allemands. Une partie d’entre eux, les moins gravement atteints étaient parqués dans la cour de l’école, sans avoir l’autorisation de se réfugier la nuit dans les différents locaux. Les autres, les plus atteints, étaient couchés pèle mêle, sur de la paille, dans l’église du village. Comme nourriture, ils n’avaient reçu qu’un peu de pain [n.p., page suivante] et de l’eau. Défense était faite aux habitants de leur apporter des aliments. Aussi, grande fut leur joie de voir arriver notre petite expédition. La population fut autorisée à leur donner des vivres, et dès le lendemain de notre arrivée, tous nos blessés passaient la nuit, dans les différentes salles de l’école, converties en dortoirs improvisés.

Les 2 médecins allemands du poste s’occupaient activement à soigner les blessés allemands, délaissant les nôtres. C’est ainsi que je pus voir plusieurs plaies infectées renfermant des vers.

Tous les blessés furent pansés une ou deux fois, suivant les besoins et toutes les fractures de jambe ou de cuisse reçurent un des nombreux appareils que nous possédions. Je dois rendre cette justice aux 2 médecins allemands du poste, que toute latitude me fut donnée pour panser nos blessés, ils se réservaient les opérations chirurgicales auxquelles nous ne pouvions assister. Un certain nombre de nos blessés présentèrent des signes de tétanos au début, les médecins allemands n’injectaient pas de sérum antitétanique, ils ne croyaient pas, disaient-ils à l’efficacité de ce produit et lui préféraient l’ancien traitement par le ch.. (?) et la morphine. En réalité, par cette façon de faire, ils cherchaient à dissimuler tout simplement leur manque de sérum. Chaque soir à 6h 1/2, un convoi d’autos arrivait dans le village et emmenait à l’hôpital d’évacuation de Cambrai un certain nombre de blessés ; tous les blessés allemands furent évacués avant les nôtres. Je vis partir ainsi 3 tétaniques. Le 5e jour, quand tous nos blessés eurent été évacués, la colonne allemande se remit en marche sur Paris, on me rendit mes infirmiers, mes autos et ma liberté.

A Sailly-Saillissel existait une fabrique de soieries ; le 1er acte des allemands en arrivant dans le village fut d’y mettre le feu.

Je n’avais aucun rapport avec les médecins allemands du poste, toutefois chaque jour vers 5 heures, je les rencontrais dans le village et ils me mettaient au courant des nouvelles de la guerre. (…).

En terminant, je tiens à rendre hommage à toute la population de Sailly-Saillissel qui rivalisa de zèle et de dévouement pour soulager nos blessés. »

 

Le docteur Decherf reprit son service à l’hôpital militaire Scrive de Lille, du 13 octobre 1914 au 7 mars 1915 puis il fut envoyé comme prisonnier de guerre à la citadelle de Mayence, puis au camp de Langensalza, du 7 mars au 17 juillet 1915.

 

A – 880 blessés dont 470 français seront pris en charge au Feldlazarett 2 du IIe corps d’armée allemand à Sailly-Saillisel.

(A Suivre)

 

Sources : Arch. musée du service de santé des armées, Val-de-Grâce, Paris, cartons n°634 (Decherf) et 637 (Lusseau)

Photo : Carte postale représentant l’usine Schwoob de Moislains (Somme), où s'implanta le Feldlazarett n°4 du IIe corps d'armée allemand.

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