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HISTOIRE DES MEDECINS DE LANGENSALZA VICTIMES DU TYPHUS (JANVIER-MAI 1915)

25 Août 2015 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hommes, #Bretagne 1914-1918

HISTOIRE DES MEDECINS DE LANGENSALZA VICTIMES DU TYPHUS (JANVIER-MAI 1915)

Médecins prisonniers de guerre au camp de Langensalza (1914-1915)

J’apporte aujourd’hui quelques éléments complémentaires sur le décès dans le camp de prisonniers n°4 de Langensalza du docteur Rigollot-Simonnot (1876-1915), ancien interne en chirurgie de Paris (1903) et plus généralement sur les médecins militaires français, victimes du typhus à Langensalza en Thuringe.

La biographie du docteur Rigollot-Simonnot a fait l’objet d’un article très fouillé sur le site belge « Médecins de la Grande Guerre », en relation avec l’Association Bretagne 14-18, et je n’ai que peu d’éléments à y ajouter (cf. infra, témoignage Poinsot).

Camp de Langensalza. Témoignage du docteur Poinsot sur les conditions de remise du courrier par les autorités du camp – « Notre regretté confrère, le docteur Rigollot-Simonne[o]t apprend la mort de son père par une lettre de quatre pages ; on lui remet seulement les deux premières pages. Le docteur réclame; on lui promet une enquête, et de celle-ci il ressort, d'après le colonel allemand commandant le camp que c'est la censure française qui aurait fait la coupure. Inutile de dire que M. Rigollot n'en a pas cru un mot, bien qu'il fut au désespoir de ne pouvoir connaître les dernières volontés de son père » [Rapport du médecin aide-major de 1ère classe Poinsot, du 228e régiment d’infanterie, médecin en service au camp de prisonniers de guerre de Gustrow, puis à Langensalza (janvier 1915), p. 4].

Parmi les nombreux témoignages de médecins militaires français sur les épidémies, à Langensalza, puis à Cassel-Niederzwehren, j’ai choisi l’extrait suivant qui rythme magistralement la progression de l’épidémie de typhus, de janvier à mai 1915. Nos amis belges connaissent l’auteur de ce témoignage exceptionnel, le docteur Dournay, qui fut pris à Bellefontaine en Belgique et dont le long rapport de fin de captivité constitué de notes préservées au péril de sa liberté, m’a déjà permis de rédiger plusieurs articles sur ce blog.

Mais avant de passer au témoignage du docteur Dournay proprement dit, quelques mots sur le camp de Langensalza et son service de santé (1914-1915) : Langensalza est une ville d’eau de Thuringe. Le camp était situé à environ 3 kms de la ville, dans le fond d’une cuvette argileuse environnée de collines. En décembre 1914, le camp compte dix baraques en bois avec assise partielle sur pilotis. Ce sont des baraques pour mille lits divisées par des cloisons en 4 groupes de 250 hommes. Les PG de différentes nationalités sont mélangés (février 1915). Les prisonniers couchent sur des bas flancs superposés.

Lazarett/hôpital - A l’origine (1914) le service de santé dispose de deux grandes baraques à la distribution exemplaire, appelés lazarette 1 et 2 . Chaque baraque comprend deux salles de 80 lits, quatre salles de 4 à 6 lits et de locaux annexes (pharmacie, tisannerie, salle de soins, salle de bains, etc.). Lors de l’épidémie (décembre 1914-mai 1915) une baraque entière, la n° 10, est réservée aux typhiques légers, tandis que le lazarett 1 accueille les malades graves et le lazarett 2 les autres maladies, dont des diphtériques. En raison de l’afflux de typhiques, jusqu’à 1200 malades en traitement, les blessés sont disposés jusque dans les couloirs et entre les lits. Les typhiques ne peuvent être descendus et urinent sur les malades des couchettes basses, etc.

Pour les médecins militaires français détenus avant l’éclosion de l’épidémie ou arrivés en renfort, l’épidémie s’expliquerait par une faute de commandement qui aurait imposé le mélange des prisonniers russes et français, négligé les mesures de quarantaine pour les cas suspects voire avérés… Il faut attendre que la garnison de Langensalza soit touchée pour que Berlin prenne des mesures efficaces, dont l’envoi du docteur allemand Rehberg [Roehberg, Roberg ?] de Berlin dont l’action prophylactique a été décisive et unanimement louée par ses confrères français ; ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Ce médecin fut ensuite envoyé, comme d’autres médecins français prisonniers, combattre l’épidémie encore plus virulente du camp de Niederzwehren près de Cassel (1200/1500 décès - 3500 typhiques sont traités au 15 mai 1915) où deux autres médecins militaires décédèrent du typhus (Charles-Jean Dumas (1891-1915) du 57e régiment d’infanterie et Louis Joseph Perier (1887-1915) du 6e régiment de Tirailleurs.

Extrait du rapport du médecin aide-major Dournay, du 9e bataillon de chasseurs à pied sur sa captivité à Langensalza.

« Le service fut assuré au début par les médecins français seuls. Plus tard des médecins russes soignèrent leurs compa­triotes (Baraque 1). Chaque médecin avait en principe le ser­vice suivant : visite d'une Mannschafbarake, une salle de typhiques (ou service du Lazarett 1). Deux médecins français furent attachés aux salles du Lazarett 1 (non contagieux) comme assistants des médecins allemands. Il y avait de plus un service de garde de nuit, par rou­lement.

Logement - Les médecins sont logés à l'extrémité d'une baraque des hommes, à raison de 4 à 5 par chambre. Ils ont un lit, une cuvette chacun. Des tables, des chaises.

L'alimentation est largement suffisante,

Promenade - Mais nous ne pouvons sortir du camp. L’autorisation que nous en demandons nous est refusée. Ce n'est qu'après la maladie (et la mort) de la plupart d'entre nous que l'on nous autorise à nous promener de 14 à 16 heures dans un parc voisin du camp, et sous une surveil­lance étroite.

Les W.C. - méritent d'être signalés, Nous ne disposons que de quelques seaux de toilette, mis à notre disposition dans une chambre du Lazarett 1. Il faut s'y rendre au besoin la nuit.

Les médecins malades - En dehors de l'un d'eux, le médecin auxiliaire Dautrey [Hôpital militaire de Lens ?] qui fut soigné en ville (*), tous les médecins [page 2] malades furent soignés dans le camp par nous, dans une chambre de l'isolier-Baracke, où on peut leur donner des bains. Cette chambre n'était pas aménagée lors de la maladie et la mort de Lassalas [26e régiment d’infanterie territoriale]. On se rendra compte des mauvais moments passés dans ces conditions, par l’examen du tableau suivant (en bleu les cas de typhus, en rouge les décès [sur l’original]).

En janvier : arrivée du médecin auxiliaire Héritier [64e bataillon de chasseurs] que nous trouvons en convalescence de typhus.

21 février - arrivée à Langensalza des médecins Thorel, Dautrey, Pelte, Tersen [hôpital militaire de Douai].

22 février - Arrivée de MM. Bahier [17e bataillon de chasseurs], Goudard [50e régiment d’infanterie], Deupes [20e régiment d’infanterie], Esquirol [20e régiment d’infanterie], Dournay et Lassalas.

9 mars - Dautrey tombe malade

10 mars - arrivée de Meuilles, Nectoux [groupe de brancardiers divisionnaires n°37] et deux médecins russes.

12 mars - arrivée de MM. Faucheux et Nattier [4e régiment d’infanterie territoriale].

15 mars - Lassalas tombe malade. Le lendemain, Tersen s’alite.

17 mars - Arrivée de 8 médecins et 2 officiers d’administration russes.

24 mars - Les deux médecins russes arrivés le 10, tombent malades.

26 mars - Nattier tombe malade.

27 mars - Mort de [M. le médecin aide-major Ferdinand Jean Laurent Lassalas (1874-1915)], MM. Bahier, Nectoux s’alitent. Tersen est dans le coma. Le docteur allemand, médecin auxiliaire, Dhale, a le typhus.

28 mars - Enterrement de Lassalas. Esquirol s’alite. L’aumônier allemand de même.

29 mars - M. Faucheux s’alite.

1er avril - Un médecin russe s’alite.

4 avril - Arrivée de MM. Rigollot [amb. n° 9/10], Poinsot [228e régiment d’infanterie], Léonetti [228e régiment d’infanterie], Dhalluin, Fontaine et du médecin anglais Garlaud [Garland ?] et 4 médecins russes.

6 avril - mort de [M. le médecin aide-major Léon Alphonse Natier (1879-1915)].

7 avril - un officier d’administration russe malade.

12 avril - un médecin russe malade.

20 avril - Rigollot tombe à son tour. Poinsot est malade mais non du typhus.

24 avril - mort de l’officier d’administration russe.

1er mai - mort d’un médecin russe.

3 mai - Mort de [M. le médecin aide-major Louis Pierre Rigollot-Simonnot (1876-1915)].

16 mai - Mort d’un médecin russe.

Personnellement j’ai été chargé de la Mannschafbaracken 8, d’une salle de typhiques du lazarett II[2], que j’ai gardée jusqu’à l’arrivée du docteur Rigollot, du service de dyphtérie (du 1er avril-26 avril). J’ai soigné les docteurs Lassalas, Bahier, Nectoux, Esquirol.

J’ai quitté le camp de Langensalza le 26 avril avec MM Thorel, Pelte, Esquirol, Faucheux, Tersen, Dautrey, Neuilles, Deupes, Goudard et 8 russes. Nous sommes envoyés au Réserve Lazarett de la ville pour y faire une quarantaine, car on nous promet soit notre prochain rapatriement, soit notre envoi dans un camp de repos (…). Le 7 mai, après 10 jours de quarantaine et de désinfection, on nous envoyait à Cassel, où régnait une autre épidémie de typhus. (…) Je sais qu’après notre départ, le sort des hommes et des médecins a été amélioré. Mais il est trop tard. Environ 8000 hommes en effet sur 10 000 ont eu le typhus et 900 environ sont morts. Les Allemands nous ont toujours empêchés d’avoir des chiffres précis (…). »

En guise de conclusion : Citation du docteur Louis Rigollot-Simonnot mise en exergue de la thèse du docteur François Léonetti : « Au milieu de tant de misères, notre devoir n’est plus de songer à nous réclamer de nos droits, mais de travailler ».

Note : (*) Le docteur Dautrey n’en donne pas la raison dans son rapport de captivité.

Source : Musée du service de santé des armées au val-de-Grâce, à Paris, carton n° 635, dos. 59 (Dournay) ; carton n° 639, dossier 23 (Poinsot).

Léonetti François. Souvenirs de Captivité. Les épidémies dans les camps de prisonniers d’Allemagne. Gustrow, Langensalza, Cassel. Thèse de médecine, Paris, n°8-1915. Paris : Jouve, 1915, 121 p.

Carte des camps de PG en Allemagne

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