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BLESSES FRANCAIS AU CAMP DE GRAFENWOHR (1914-1915)

13 Août 2015 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux

Le camp de prisonniers de guerre de Grafenwöhr
Le camp de prisonniers de guerre de Grafenwöhr

AU CAMP DE PRISONNIERS DE GUERRE DE GRAFENWOHR (1914-1915)

J’ai déjà, dans un précédent article, présenté le service hospitalier du camp de Grafenwöhr au travers du rapport du médecin major de 1ère classe Védrines. Aujourd’hui, je vous propose un témoignage complémentaire, celui du médecin auxiliaire [adjudant] Bovier du 4e régiment du Génie, fait prisonnier lors de la bataille de Sarrebourg, qui séjourna à Grafenwöhr du 20 août 1914 au 18 juillet 1915. J’ai choisi ce témoignage parmi d’autres car il me paraît très mesuré dans ses appréciations de sa captivité, en dépit de quelques pointes de chauvinisme. Son appréciation du service chirurgical allemand considéré par lui comme défectueux – interventionniste en matière d’amputations – a été également observé durant toute la guerre par d’autres chirurgiens français prisonniers, résolument abstentionnistes (à l’exemple du chirurgien rennais Paul Hardouin prisonnier en 1918).

[page 2] "(...) 2) Organisation du service médical au camp de Grafenwöhr - Personnel : 20 médecins français, une dizaine de médecins allemands, du 25 août au 15 septembre environ,- 4 pavillons de grands blessés, 2 pour les médecins français. A partir du 15 septembre les médecins français sont chassés de ces pavillons et relégués au service d’écuries transformées en baraquements pour prisonniers et blessés moins graves. Pendant le séjour des médecins français dans ces pavillons, très peu d’interventions mutilantes (3 seulement pour le pavillon où je me trouvais, pour un chiffre approximatif de 300 blessés). Dès l’arrivée des médecins alle­mands, énorme quantité d’amputations [souligné dans le rapport], au point que les blessés graves restant dans les écuries ne voulurent pas être évacués sur les pavillons et que pour ma part je dus en opérer beaucoup dans les écuries [page 3] Nous avons pu constater l'incompétence manifeste d’un mé­decin auxiliaire allemand qui travailla pendant quelque temps dans les mêmes conditions que nous. Beaucoup d’autres médecins auxiliaires sensiblement du même âge que lui étaient aux pavillons et par suite échappaient tota­lement au contrôle médical français. J'affirme avoir vu des malades ou des blessés en assez grand nombre, sortant des services allemands et ayant été manifestement mal soignés. Je crois très fermement qu'il y a eu incompé­tence chirurgicale et de plus, je crois qu’il est per­mis de penser à quelque chose de plus grave quand on rap­proche le nombre considérable des amputations, du fait de rendre inutiles pendant de longs mois un grand nombre de médecins français. Je crois que cela fait partie du plan de conduite générale " Faire à l’ennemi par tous les moyens, le plus de mal possible". Ce fait monstrueux pa­raît acceptable à qui a vu à quel point la discipline al­lemande étouffe personnalité et conscience.

Locaux et Matériels,- Lorsque nous sommes arrivés fin août, à Grafenwöhr avec 3 à 4000 blessés (chiffre qui s’est augmenté par la suite) nous n’avons trouvé aucune installation hospitalière. Ce n'est qu’au bout d’une huitaine de jours que chaque grand blessé put avoir un lit. Aucun triage n’a été fait pour expédier sur Nuremberg ou tout autre centre important les blessés particulièrement graves. Le matériel de pansement a été très Insuffisant pendant les premiers jours. Je crois pouvoir évaluer à 6 ou 7000 le nombre de blessés soignés à Grafenwöhr pen­dant 11[onze] mois. Pas une seule radiographie n’a été faite ni au camp, où le matériel nécessaire manquait, ni dans un centre [page 4] centre voisin où les blessés eussent pû être envoyés. Les médicaments ont été en général livrés d’une façon satisfaisante, sur notre demande. Il n'en a pas été de même des instruments courants de chirurgie, et au cours du mois de juin [1915], les médecins allemands ayant appris que j'opérais dans mon infir­merie, m'ont fait retirer les quelques instruments qui composaient mon misérable arsenal.

3) - Hygiène et prophylaxie

L’état sanitaire du camp a été bon en général. Nous n’a­vons pas eu d’épidémies sérieuses. Quelques cas de typhoïde dont je ne puis fixer le nombre et une quinzaine de méningites cérébro-spinales qui ont pu être traitées par le sérum malgré la difficulté que nous avons eu à l'obtenir.

A l’exception des blessés graves qui, je l’ai dit, étaient dans des pavillons et avaient un lit, les autres blessés et les prisonniers étaient pourvus d'une paillas­se. Jusqu'au mois de février [1915], ces paillasses reposaient sur le béton, ou mieux, sur la boue recouvrant celui-ci, tellement les écuries étaient humides. En février une commission de délégués des nations neutres passa et ordon­na l'exécution d'isolateurs pour les paillasses, ce qui fut fait. La nourriture, mauvaise dès le début, devint très rapidement exécrable et très insuffisante. Heureusement les envois de France purent bientôt arriver et lorsque j'ai quitté le camp, les hommes se nourrissaient presque exclusivement des colis de provisions qu’ils recevaient.

En général, les corvées n'étaient pas très pénibles [page 5] d'ailleurs beaucoup de prisonniers n'y allaient que d’u­ne façon intermittente. Je n’ai eu que très rarement à constater de mauvais traitements, et lorsque cela s'est produit, nos réclamations ne sont jamais restées vaines. Tous les hommes ont été vaccinés par nous contre la fièvre typhoïde et le choléra au moyen de cultures tuées par la chaleur et additionnées d'une petite quantité d'acide phénique (pour la typhoïde, 3 injections sous-cutanées ; 1/2 cc, 1cc, 1cc - pour le choléra, 2 injections : I/2 cc et I cc.) Les allemands n'admettent pas de contre-indications. Tous les prisonniers, blessés et malades ont été vaccinés.

Je n'ai pas constaté de réactions désordonnées. Il semble que ces vaccinations ont eu quelque utilité pour la typhoïde qui est devenue rare. Quant au choléra, nous n’en avons pas eu un seul cas bien caractérisé. Pas de typhus non plus. A noter à côté de l’absence de radiographie, l'installation d'un laboratoire de bactériologie avec étuve électri­que. etc.

J'ajouterai que le moral des prisonniers, malgré des vagues d'ennui inévitables, est bon ; il est entretenu dans cet état par la lecture fréquente de journaux français relati­vement récents arrivés en cachette dans des colis, par le déclin visible des forces allemandes, et surtout par un sentiment de supériorité individuelle dont il est impossible de ne pas s’apercevoir quand on voit un Français à côté d'un Allemand.

Je terminerai en disant que la tuberculose ne m'a pas paru constituer un grand danger, dans le camp. Sans doute, j’ai vu des tuberculeux, dont les lésions évoluaient, d'au­tres constituant plutôt des pré-tuberculeux à qui la captivité sera fatale. Leur nombre m'a paru restreint étant donné les conditions dans lesquelles vivent les prisonniers (…)"

Source : Musée du service de santé des armées au Val-de-Grâce, à Paris, carton 634, dos. 20 (Bovier).

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