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LE CHATEAU DE CUTS (OISE) DANS LES COMBATS DE SEPTEMBRE 1914 (2e partie).

1 Mai 2015 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux

LE CHATEAU DE CUTS (OISE) DANS LES COMBATS DE SEPTEMBRE 1914 (2e partie).

SUITE de la 1ère partie

Avec la 37e division d’infanterie (37e DI) dans la 1ère bataille de l’Aisne (15 au 20 septembre 1914)

CUTS 1914 (2e partie)

« Rapport du médecin-major de 1ère classe Routier (*) médecin-chef du groupe de brancardiers division­naires au sujet de l’affaire de Cuts (Oise).

Le 15 septembre 1914, après avoir cantonné à Clairoix (Oise) le groupe sanitaire de la 37e division (groupe de brancardiers, ambulances n° 2, 3, 4 et 5 [de la 37e division]) reçurent l'ordre de se porter à St. Léger-sous-Bois par la forêt et d'y attendre de nouveaux ordres. Le parcours de la forêt par des chemins très meubles et profondément ravinés fut particulièrement difficile et long. Les attelages durent être dédoublés, les voitures désembourbées à bras d'hommes à plusieurs reprises. Enfin, vers onze heures la formation atteignait St. Léger et on allait faire reposer hommes et chevaux quand un nouvel ordre me par­vint, prescrivant de continuer Jusqu'à Carlepont, pour installer une ambulance au château et procéder au relèvement des blessés nombreux dans les villages de Laigle, Quesnes et leurs alentours. Je donnais alors l'ordre au médecin-major de 1ère cl. Boyé (**) des Troupes coloniales, commandant l'ambulance n° 2 [2/37], d'expédier en avant un de ses médecins montés, pour étudier et préparer l'installation de l'ambulance et tout le convoi sert immédiatement en route. Nous arrivâmes vers Carlepont vers quinze heures et nous y trouvâmes l'Etat-major de la division et le médecin divisionnaire, monsieur le médecin principal de 2e classe Vallois (***). Au château où il nous accompagna nous trouvâmes une ambulance du 4e corps déjà instal­lée (*4) et devant ce fait il fut décidé que l'ambulance n° 2 ne serait pas installée sur ce point.

[page 2] Afin de laisser un peu reposer mes hommes et mes animaux je laissai au parc auprès du château de Carlepont une section de mes brancardiers, avec les quatre ambulances sous les ordres de M. le médecin aide-major de réserve Favier avec ordre de se reposer, de faire manger les hommes de ma­nière à être prêts à me remplacer avec sa section à mon re­tour et je partis avec ma section dans la direction de Laigle et Gillisne [ ?]. A mon retour vers six heures et demie je fis à mon tour reposer et manger les hommes de ma section et M. le médecin aide-major Favier s’apprêtait à partir à son tour quand le médecin divisionnaire nous envoya un ordre disant que le château de Cuts venant d’être évacué par les Allemands qui y avaient établi une ambulance (*5). Je devais y envoyer une ambulance et une section de brancardiers pour s’y établir et procéder au relèvement des blessés et soigner les blessés allemands qui avaient été abandonnés, ainsi que les Français qui auraient pu y être conduits. J'ordonnai aussitôt au médecin-chef de la 2° ambulance [2/37] de se mettre en route et je partais moi-même avec lui, à la tête de la 2e section de mon groupe, laissant à M. Favier le commandement de la seconde, car je tenais à être avec ceux qui marchaient en avant.

Nous partîmes vers 19 heures et demie. Dès le départ et tout le long de la route je constatais que toutes les troupes qui avaient marché dans la direction de Cuts redescen­daient vers Carlepont. M. le sous-lieutenant de réserve Lacombe du 16° escadron du Train, qui avait tenu à marcher avec moi bien que ce ne fut pas son tour et dont entre paren­thèse le zèle et le dévouement ne se sont jamais ralentis et m’ont été de la plus grande utilité, envoya d’après mes ins­tructions son bicycliste au médecin divisionnaire quand nous [page 3] passâmes au niveau de Quesne où cantonnait l'Etat-major de la division pour lui signaler cet état de choses et lui demander si malgré tout nous devions continuer notre marche sur Cuts.

Au bout de quelques minutes le bicycliste revint et nous rendit compte que M. le médecin divisionnaire n’a­vait pas voulu le recevoir et lui avait fait répondre qu'il était couché et qu’on le laissa dormir. J’ai peine à croire que ce soit là l'exacte vérité et je suppose que le bicycliste n'ayant pas trouvé cet officier ou ayant été éconduit par quelque planton a trouvé cette réponse à nous donner.

Quoiqu’il en soit n’ayant pas de nouveaux ordres nous avons exécuté le dernier donné et sommes arrivés à Cuts vers 23 heures 30 ou minuit. Là je formais mon parc à côté des dépendances du château, tandis que l'ambulance s'installant au Château même où se trouvaient trente blessés allemands environ et pas un seul français. Avant de se coucher les médecins de l'ambulance soignèrent tous les blessés et refirent leurs pansements tandis que je m'occu­pais du cantonnement des hommes et des préparatifs pour pouvoir les mettre en action dès l'aube. Je couchais moi- même dans une voiture au milieu d'eux, au lieu de prendre une chambre au château pour être prêt à toute éventualité. Dès le matin du 16 j'envoyais mes hommes sous la conduite d'un médecin auxiliaire, d'un élève de Lyon et de leurs sous-officiers à la recherche des blessés soit dans le village de Cuts, soit dans le bois environnant et j'al­lais voir les malades installés au château. Le médecin di­visionnaire vint nous trouver, il nous dit que notre ambulance était un peu en l'air, s'il y avait une attaque de [page 4] nous replier en laissant les blessés à la garde d’un médecin. Mais il ne nous fixa pas de ligne de retraite, nous disant de nous diriger sur Compiègne (On trouvera plus de détails sur cette conversation dans le rapport de mon collègue de la 2e ambulance, car lui a pu garder son journal de marche et ses divers ordres tandis que après que j’ai été pris tous mes papiers et toutes mes affaires ont été pillées).

Une demie heure après le départ du médecin divi­sionnaire je priais M. Lacombe, officier du Train d'aller reconnaître la route de Compiègne par Carlepont. Il rentra et me dit qu'on se battait à Carlepont et que la route, par suite de la contre attaque opérée sur ce point n'était pas tenable et battue par l'artillerie. Il en fut de même d'une autre route plus au sud et se dirigeant par les bois sur Clairefontaine et Quesne. Après en avoir conféré avec mon collè­gue de la 2e ambulance nous décidâmes que la retraite était impossible et qu'il n'y avait qu'à rester et à atten­dre qu'on vint nous délivrer. Toute la journée la bataille se rapprocha de Cuts augmentant d'activité, tantôt au nord, tantôt au Sud, tantôt à l'Est, tantôt à l'Ouest, le nombre de blessés aug­mentant rapidement et bientôt le château devint insuffisant et il fallut en installer sur de la paille, dans des dépen­dances (garages, remises, écuries, greniers à foin, etc.).

Je ne laissais plus sortir mes voitures, la ba­taille étant si proche que mes brancardiers utilisaient sim­plement la brouette et que souvent les blessés venaient d'eux- mêmes ou accompagnés par leurs brancardiers et infirmiers ré­gimentaires.

Mes aides et moi nous mîmes alors à les soigner pour aider un peu le personnel de l'ambulance qui était surmené. [page 5] Dans l'après-midi l'action se ralentit un peu mais sans s'éloigner. Dans la nuit nous fûmes éveillés par une vive fusillade jusque dans le parc du château, mais ce fut court autant que violent et cela ne donna d'ailleurs pas de grands résultats, car nous ne trouvâmes pas de blessés dans le parc.

Dès la matinée du 16 l'action recommença. L'ordre de la division portait, m'ont affirmé des médecins de tirailleurs que l'ambulance devait rester à Cuts mais cet ordre ne m'est pas parvenu. Toute la matinée l'action resta stationnaire, l'après-midi l'action se resserrait autour du château et il était difficile d'aller relever les blessés. Le château lui même était bombardé. Vers trois heures on se battait dans le Parc. Le château ne pouvant plus recevoir de blessés ils refluaient tous vers les annexes. C'est à ce moment que mon médecin auxiliaire M. le docteur Boulet (*6) tomba frappé par une balle qui après avoir perforé une forte porte en fer lui traversa la poitrine de part en part et vint se loger dans le bras d'un sergent de tirailleurs qu'il pansait. La mort fut instantanée. Je n'eus que le temps de me retourner pour le recueillir dans mes bras ou il expirait.

Une heure après les nôtres battaient en re­traite et les Allemands prenaient les dépendances du châ­teau d'assaut et malgré mes protestations soutenant qu'on avait tiré sur eux des dépendances, nous amenaient tous prisonniers. Je fus moi même enlevé, traîné et bousculé jusqu'à environ deux kilomètres. Ma Croix [de la Légion d’honneur] me fut arrachée ; mes hommes séparés de moi à l'exception d'un sergent qu'on [page 6] laissa m'accompagner. Ce ne fut que plus-tard que ma croix me fut rendue et que grâce à un capitaine qui parlait un peu le français je pus être conduit au Général. Celui-ci me dit que puisque j’étais médecin je ne serais pas prisonnier et me fit reconduire à l'ambulance où j’arrivais avec lui du reste vers onze heures du soir.

Les Allemands firent un triage parmi les bran­cardiers et infirmiers qu’ils avaient pris et en rendirent une quinzaine à l'ambulance ainsi que le sergent qui ne m’avait pas abandonné. Le lendemain j’allais voir les dépendances, les blessés y étaient encore ainsi que les infirmiers arrivés, mais je trouvais deux brancardiers tués et un certain nom­bre de blessés qui furent soignés à l’ambulance. Quant au matériel de l’ambulance ou de brancardiers, tout avait été pillé, le matériel de l’Etat tant que nos propriétés per­sonnelles. Seuls, ont pu sauver quelque chose, les officiers qui logeaient au château même, car les Allemands ne l’ont pas pillé. Mais tout ce qui était au parc, voitures, harnache­ments, chevaux, matériel fut enlevé et enlevé rapidement.

Dès le lendemain 18 septembre des médecins al­lemands vinrent visiter l’ambulance, ils nous prièrent ain­si que quelques médecins des Tirailleurs et des corps de troupe qu’ils avaient fait prisonniers comme nous dans leur poste de secours, de vouloir bien continuer nos soins à leurs blessés comme aux nôtres, nous avisant que nous serions traités non en prisonniers mais en médecins et que la solde nous serait payée par leurs soins ainsi que la nourriture des malades leur incombant. Ils procédèrent d’ailleurs le plus rapidement possible à l’évacuation sur Chauny et Blérancourt d’abord de tous les blessés pouvant marcher, puis des leurs.

[page 7] Enfin le 27 [septembre], ils évacuèrent les derniers sur Chauny et nous amenèrent avec eux sous prétexte de leur continuer nos soins, mais à Chauny ou déjà certains de nos collè­gues étaient employés à cela nous fûmes simplement inter­nés dans une maison de la Croix-Rouge, Pension de made­moiselle Aillot [Hallot] (*7) où un certain nombre d’officiers blessés (Français et Anglais) étaient traités et nous n’eûmes jamais à nous occuper d’un malade pas plus d’ailleurs qu’en Allemagne ou nous fûmes envoyés le 1er octobre toujours sous prétexte de donner nos soins aux blessés français très nombreux disait-on (…) ».

Parmi les personnels officiers du GBD n° 37, hormis son adjoint le docteur Favier qui resta à Carlepont et le sous-lieutenant Lacombe qui l’accompagna à Cuts, le docteur Routier ne mentionne pas : le médecin auxiliaire Nectoux, élève de l’école du service de santé de Lyon et l’aumônier titulaire de la 37e DI, Amédée Huc (né en 1875), prêtre lazariste qui a la suite de la prise de Cuts, le 17 septembre 1914 fut envoyé au camp de prisonniers de guerre de Frederichsfeld duquel il réussit à s’échapper le 6 octobre 1914 ; Huc termina la guerre avec 5 citations et la Légion d’Honneur.
A SUIVRE : Le château de Carlepont (Oise) dans les combats de septembre 1914

Notes :

(*) Médecin-major de 1ère classe Marie, Arnaud, Jean-Baptiste, Adrien Routier (1861-1929). A son retour d’Allemagne, est nommé médecin-chef du groupe de brancardiers de corps (GBC) du 33e corps d’armée (1/11/14-11/07/16) -

(**) Sur Léon Boyé (1873-1938), voir son rapport dans la 1ère partie de l’article -

(***) Médecin principal de 2e classe Félix, Paul Vallois (1859-ca.1947), médecin divisionnaire de la 37e division d’infanterie –

(*4) Ambulance n° 2/4, ambulance n°2 du 4e corps d’armée, médecin-chef : Victor-Henri Jallot (1870-1950).

(*5) ou poste de secours organisé puis évacué par la 4e division de cavalerie allemande (4 Kavallerie-Division).

(*6) François Marie Louis Boulet (1878-1914). Montpellier, cl. 1897, matricule 720 - Médecin auxiliaire, 16e section d’infirmiers militaires, docteur en médecine de Montpellier, 1904.

(*7) Pension de jeunes filles Hallot, organisé dès août 1914 par les soins de la Société de secours aux blessés militaires de Chauny, immatriculée comme hôpital auxiliaire n° 12 de Chauny (cf. Olier et Quénechdu. Hôpitaux militaires dans la Guerre 1914-1918, Louviers : Ysec, tome 5 (à paraître)).

Sources : Musée du service de santé des armées, au Val-de-Grâce à Paris, cart. n° 640, dos. 23 (Routier).

LE CHATEAU DE CUTS (OISE) DANS LES COMBATS DE SEPTEMBRE 1914 (2e partie).

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