Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
hopitauxmilitairesguerre1418.overblog.com

LE SERVICE DES TRAINS SANITAIRES ALLEMANDS (MAUBEUGE, 1914).

12 Mars 2015 , Rédigé par François OLIER Publié dans #varia

LE SERVICE DES TRAINS SANITAIRES ALLEMANDS (MAUBEUGE, 1914).

Des médecins militaires français, prisonniers de guerre en gare de Maubeuge témoignent (septembre-octobre 1914)...

Je présente aujourd’hui trois extraits de témoignages de médecins militaires français faits prisonniers par les Allemands, le 7 septembre 1914, lors de la reddition de la place-forte de Maubeuge. Ces médecins furent des observateurs privilégiés du repli allemand après la Marne. L’on savait que les évacuations sanitaires françaises par voie ferrée avaient été, dès août, calamiteuses ; d’après les notes de nos médecins prisonniers, nous savons dorénavant qu’il en fut de même en septembre-octobre pour les Allemands dans leur Course à la Mer. Le service médical en gare de Maubeuge, nœud ferroviaire fonctionnant au profit de quatre armées allemandes en opérations, permit à nos praticiens d’observer les mêmes scènes d’horreur sur l’état des blessés français transportés que celles décrites, par le médecin de marine Averous à l’arrivée à Brest, le 27 septembre 1914, d’un convoi de 230 blessés allemands : « La plupart des pansements n’avaient pas été renouvelés depuis plusieurs jours, tous étaient traversés par le pus et sentaient le sphacèle ; les blessés graves de la colonne vertébrale ou des membres inférieurs avaient leurs vêtements imprégnés d’urine ou de matières fécales. »

Témoignage du médecin major de 2e classe (capitaine) Delbreil, affecté au noyau central de la défense de la place, puis à l’hôpital civil de Maubeuge (après la reddition, 7 septembre 1914).

« (…) [page 1] Quand les Allemands eurent reconstitué leur ligne de chemin de fer et qu'ils purent évacuer leurs blessés et prison­niers vers leur pays, en empruntant la ligne Paris-Cologne, leurs médecins furent bientôt surchargés de besogne ; ils deman­dèrent alors deux médecins français qui durent prendre la garde à la gare de Maubeuge. Je fus chargé de ce service et désignai six aide-majors qui, à tour de rôle, en trois équipes, et par deux prirent la garde ; ceux de nuit qui devaient demeurer douze heures étaient logés dans un wagon de 3e classe. Les médecins allemands avec lesquels nous étions en rapports constants se montraient en général assez courtois, mais pourtant quelques-uns conservaient toute leur morgue et affec­taient de ne pas nous connaître. Il nous a été donné, sur les deux mois que dura ce service, d'en voir une douzaine environ car ils ne demeuraient que peu de temps. Les dames de la Croix-Rouge étaient en général assez aimables, et leurs soins allaient presqu'indifféremment aux blessés français ou aux allemands ; toutefois, un jour que, dépourvus de pansements (nous les apportions à l’hôpital militaire) j'en demandais à une d'entre elles, elle me répon­dit [page 2] : « Je ne donne rien aux français ».

Dans la première quinzaine d'octobre [1914], les trains se succédaient presque sans interruption ; il en est passé jusqu'à 12 de 50 à 60 wagons et même plus, ce qui nous permis, un jour d'évaluer approximativement à 8000 le nombre de blessés pas­sés en gare.

Ces trains étaient formés au début exclusivement de wagons à bestiaux recouverts de paille fort souillée et contenaient chacun une vingtaine d'hommes ; la proportion de Français n'atteignait pas 5%. Ceux-ci vivaient en bon rapport avec les Allemands et se plaisaient à dire qu'ils étaient bien traités. Ce qui était réconfortant pour nous, exilés dans notre pays, c'était la confiance de nos soldats dans le succès final et tous, avant même de parler de leurs blessures, nous disaient : "Ca va bien, M. le Major, cette fois-ci nous les aurons".

Notre rôle consistait à monter dans les wagons voir les blessés qui souffraient de leurs appareils et y remédier et aussi à renouveler les pansements trop anciens (certains n'avaient pas été changés depuis 8 jours). Quand la situation devenait critique, nous demandions au médecin allemand l'auto­risation de faire descendre ceux qui ne paraissaient pas pou­voir continuer leur route et nous les faisions, transporter à l'hôpital militaire. Cette autorisation n'était pas toujours accordée et malgré, souvent, des situations très graves, on nous répondait que l'étape n'était plus longue et les malheu­reux devaient continuer leur chemin. Nous sommes parvenus à en faire descendre un grand nombre dont quelques tétaniques qui presque tous moururent, l'affection était déjà ancienne et grave.

Nous vîmes passer aussi quantité de prisonniers civils de tous âges de 15 à 60 ans ; à ceux-là, il ne nous était pas permis de rien remettre, chocolat ou cigarettes, les Alle­mands s’y opposaient.

Par la suite, les trains passant en gare contenaient aussi des wagons de voyageurs, dans lesquels, du reste, nous ne vîmes jamais de français. Puis, vinrent les trains sani­taires composés de wagons de 4e classe créés certainement en vue de la guerre, à cause de la facilité avec laquelle ils sont transformés en wagon hôpital. [page 3] Chaque wagon, formé par deux compartiments, est meublé seulement d'une banquette qui court tout le tour et est facilement démontable ; les parois sont aménagées pour recevoir rapidement quatre brancards (quel­ques-uns à crémaillère) de chaque côté ; donc : huit par comparti­ment et seize par wagon avec un couloir central qui donne un accès facile à chaque blessé.

Nous eûmes aussi l'occasion de voir des trains sanitai­res très confortables, ceux-là, faits de longs wagons à couloir qui portaient en grosses lettres le nom de la fameuse marque "Bayer" (A) et créés probablement avec les bénéfices faits en France par ces produits (…) ».

Rapport du sergent infirmier Langlait du 4e [régiment] Territorial sur les renseignements qu’il a pu recueillir durant sa captivité au camp de Salzwedel (Saxe).

« [page 3] (…) Dès leur entrée à Maubeuge [7 septembre], les Allemands organisèrent immédiatement un service médical à la gare, prenant le buffet comme salle d'opération et réserve de médicaments et pansements. Vers le 20 septembre je reçus l'ordre de fournir un infirmier de planton chaque jour à la gare. Service se prenant le matin à onze heures au lendemain même heure. De son côté l'hôpital militaire, portion centrale, devait fournir 4 infirmiers.

Deux médecins-majors pris à tour de rôle dans les hôpitaux temporaires devaient se tenir en gare afin de prodiguer leurs soins aux blessés français, prisonniers venant du front et évacués sur l'Allemagne. Les hommes dont les blessures présentaient une certai­ne gravité étaient descendus et dirigés sur l'hôpital militaire, portion centrale. Quant aux blessés allemands, ils recevaient les soins des médecins majors, dames de la Croix-Rouge et infirmiers allemands, les plus grièvement atteints étaient évacués sur l'hôpital militaire où malgré la clause de la Convention de Genève exi­geaient d'avoir leurs armes près d'eux.

Durant le mois d'octobre les infirmiers de planton purent constater le passage en gare de Maubeuge d’une moyenne de 2.000 blessés allemands chaque jour venant du front ce qui nous donne le chif­fre de 60.000 à fin de ce mois. (…) ».

Témoignage du docteur Leclercq

[page 7] « A partir d'octobre [1914], étant sans occupations, je fus dési­gné pour un service de garde à la gare de Maubeuge. Ce service très noble dans une de ses parties, était, dans une autre très humiliant pour nous. Il consistait à rechercher, dans les trains de blessés qui passaient en gare, les wagons contenant des blessés français et à les panser, d'autre part, nous étions responsables de la propreté de la gare, des latrines, etc. Nous avions, pour assurer ce service 4 infirmiers militaires français. - J'ai conservé à Hautmont, le texte des consignes que nous avions à observer.

[page 8] Voici ce que j'ai pu observer. J'ai vu, pendant mes gardes, 15 trains improvisés en 60 heures - Chaque train était constitué par environ 40 à 50 voitures, avec 30 blessés par wagon soit 12 à 1500 blessés. Une ou deux voitures contenaient les blessés français (10 ou 15 parfois, seulement le plus grand nombre a été de 31) - les bles­sés que j'ai vus (blessés français) étaient d'anciens blessés provenant des hôpitaux de Laon, Chauny, St Quentin, Roye, etc. - ou recueillis, au début de septembre, sur les champs de batail­le. Les blessés étaient toujours dans des wagons à, bestiaux sur un peu de paille.

Les trains restaient en gare de 45 minutes à 1 heu­re - tous les blessés pouvaient marcher, sauf quelques Français qui n'avaient pas droit au confortable de trains sanitaires.

Les blessés français les plus graves provenaient de Roye et Noyon. Une cruauté sans nom faisait que les allemands préféraient emporter des moribonds plutôt que de les voir repren­dre par les français.

J'ai vu des malheureux ayant les 2 jambes brisées, sans pansements depuis 5 jours, macérés dans leurs excréments. J'ai vu des amputés de la cuisse gauche ne pouvant se mouvoir, et qui leur [plaie ?] dans leurs déjections. J'ai pu à force de démarches réussir à en transporter 2 à l'hôpital de Maubeuge.

Quand nous avions fini avec les blessés français, nous devions aider les Allemands dans leurs pansements. Les blessés allemands provenaient de combats plus récents. Tous étaient sé­rieusement blessés, au point que le major allemand de la gare de Maubeuge m'a dit un jour que la balle Lebel était une "dum-dum", et que le 75 devrait être interdit par les lois de la guerre, comme une arme inhumaine.

Parmi nos blessés faits prisonniers, il n'y avait que des fantassins, pas d'artilleurs. Mais j'ai vu passer en septem­bre et octobre, des trains très nombreux de civils faits prison­niers et emmenés en Allemagne.

J'ai vu passer également 7 ou 8 trains sanitaires al­lemands — le toit des wagons est munis de grandes croix rouges sur fond blanc - Nous n'avions pas l'entrée de ces wagons. Il m'a paru y avoir 12 couchettes par wagon ordinaire et 24 par grand wagon, genre sleeping - car - Un wagon servait de cuisine. Une salle d'opérations, une pharmacie, une lingerie, et un wagon de re­pos pour le personnel. Tous ces trains sont à couloir central et se composaient de 40 wagons, en moyenne, non compris les wa­gons accessoires. Ces trains qui ne s'arrêtaient que 10 à 15 minutes en gare semblaient contenir 5 à 600 blessés couchés - tous les pansements étaient faits dans les trains, qui contenaient un personnel masculin et féminin.

On dit que les blessés allemands tombent comme des mou­ches, en arrivant en Allemagne. Cela ne m'étonne pas. Voici aussi succinctement que possible, et très exactement, ce qu'est fait (ex­plication de M. le médecin allemand Bréchoff). Le blessé applique un pansement individuel sur le champ de bataille - il en possède deux, plus petit que le pansement français

[page 9] A l'ambulance, on lui applique un pansement qui restera sur place. Jusqu'à ce que le blessé ait regagné l'Allemagne (5-6-7-8 jours). Dans les gares, on se contente d'enlever les bandes souillées d'arroser quelquefois le pansement primitif avec un peu d’alcool, ou d'acétate d'alunnice liquide, et de remettre une bande propre? Par ce procédé, les plaies restent en contact avec le pus, et les pansements, comme l'intérieur des wagons, prennent une odeur infecte de pourriture d'hôpital. Le transport niteux, immédiat et lointain donne l'impression que les Allemands ne veulent pas encombrer de bles­sés le voisinage de la ligne de feu.

Les blessés recevaient, à leur passage à Maubeuge une soupe et du café. Nous avons pu obtenir que nos blessés français soient traités sur le même pied, (ils n'avaient en effet que du café), en faisant participer les blessés allemands aux distri­butions, malheureusement modestes, de chocolat et de tabac que nous faisions à nos blessés. Sur le conseil du Dr Delbreil, nous avions fait une petite caisse dans laquelle nous puisons pour faire ces distributions.

Les médecins allemands à Maubeuge et Hautmont gares ont toujours été corrects, et ne faisaient rien - pour nous dé­plaire et pour nous être désagréables. Toutefois, nous étions étroitement surveillés dans nos rapports avec nos blessés français par un personnel mi civil et mi militaire […] »

Note :

[A] Il s’agit plus vraisemblablement de trains sanitaires bavarois : « Bayer.[ische] vereins-lazarettzüge ».

Sources :

Musée du service de santé des armées, Val-de-Grâce, à Paris, carton n° 635, dossier 32 ; cart. n° 637, dossier 12 ; cart. n° 637, dos. 36.

Averous. Le navire-hôpital Duguay-Trouin à Brest et Dunkerque, dans les Arch. Med. Pha. Navales, 1920, n° 109, 330-331.

Bayer.[ische] vereins-lazarettzüge

Bayer.[ische] vereins-lazarettzüge

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article