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EN MARGE DE LA BATAILLE DE MORHANGE : LA PERTE DE L’AMBULANCE N°4/16…

4 Août 2014 , Rédigé par François OLIER

EN MARGE DE LA BATAILLE DE MORHANGE : LA PERTE DE L’AMBULANCE N°4/16…

EN MARGE DE LA BATAILLE DE MORHANGE : LA PERTE DE L’AMBULANCE N°4/16…

Du 18 au 20 août 1914 la IIe armée française (15e, 16e, 20e corps d’armée) est engagée dans une offensive en direction de Morhange, en Lorraine annexée. Nous allons nous intéresser aujourd’hui au service de santé du 16e corps d’armée (CA) qui progresse à la droite du dispositif français, et plus particulièrement à la 32e division d’infanterie (32e DI) rassemblée dans la région d’Hemming qui veille à la liaison avec la Ière armée qui tente d’avancer en Alsace ; qui est également placée en soutien de la 31e DI du 16e CA, en pointe offensive en direction de Mittersheim. La 31e DI est arrêtée par les Allemands au nord d’Angweiller et l’état-major du 16e CA, en raison de ses pertes, la fait rapidement relever par la 32e DI. Cette dernière reprend l’offensive en direction de Rohrbach et Ludrefing. Le 20 août, les Allemands, favorisés par le recul du 15e CA (Dieuze-Bidestroff) passent à l’offensive entre Rohrbach et Mittersheim. Les forces ennemies, victorieuses d’un 15e CA trop en pointe, débouchent de Zommange vers Guermange et menacent directement la gauche de la 32e DI qui se trouve en ligne. Le 16e CA doit se retirer sur Maizières, au sud-ouest, pour ne pas se laisser déborder et maintenir sa liaison avec le 15e CA voisin. Au soir du 20 août, le général de Castelnau, commandant la IIe armée, est contraint d’ordonner la retraite générale : le 16e CA, pressé par les forces ennemies, doit se retirer dans la grande direction de Lunéville.

Le Service de santé du 16e CA et de la 32e DI dans la bataille.

Dès le 10 août 1914, le 16e CA détacha à la 32e DI, dépourvues d’ambulances divisionnaires organiques, deux formations sanitaires de campagne : les ambulances n°3/16 et n°4/16, lesquelles suivirent la division en Lorraine annexée. Le 19 août, la majeure partie des moyens sanitaires du 16e CA fut engagée autour d’Angerwiller et de Bisping, dans la région des étangs : l’ambulance n°1/16 était à Angweiller, la n°2/16 à Bisping, les 5/16, 6/16 et le groupe de brancardiers de corps n°16 cantonnaient également à Bisping, « en attente ». La section sanitaire automobile (SSA) du 16e CA approvisionnée par le groupe de brancardiers divisionnaires (GBD) n°31 procèdait à Bisping à l’enlèvement des blessés de la 31e DI puis elle se repliait sur Moussey où elle cantonnait. Le 20 août, dans le cadre du repli général de l’armée, les formations sanitaires de campagne du 16e CA (ambulances n°1/16,2/16, 3/16, 5/16, 6/16 et le GBC n°16) se replièrent sur Laneuville-aux-Bois puis sur Lunéville dans la nuit du 20 au 21 août 1914. La 31e DI laissa à Bisping un médecin et deux infirmiers de l’ambulance n°1/16 pour secourir les inévacuables de la division, tandis que l’ambulance n°4/16 de la 32e division tombait aux mains de l’ennemi…

Rapport de captivité du médecin-major de 2e classe de réserve Rouanet-de-Lugan Camille Charles Maurice [né en 1873], médecin-chef de l'ambulance n°4 du 16e corps d'armée, daté de Castres (Tarn), le 20 août 1915.

« [page 1] Rapatrié après onze mois de captivité en Allemagne, j'ai l'honneur de vous adresser un rapport détaillé sur les événements auxquels j'ai été mêlé depuis le 20 Août 1914, jour où j'ai été fait prisonnier avec mon ambulance, jusqu'au 18 Juillet 1915, date de ma libération. II ne m'avait pas été possible de vous envoyer plus tôt ces détails, à cause d'une sciatique et d'une otite contractées en Saxe et qui ont nécessité jusqu'ici des soins continus.

La 32e DI est engagée…

Le 20 Août 1914, je reçus l'ordre, vers six heures et demie, de me rendre aux environs du moulin de Nordveiller [Nolweyer] (Lorraine annexée), après avoir passé une partie de la nuit à donner mes soins à des blessés, dans l'église d'Ansveiler [Angweiller], (voisine des lignes de feu, où se déroulait un combat meurtrier). [page 2] Monsieur le médecin principal divisionnaire de Casaubon* me prévint que je devais attendre là de nouvelles instructions. Quelques instants après, nous quittions tous le village menacé, où les obus tombaient de plus en plus, à la suite du passage d'un aéroplane allemand qui avait repéré nos positions d'artillerie au moyen de fusées plongeantes. Arrivé à 500 mètres en arrière d'Ansveiller [Angweiller], au village de Bishing [Bisping] je fus questionné par un officier d'état-major qui me dit textuellement ceci :

- "Vous n'y pensez pas, docteur ! Votre ambulance court un grand danger. Vous devez aller immédiatement en arrière et au moins à 8 ou 10 kilomètres ; ici fonctionnent seulement les postes de secours. - Songez donc que ce sont les lignes de feu."

Je le remerciai de son avis et lui répondit aussitôt :

- "Il se peut que nous courions un grand danger mais je dois obéir strictement à mon chef direct et me rendre à côté au moulin de Nordveiller [Nolweyer]. Arrivé là, je provoquerai de nouveaux ordres, si la situation devient plus grave. Merci pour vos conseils, que je transmettrai à Monsieur le Médecin Principal."

En fonctionnement au moulin de Nolweyer (20 août)…

L’ambulance s’installa donc au point désigné et, conformément aux prescriptions de M. le général de division, je fis ranger les voitures dans un petit chemin parallèle à la grand’ route pour ne gêner en rien les mouvements de l’armée. Bientôt après passaient les brancardiers divisionnaires et les ambulances 1 et 3 se dirigeant vers [page 3] Guermange elle aussi. Le même cycliste revint quelque temps après et avoua n'avoir pu trouver personne : ni brancardiers divisionnaires, ni ambulance 3. Celle-ci était destinée à fonctionner immédiatement au moulin de Nordweiler [Nolweyer].

La position devenait de plus en plus critique. L'ennemi venant de s'emparer du village voisin d'Answeiler [Angweiller] (d'après des renseignements confirmés par des Officiers du 9° d'Artillerie, qui quittait le terrain).

On voyait, non loin de là, des équipes de brancardiers porter de nombreux blessés. Quoique n'ayant reçu aucun ordre, puisque c'était l'ambulance 3 et non la mienne qui devait fonctionner alors, je n'hésitais pas une minute et enjoignis à mon cycliste de se rendre auprès de mon médecin divisionnaire, de lui répéter les propos tenus le matin par l’officier d'état-major, d'ajouter que malgré le danger je restais à mon poste et que mon intention, s’il le jugeait utile, était de m'installer sans retard dans le moulin, attendu que la présence d'une ambulance à ce point était urgente. Mon cycliste revint bientôt après, annoncer que ma proposition était agrée. Il me répéta les termes mêmes de son entrevue avec Monsieur le médecin divisionnaire de Casaubon, lequel avait dit que je n’avais point à tenir compte des observations de cet officier d'état-major et que :

- " Si tout le monde voulait gouverner, on ne s'y reconnaîtrait plus".

J'avais obéi ponctuellement à mon chef, mais il m'avait paru bon de le renseigner sur l'opinion émise le matin même, à mon passage à Bisping, par le dit officier d'état-major, afin d'insister sur le danger d'un séjour prolongé dans ces parages, danger connu de tous mes officiers [page 4] qui trouvaient, eux aussi, qu'une ambulance aurait dû être bien plus en arrière.

Monsieur le directeur du Service de santé du 16e corps, m'avait dit à Mirecourt, le 10 août, que je devais, en ma qualité de médecin de réserve, me conformer ponctuellement aux ordres de mon chef divisionnaire, que telle devait être ma règle absolue. C'est ce que je fis toujours malgré les dangers. Avant midi, mon ambulance était déjà en action. Je divisai mon personnel en deux groupes : un réservé aux grands blessés, sous mes ordres directs, un second destiné aux blessés légers, ou malades. Chacun de ces groupes prit possession d’une des dépendances de la ferme. Les blessés y affluèrent presque aussitôt provenant de plusieurs régiments.

Vers midi, Monsieur le médecin divisionnaire de Casaubon, arriva, constata que j'avais pris toutes dispositions utiles, me félicita d'avoir provoqué des ordres et d'avoir eu l'initiative de porter secours aux blessés dans le plus bref délai. Il ajouta qu'en effet c'était l'ambulance 3 qui devait s'installer là, qu'on ne l'avait pas rencontrée, mais qu'il avait envoyé de nouveau son cycliste à sa recherche et qu'elle nous aiderait dès son arrivée. Je ne manquai pas d'observer respectueusement à mon chef que les observations de l'officier d'état-major me paraissaient fondées et que nous risquions fort avec nos blessés, en demeurant là trop longtemps, les projectiles sifflant de plus en plus et déjà des compagnies du 53e de ligne se repliaient. Il ne croyait pas certainement au danger, que je surveillais de près dans les rares loisirs que me laissaient les pansements, et dont Mr. le chef de musique [page 5] Roques, du 143e, se faisait l'écho auprès de Monsieur le docteur Deumier [médecin-chef du 143e régiment d’infanterie, dont le témoignage concordant avec celui du docteur Rouanet figure, en partie, in fine]. Il donna l'ordre à mon officier gestionnaire, Monsieur Jacon, d'installer la tente Tortoise. Monsieur Jacon était, lui aussi, tellement persuadé du péril croissant, qu’il ne transmit ledit ordre qu'après l'avoir fait réitérer. A ce moment, je jugeai prudent de rassembler un groupe de blessés légers pansés, sous la conduite d'un adjudant, pansé lui aussi, et de les renvoyer à l'arrière. C'est à cela seul qu'ils doivent de ne pas avoir partagé notre malheureux sort.

Vers 14 heures, Monsieur le directeur au service de santé de la 32e division, qui m'avait aidé à faire des pansements, se prépara à quitter les lieux. Il m'informa qu'il se rendait au village de Guermange, afin de m'envoyer des voitures, réquisitionnées pour nos blessés. Sur une question que je lui posai quand il partait, dans le but de savoir si je devais l'attendre, il me répondit ceci :

- « Je serai bientôt de retour. Mais si quelque chose n'allait pas, repliez-vous sur Guermange, dans une demi-heure ».

Peu d'instants après, je vis que le mouvement de retraite s'accentuait et je réquisitionnai sur place les véhicules, chevaux et conducteurs qui s'y trouvaient, tandis que le matériel était mis sur les voitures et que les blessés graves, (il n'y avait aucun intransportable), étaient placés sur les charrettes, avec un lit de paille. Moins de 20 minutes après le départ de Monsieur de Casaubon, le convoi quittait Nordweiler, en hâte, des projectiles (obus, balles) survenant toujours. Un de ces obus tomba même à moins de 50 mètres de la première voiture. A 300 mètres environ de Guermange, [page 6] nous fûmes reçus par des coups de feu, qui ne produisirent que peu d'effets. Je ne parlerai que pour mémoire d'une balle qui effleura mon genou gauche, produisant une hémorragie sans gravité. Craignant que ma mère ne fut mise au courant de cet incident, je le cachai soigneusement, entourai le genou d'un mouchoir compressif et retournai rapidement vers les blessés, qui nécessitaient ma présence au milieu d’eux. Les marches des jours suivants, le frottement du pantalon, la chaleur extrême provoquèrent une lymphagite de tout le membre gauche, à tel point que le 30 août, en quittant la forteresse de Königstein pour le lazaret de Königsbrück, je dus exiger du colonel saxon l'envoi d'une voiture, (ce qu'il accepta après avoir examiné ma jambe et m'avoir demandé si je paierais cette voiture...) Le repos et l’antisepsie me guérirent assez vite. Je ne réclamai les soins de personne, tant la chose était insignifiante en elle-même.

En somme peu de touchés parmi les hommes; un cheval fut frappé assez sérieusement et ne put aller plus loin que Guermange. Les coups de feu se multipliaient ; un capitaine du 80e de ligne, Monsieur Sautriau, grièvement blessé et couché sur une charrette, se rendant compte qu'une catastrophe générale allait survenir, malgré que chacun agitât les drapeaux de la Croix-Rouge, éleva un drapeau blanc fait d'un mouchoir et d'un fouet et cria à pleins poumons : "Des blessés, des blessés !" La fusillade cessa aussitôt et nous distinguâmes des masses noires se détachant sous les arbres entourant le village. C'étaient les ennemis !

Prisonniers de guerre…

[page 7] J'aidai mes officiers à calmer la vive agitation produite parmi les blessés, tandis qu'une unité s'étant détachée de la compagnie allemande réclama l'envoi d'un parlementaire. Il y avait là avec mon ambulance environ 180 blessés, des infirmiers, des brancardiers et musiciens, soit un total approximatif de 300 Français, dont une vingtaine d'officiers. Monsieur l'aide-major de 2e classe David, interprète et Monsieur Jacon, mon Officier d'administration furent délégués par Monsieur le médecin-major de 1° classe Deumier du 143e d'Infanterie, qui était alors l'officier le plus élevé en grade du détachement et avait rejoint vers midi mon ambulance, avec plusieurs de ses confrères. Après les pourparlers qui durèrent un quart d'heure et furent mouvementés, (comme nous le raconta ensuite Monsieur Jacon), le convoi fut mandé à Guermange. J'essaierai de faire comprendre au capitaine du 17e Bavarois (Infanterie), ainsi que Monsieur Deumier, que nous n'étions pas des "combattants’', au sens de la convention de Genève, mais des "neutralisés” ; il braqua sur moi son revolver et vociféra ce seul mot : " fusiller ".

Je n'insistai pas ; toute tentative d'explications complémentaires devenait inutile. Du reste, tous ceux qui tentèrent de s'expliquer eurent la même menace comme réponse. Un Alsacien, incorporé au 17e Bavarois, nous montra cinq mitrailleuses dirigées vers les points par où nous aurions essayé d'échapper. Echapper eût été non seulement impossible à cause de ces mitrailleuses, mais aussi de par la topographie du terrain : en arrière, à droite et en avant l'ennemi; à gauche un terrain noté marécageux sur les [page 8) cartes. La seule route carrossable était celle d'Azoudange et pour y arriver, il fallait passer par Guermange ! ... C’étaient aussi les instructions reçues. Nous étions "prisonniers de guerre", comme le répétait à tout instant le Capitaine.

Pour se donner un semblant de raison, il soutint que le matin, les Français avaient tiré sur les formations sanitaires allemandes. J'appris, la semaine suivante, par un sous-lieutenant du 4° bataillon de chasseurs, (enfermé avec moi dans une forteresse), qu'en effet une compagnie du 4° avait tiré le 20 août sur des ambulances allemandes, (parce que celles-ci avaient servi, sous le pavillon de la Croix-Rouge, à amener une mitrailleuse près des lignes.)

Entre menaces et pillages…

De là, les menaces de me fusiller, qui faillirent être réalisées. On pilla mes voitures, on s'empara de tout ce qu’elles renfermaient, malgré mes protestations nouvelles Monsieur Deumier et moi fûmes pris au loin, entourés chacun de deux bavarois armés. On me conduisit dans un champ et je crus que ma dernière heure était venue, d'autant plus que mes sentinelles ricanaient et me menaçaient. Après un court arrêt dans une prairie, - Monsieur Deumier, avait suivi une autre route, - on me fit traverser un bois au-delà duquel gisaient des blessés allemands. Au loin on apercevait des groupes français qui se retiraient en tirant des feux de salve, ce qui m'exposa, à ce moment, à être tué par mes compatriotes, après avoir été sur le point de l'être par mes ennemis. Un interprète du 17e m'ordonna de panser quelques soldats allemands ce que je fis aussitôt, malgré une soif ardente, un soleil de plomb, une lassitude très grande. - Je fus ensuite accompagné dans une ferme, où je retrouvai M. Deumier et quelques français prisonniers [page 9] C'est là qu'agonisait le colonel au 17e régiment bavarois, qui avait été mortellement atteint et dut expirer bientôt après ; la colère de ses hommes était expliquée ainsi...Le pillage de mes voitures et cantines avait été complet ; de plus j'avais été fouiIlé par mes sentinelles, qui m'avaient tout enlevé, (sauf la montre et le porte-monnaie que j'avais cachés dans mes souliers, au moment des premiers pourparlers entre Mr David et le capitaine bavarois, en prévision de ce qui arriverait); bref, je me trouvai alors si dépouillé que je dus emprunter un mouchoir à un soldat, pour me couvrir la tête et éviter une insolation. Un bavarois me l'arracha violemment...Tout cela pour montrer combien fut féroce l'attitude de nos ennemis, auxquels le sens du mot "humain" est inconnu... Nous marchâmes pendant plusieurs heures et arrivâmes au village d'Alsdorff, où l'on nous enferma dans une écurie, sans nous donner un morceau de pain. A peine, étions nous allongés sur une mince couche de paille, qu'un officier allemand entra et réclama l'écurie pour ses chevaux : on nous relégua donc sous le toit... Le lendemain nous allâmes au camp [de prisonniers français] de Morhange[s], où un officier du 18° d'infanterie bavaroise nous autorisa à soigner nos blessés, extrêmement nombreux et venus de divers côtés. Nos voitures d’ambulances avaient été menées, sauf une seule, dont le cheval avait été blessé la veille près de Nordveiler. C’est là que je fus témoin d'une nouvelle atrocité.

Des otages du village de Dalhain avaient été amenés, sous le prétexte que des habitants avaient tiré sur les troupes allemandes. On les obligea à se coucher sur le ventre, avec menace [page 10] d’être massacrés au moindre mouvement ; en leur permettant de se confesser, car ajoutaient leurs bourreaux, ils seraient fusillés le lendemain ; un vieillard de 80 ans ayant dû se soulever un peu, reçut un coup de crosse sur le crâne. On le mena à l’ambulance pour être suturé… Le lendemain, un autre vieillard mourut d’insolation en route et je fus appelé à constater le décès : il fut inhumé séance tenante.

Ces journées de marche furent terribles ; une chaleur accablante, pas de nourriture, pas d’eau, presque pas de haltes, et avec cela, des kilomètres à n’en plus finir, de 5 heures du matin à 4 heures du soir…

Départ pour l’Allemagne…

Le samedi [22 août], les 3000 prisonniers et nous, fûmes mis dans un train spécial, à Foulquemont, non sans avoir été, aussi, déprimée moralement, puisqu’à Morhange[s], on nous avait informés officiellement, que Belfort était pris par les Allemands, avec 67 000 prisonniers…

Si je voulais tout raconter de mes souffrances et de nos dangers, ce serait vraiment trop long et trop triste.

Le dimanche 23 août, vers 15 heures, nous débarquions à Darmstadt. Une foule compacte, excitée par le général Von Randow, nous insultait sur les boulevards, nous menaçait grossièrement. A chaque 100 mètres (j’étais au premier rang), ce général arrêtait la marche, nous montrait du doigt et la populace criait avec lui : (Hoch Bayer), en témoignage de gratitude pour la Bavière qui nous avait capturés. Pour bien montrer, cependant, que la prise n’était pas importante et que les lois de la guerre avaient été violées, j’avais donné l’ordre [page 11], en gare, (me doutant des évènements), d’arborer ostensiblement les brassards de la Croix-Rouge. Cela n’empêcha pas les Allemands de vociférer après des « non-combattants ». Quelle victoire, remportée sur les règles de l’honneur et de l’humanité… !

Le mercredi [26 août 1914] matin nous filions vers la Bavière, sans avoir réussi à nous faire rendre nos cantines. Je dois ajouter ici que mes médecins avaient été dirigés, dès le 21 août, sur un autre centre et que je demeurais seul avec mon personnel et mes deux officiers d'administration. Quarante heures de chemin de fer nous conduisirent en gare de Dresde, non sans avoir été promenés à travers cent gares différentes, comme des criminels. Partout les habitants nous injuriaient ignominieusement. A Dresde, malgré mes protestations et celles de Monsieur Deumier, on nous sépara des infirmiers et des blessés ; ils furent dirigés sur le camp de Königsbrück ; nous filâmes à pied vers la forteresse de Königstein. Le dimanche d'après, tous deux, allions rejoindre les blessés français à Königsbrück, où nous séjournâmes SEPT mois dans un emprisonnement quasi-absolu. Le 16 mars [1915], une épidémie de typhus exanthématique et de méningite cérébro-spinale ayant éclaté au camp Franco-russe de Zwickau, (toujours en Saxe) on nous y conduisit. Là, nous ne pûmes soigner personne (du moins officiellement) et l'on nous interdit même l'accès des salles du Lazaret, tandis qu'on nous refusait aller au camp et à l'infirmerie.

Le supplice dura encore 4 mois. Enfin, le 15 juillet [1915], nous quittions Zwickau, après avoir été fouillés longuement [page 12] et privés de certains objets achetés par nous. Le 17 nous traversions la Suisse, charitable et amie, pour arriver à Lyon le 18 [juillet 1915] dans la matinée.(…) »

Autre témoignage sur la perte de l'ambulance n°4/16

Le médecin major de 1ère classe Sébastien Eugène Deumier [1865-1938] médecin-chef du 143° régiment d'infanterie rentrant de captivité, à Monsieur le ministre de la Guerre, Paris, daté du 27 juillet 1915.

« Rentré en France après 11 mois de captivité en Allemagne ou J'étais retenu malgré les réclamations incessantes que j'ai adressées à toutes les autorités, J’ai l'honneur de vous adresser le compte rendu de la prise du personnel et du matériel du Service de Santé du 143e régiment d'infanterie à la date du 20 août et de vous faire connaître le traitement auquel j'ai été soumis depuis cette date jusqu’au 18 Juillet 1915, jour de ma rentrée en France. (...)

Le 20 août à 6 heures, après avoir pris conseil de mon médecin divisionnaire, j'allai installer le poste de secours du 143e pris de Bisping, le village d'Angwiller où nous avions passé la nuit étant violemment bombardé par l'ennemi. Vers 10 heures, j'allai placer le poste de secours sur l'ordre de M. le Principal de Casaubon [page 2] dans la clairière d'un petit bois situé au sud de la route de Bisping à Guermange. Je devais fonctionner là comme ambulance pour tous les blessés de la division en attendant que l'ambulance n° 4[/16] vint s'installer à proximité du moulin de Nolweyer. Jusqu’à 13 heures nous avons gardés avec moi et un certain nombre d'infirmiers, tous les blessés de la division. - On m’en apporta même un grand nombre du 143e d'infanterie qui avait été décimé l'avant-veille à Angviller. - A deux reprises différentes je fis partir un convoi de blessés légers sur Azoudange en passant par Guermange. C'était sur Azoudange qu'il fallait diriger tous les blessés, c’était d'ailleurs la seule route sure en cas de retraite.-

Vers 12 heures et demie M. le médecin divisionnaire de Casaubon vint, visiter notre installation, il nous félicita ainsi que tout notre personnel du zèle qu’on avait déployé et de l'organisation du poste de secours il nous dit que nous pouvions le relever et donner tous nos blessés à l'ambulance n° 4 installée au moulin de Nolweyer -

Je m'y transportai immédiatement et je continuai là à donner mes soins aux blessés du 143e qui affluaient de tous les côtés. Depuis 12 heures 1/2 j'étais avec le médecin divisionnaire lorsque vers 14 heures il nous quitta pour aller réquisitionner des voitures à Guermange afin de transporter les blessés. Il ajouta : je reviens dans un instant, si quelque chose d'anormal survient, repliez-vous sur Guermange. Rien d'ailleurs à ce moment-là ne pouvait faire prévoir un danger quelconque. -

L'ambulance installa même la tente Tortoise, mais il nous sembla au bout d'un moment qu'un mouvement de retraite se produisait et nous n'attendîmes pas l'ordre du médecin divisionnaire pour partir. M. Jacon, officier gestionnaire de l'ambulance réquisitionna toutes les voitures de la ferme, les infirmiers de [page 3] de l'ambulance et du 143e chargèrent tous les blessés sur les voitures et l'ordre du départ fut donné. J'aurais pu partir seul avec le détachement médical du 143e, mais tous les brancards du régiment étant occupés par les blessés je décidai de prendre le commandement des 2 convois pour aller à Azoudange ou après avoir déposé les blessés, l'ambulance pourrait me rendre les brancards.

Au moment où nous nous mîmes en route 2 médecins et un certain nombre de brancardiers du 342e viennent se joindre à nous, eux aussi disaient que l'armée battait en retraite et que le seul moyen que nous avions de ne pas être pris était de partir sur Azoudange. A peine avions nous fait 500 mètres que des balles sifflèrent à nos oreilles, sur notre droite. Nous nous mîmes à l'abri des voitures et continuâmes à avancer. Mais bientôt deux obus éclatèrent près de nous, l'un à 50 mètres en avant de la 1ère voiture, l'autre à 25 mètres de nous dans un champ marécageux situé à notre gauche. Ils ne causèrent aucun dégât. A 150 mètres de Guermange, au moment où les voitures allaient s'engager sur la route d'Azoudange, plusieurs coups de feu venus du village nous obligèrent à arrêter le convoi et nous aperçûmes une compagnie d'allemands (17e bavarois) qui occupait le village et tirait sur nous. Notre retraite était coupée. Le médecin auxiliaire Saisset, le caporal brancardier Gassiot et le soldat ordonnance Clarac essayèrent de fuir, mais ils furent reçus par des coups de mitrailleuse et obligés de revenir au convoi. Trois autres soldats se sont sauvés quelques instants après, pendant que nous parlementions ils passèrent inaperçus.

Depuis le premier coup de feu, j'avais donné l'ordre aux conducteurs des voitures médicales et d'ambulance de prendre le drapeau de la Convention de Genève et de l'agiter pour le rendre plus visible de l'ennemi afin que celui-ci se rendit-compte que c'était un convoi de blessés, mais les coups de feu continuaient quand même. (...)"

La perte de l’ambulance n°4/16, détachée à la 32e DI, fut la conséquence de l’engagement prématuré, trop près de la ligne des combats, en phase de mouvement, d’une formation sanitaire de campagne. Le fonctionnement de la 4/16 au moulin de Nolweyer fut une faute de jugement du médecin-chef de l’ambulance - réserviste à l’autonomie bridée par son supérieur d’active - entérinée par un médecin divisionnaire, très mal renseigné, qui se laissa imposer cette situation. Quand il tenta de réagir, en poussant au repli, il était trop tard.

La priorité, dans cette période de flottement, devait être donnée aux liaisons, aux évacuations et à l’organisation d’un poste de recueil des éventuels intransportables, à l’exemple de la division voisine. Celle-ci, la 31e DI, avait été sérieusement engagée dès le 18 août 1914 : 1800 blessés ou blessés, dont l’essentiel regroupé à Bisping. Le médecin principal (MP) de 2e classe Esprit, médecin divisionnaire de la 31e DI avait alors échelonné ses deux ambulances  (n°1/16 à Angweiller et n°2/16 à Bisping) dont l’une placée en recueil (n°2/16) avait fait fonction de point d’embarquement voie routière à Bisping. Il est regrettable que le MP2 de Casaubon, de la 32e DI, n’ait pas usé d’autant d’organisation et de fermeté dans sa manœuvre sanitaire que son collègue de la 31e DI ; cela aurait probablement évité la perte de la « 4/16 » et des moyens sanitaires de la 32e division qui s’y étaient amalgamées.

Note :

(*) Léon Pierre Sylvain de Lavedan de Casaubon (1859-1948), médecin principal de 2e classe, chef du service de santé de la 32e division d’infanterie.

Sources : Archives du Musée du service de santé des armées, au Val-de-Grâce, à Paris, carton n°635, dossier 43 (Deumier) ; carton n°640, dossier n°21, nouveau classement (Rouanet de Lugan).

A LIRE sur les combats autour de Morhange : Morhange 1 - Morhange 2 - Dieuze

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