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AUTOUR DE MAISSIN AVEC LES BLESSES ET MEDECINS DU XIe CORPS D’ARMEE (22 août-septembre 1914).

9 Juin 2014 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux, #Bretagne 1914-1918

AUTOUR DE MAISSIN AVEC LES BLESSES ET MEDECINS DU XIe CORPS D’ARMEE (22 août-septembre 1914).

Retour en Belgique avec ce deuxième volet des vicissitudes du service de santé dans les combats de Maissin (22 août 1914) ; complément de l'article précédemment proposé sur l'hôpital improvisé du couvent des Abys de Beth...

Rapport du médecin aide-major de 2e classe Georges Bourguignon, de l’ambulance n°1 du XIe corps d’armée, en date du 28 septembre 1914, 34 p.

Au poste de secours d’Our (Belgique)

« J’ai l’honneur de vous rendre compte des évènements qui se sont passés du 22 août au 27 septembre 1914, depuis que je suis resté à Our, après le combat de Maissin, jusqu’à ce que j’ai rejoint mon poste à l’ambulance n°1. Le 22 août 1914, l’ambulance n°1 avait établi un poste de secours dans l’école communale du village d’Our. Lorsque à 23 heures, arriva l’ordre de faire replier l’ambulance n°1 en laissant un aide-major avec le poste de secours. Je me proposai à monsieur le médecin-major Clot, chef de l’ambulance, pour rester avec les blessés. C’est ainsi que je restai à Our, sur ma demande (…) Toute la nuit du 22 au 23 août, j’assistai à la retraite de nos troupes, m’occupant à recueillir tout ce que je pus de blessés ne pouvant plus marcher, et d’appliquer ou rectifier les pansements individuels de ceux qui pouvaient accompagner la retraite. L’école débordant bientôt de blessés je me fis ouvrir des granges dans le voisinage. J’employai le soldat Péron toute la nuit à aller chercher de la paille pour coucher les blessés et les recouvrir de paille pour les mettre à l’abri du froid. [page 2] Sachant, pour avoir été le reconnaître à notre arrivée à Our, qu’il y avait dans le même village un poste de secours du 93e de ligne, je profitai d’un moment d’accalmie dans la retraite pour traverser la route et me rendre à ce poste de secours. Ce poste était resté sous la garde de l’aide-major de 2e classe Le Lyonnais. Cet aide-major dormait. Je le fis réveiller et lui offrit de faire transporter dans les granges que j’avais, les blessés qui se trouvaient sur de la paille devant la maison dans laquelle était établi le poste de secours du 93e. L’aide-major Le Lyonnais avait avec lui 8 brancardiers et 4 infirmiers et deux voitures médicales régimentaires avec leurs chevaux et conducteurs ; il avait en effet la voiture de son bataillon et celle d’un autre bataillon du même régiment ; cette voiture avait été abandonnée pendant la retraite. Je proposai donc à l’aide-major Le Lyonnais de se réunir à moi pour soigner avec moi l’ensemble des blessés laissés à Our. Entre 1 heure et 2 heures du matin, un médecin auxiliaire du 116e de ligne, le docteur Flaties arriva, accompagnant un blessé que portaient 4 brancardiers et 1 infirmier. Le docteur Flaties m’ayant dit, qu’il avait perdu son régiment pendant qu’il faisait des pansements sur le champ de bataille, et qu’il ne savait où aller, je lui demandai de rester avec moi et de se réunir à moi et à l’aide-major Le Lyonnais pour soigner nos blessés dont le nombre augmentait rapidement. Le docteur Flaties accepta de rester avec son infirmier et ses brancardiers. C’est ainsi que je pus constituer une ambulance de fortune dont le personnel et le matériel étaient :

3 médecins : médecin aide-major Bourguignon ; médecin aide-major Le Lyonnais ; médecin auxiliaire Flaties – 22 soldats : 5 infirmiers, dont 4 du 93e et 1 du 116e [parmi les infirmiers du 93e RI : MM. Godart, Chotard et Mouleau] ; 12 brancardiers, dont 8 du 93e et 4 du 116e ; 3 conducteurs, dont 2 du 93e et 1 isolé [page 3] recueilli par l’aide-major Le Lyonnais ; 2 ordonnances, dont 1 du 93e et 1 de l’ambulance n°1 – Matériel : 2 voitures régimentaires avec leurs attelages et tout le matériel sanitaire.

Le médecin auxiliaire Flaties resta avec moi toute la nuit et m’aida à faire mettre à l’abri les blessés qui ne pouvaient marcher ou étaient trop fatigués pour suivre la retraite. Je conseillai aux blessés pouvant marcher de partir au moins jusqu’à l’ambulance n°2 qui était immobilisée dans le village de Beth, au couvent des Abys. Un grand nombre de blessés furent ainsi évacués à pied, peut-être 100 à 150. Il ne resta avec moi à Our qu’un officier, le sous-lieutenant Le Goc, du 64e de ligne. Je pus aussi, me trouvant sur le passage des troupes auxquelles je demandais tout le temps : « Avez-vous des blessés ? », donner de indications sur la direction de la retraite à des officiers, parmi lesquels un officier général qui me demandaient des renseignements sur la route à suivre (…).

[Le docteur Bourguignon à l’étroit dans son poste de secours improvisé, encombré de blessés, se rend au couvent de Abys  où fonctionne l’ambulance n°2/11, pour y transporter son trop-plein de blessés]

[page 5] (…) Je demandais, par écrit, à Monsieur le médecin-major Mével, chef de cette ambulance, s’il pouvait me prendre des blessés. M. le médecin-major Mével répondit qu’il ne pouvait me prendre de blessés parce qu’il serait obligé de les mettre dans le jardin du couvent, faute de place. Nous avions, à ce moment-là, dans Our, 170 blessés, répartis entre les deux postes de secours. Vers 7 heures du matin, un peu après avoir reçu la réponse du médecin-major Mével, une fusillade éclate dans le village : les Allemands arrivaient. Tout le monde rentre dans la maison du poste de secours du 93e. L’aide-major Le Lyonnais, en se mettant à l’abri, me crie de rentrer dans la maison au plus vite. Mais je lui dis qu’il faut, au contraire, montrer qu’il n’y a que des médecins et des blessés dans le village, pour tâcher de protéger nos blessés. Attrapant au passage un pavillon de la Croix-Rouge d’une des voitures du 93e, je me porte sur la route dans la direction d’où venaient les balles qui sifflaient à nos oreilles. Je ne fus pas plus tôt à l’entrée du village, agitant mon pavillon, que le feu cessa. Je ne pus voir où étaient les Allemands qui tiraient sur nous, sans doute à cause du peu de visibilité de leurs uniformes. La fusillade venait à peine de cesser lorsque la fourragère que j’avais envoyé chercher des blessés sur le champ de bataille avec le médecin auxiliaire Flaties arriva. D’accord avec l’aide-major Le Lyonnais, je décidai de ne pas la décharger et de l’envoyer immédiatement à l’ambulance n°2. Je rédigeai une note pour M. le médecin-major Mével, dans laquelle je lui disais que je lui envoyais une charrette de blessés parce que les Allemands fusillaient le village et que les blessés que j’avais sur le bord de la route seraient mieux dans le jardin du couvent [page 6] que sur la route dans Our, exposés aux incursions des ennemis. J’ai su depuis que Monsieur le médecin-major Mével avait envoyé cette voiture à Bouillon et qu’elle avait pu rentrer dans les lignes françaises. Je fis accompagner la voiture par le soldat Péron, à cheval, en lui donnant l’ordre de ne pas dépasser Beth et de revenir me dire la décision de M. Mével au sujet de cette voiture (…). Dans cette même matinée du 23 août, quelques blessés isolés arrivèrent (…)

[Le docteur Bourguignon après avoir pris contact avec le docteur Mével de l’ambulance n°2/11 est fait prisonnier par les Allemands au couvent des Abys, alors qu’il est venu discuter de la possibilité d’évacuer les blessés d’Our sur le couvent. Il est libéré presque aussitôt et retourne à Our où ses confrères réquisitionnent des moyens de transport.]

[page 9] A Our, les Allemands n’étaient pas revenus. Il était environ 11 heures 1/2 ou midi lorsque j’y fus de retour et les voitures réquisitionnées par l’aide-major Le Lyonnais augmentaient de nombre. On les chargeait de blessés au fur et à mesure que les Belges les amenaient, attelées, sur la route. Les Belges, apeurés par la venue des Allemands le matin, donnaient leurs voitures très difficilement. Enfin entre 1 heure et 2 heures de l’après-midi du 23 août, notre convoi était prêt. Un blessé allemand du poste de secours du 93e fut placé sur la première voiture. J’ai espéré un moment rentrer dans les lignes françaises, les Allemands n’ayant laissé aucun poste à Beth, et ne paraissant pas s’être encore beaucoup avancés dans la direction de Bouillon, d’après les renseignements que nous donnaient les Belges que nous rencontrions. Notre convoi comprenait 11 voitures, dont 9 de réquisition. J’aurais voulu une dixième voiture de réquisition pour emporter le matériel, armes, sacs, une cantine de vivres de réserve laissée par l’ambulance n°1 (…) Mais, malgré mes démarches, aucun belge ne consentit à donner une voiture pour transporter du matériel. Je leur demandai alors de cacher les fusils où ils voudraient, en dehors des maisons, et de garder dans la maison du poste de secours la cantine à vivres et les sacs avec le linge et le matériel de cuisine. Entre 3 heures et 4 heures nous sommes arrivés au village d’Opont.

Prisonniers « temporaires » à Opont…

Malheureusement nous y arrivions un peu trop tard. Les Allemands l’occupaient depuis une heure environ (…) [page 11] Après nous avoir fouillés, l’officier nous cantonna dans l’école du village. Un officier subalterne, à pied et parlant très bien le français, vînt me dire : « Selon la Convention de Genève, vous êtes libres. Mais les atrocités des Belges sur nos blessés sont telles que nous avons reçu des ordres très sévères et nous sommes obligés de vous faire prisonniers ? Vous resterez dans cette école et vous serez gardés par deux sentinelles : vous m’excuserez ! » Un autre officier vint me dire : « Nous avons plus de tués que de blessés à cause de votre artillerie ; votre artillerie est un instrument de boucherie. Votre infanterie ne nous fait que peu de mal ; nous la voyons, elle ne nous voit pas. Si votre artillerie était restée plus longtemps nous ne serions pas revenus à Maissin. » Puis il me demanda si nous avions mangé. Nous n’avions pas mangé depuis le samedi matin 10 h. On nous donna deux sentinelles qui accompagnèrent deux de nos infirmiers, baïonnette au canon ; on les conduisit dans un champ où ils déterrèrent des pommes de terre. Avec cela et quelques choux donnés par un belge, on fit une soupe sans sel. Ensuite sous la garde de sentinelles, et accompagné par les brancardiers allemands, je fis disposer les blessés dans l'école et dans une maison abandonnée, sur de la paille. Les brancardiers allemands défirent quelques pansements pour examiner quelques blessures. Ils refirent les pansements qu'ils avaient défaits. Lorsque tous les blessés furent couchés, on nous donna l'ordre de ren­trer dans l'école, et on nous y enferma à clef, avec deux sentinelles devant l'école et deux sentinelles devant l'autre maison contenant des blessés.

J'étais rentré le dernier, ayant voulu vérifier que tous les blessés étaient rentrés et avaient de la paille. Mais il n’y avait plus de place pour moi, tant l’espace qu'on nous avait permis d'occuper dans le village était restreint. Je passai la nuit sur une marche de l'escalier. A côté de nous, la maison [page 12] voisine, incendiée par les Allemands brûlait. Toute la nuit, les sentinelles tirèrent en l'air de temps en temps. L'aide-major Le Lyonnais s’était réservé une place et s'était couché avant que tous les blessés fussent rentrés. Vers le soir, un peu avant le coucher du soleil, alors que nous étions déjà enfermés dans l'école, une attaque fran­çaise eut lieu et un artilleur allemand fut blessé sous nos yeux. Malgré celà, les Allemands n'exercèrent sur nous aucu­nes représailles. Même, une des sentinelles prit un pavillon de Croix-Rouge et l'agita, devant l'école. La fusillade ayant cessé, l'artillerie allemande se mit en route pour Paliseul ainsi que j'ai entendu l'officier supé­rieur en donner l'ordre (…). Il ne resta à Opont qu'un poste de police commandé par un sergent, pour nous garder. Le lundi 24 août, vers 5 heures du matin, je demandai à sortir de l'école pour me mettre à faire des pansements, Ac­compagné de deux sentinelles, je pus aller chercher les paniers de pansements dans les deux voitures régimentaires. Puis Je montai réveiller l’aide-major Le Lyonnais et, dans le jardinet de l'école, nous avons installé notre "salle d'opérations". Nous avons fait ce jour-là les pansements de nos 170 blessés, et leurs fiches de diagnostic. Dans l'après-midi nous avons fait, en plein air, trois amputations urgentes qui étaient des régularisations et non des amputations typiques. L'aide- major Le Lyonnais, le plus chirurgien de nous trois, opérait. Le médecin auxiliaire Flaties était l'aide. Je donnais le chloroforme, dont j'ai une grande habitude. Quand les Allemands nous ont vus ainsi travailler, leurs derniers doutes sur notre qualité de médecins se dissipèrent et ils nous [page 13] laissèrent aller et venir sans nous accompagner. Ils nous donnèrent même des indications précieuses sur les en­droits où nous pouvions trouver du lait, des légumes, de la viande, à réquisitionner. Ce qui nous faisait totalement dé­faut, c'était le pain. Je pus aussi occuper une maison de plus, abandonnée, ce qui me permit de pouvoir me coucher sur la paille, dans la nuit de lundi au mardi. Dans la matinée du 25 août, nous avons vu passer encore de l'artillerie allemande, puis un convoi automobile. Après le passage de ce convoi dont un officier avait parlé au sergent allemand, celui-ci vint m'avertir que nous serions relevés par une ambulance allemande, que les blessés légers seraient en­voyés en Allemagne, que les grands blessés seraient envoyés au lazaret de Luxembourg et que la Croix-Rouge serait recondui­te en France. Mais nous n'avons jamais vu venir cette ambulan­ce allemande. Dans cette même matinée de mardi 25 août, le sergent al­lemand, puis un belge, m'avertirent que le château des Abys, au village de Beth, était à notre disposition, les Allemands ayant évacué leurs blessés qu'ils y avaient mis. Nous avons donc décidé de quitter Opont pour le château des Abys. Dans cette même matinée encore, un belge vint m'avertir que, dans le village de Framont, à 7 ou 8 km d’Opont, les allemands avaient abandonné des blessés français. Je décidai d'aller les chercher, après avoir été les visiter. Peu après, une petite voiture nous apporta deux blessés venant de Framont, dont un officier, le capitaine de Barbayrac de Saint-Maurice, du 118e de ligne. Pendant notre évacuation d’Our à Opont, le 23 août, des soldats et sous-officiers non blessés, qui avaient passé la nuit dans les bois, s'étaient joints furtivement à notre convoi. [page 14] Le Sergent allemand nous demanda d'en dresser la liste. Il y en avait 40. Les hommes, peu intéressants, bien portants, se conduisant en pillards, nous les avons laissés à Opont, tandis que nous avons transporté nos blessés d’Opont au château des Abys. Parmi les non-blessés, je signale tout particulièrement l'adjudant P……, du 19e de ligne, ancien colonial, pour sa conduite honteuse (A). Pendant l'évacuation de Our à Opont, le 23 août, il est venu me trouver en me demandant si, au cas où nous tomberions dans les mains des Allemands, ils regarderaient sa blessure et enlèveraient son pansement. Il avait la main gauche enveloppée dans un pansement que maintenait un gant de peau dont les doigts étaient coupés et il portait cette main en écharpe. Puis il m'avoua qu'il n'avait pas de blessure de guerre, et que son pansement recouvrait une coupure sur le dos de la main gauche qu'il s'était fait en coupant du pain. Je le soupçonne fort de s'être mutilé, étant donné que cette coupure était sur la face dorsale de la main gauche, parallèle au grand axe de la main. Je refusai de le considérer comme blessé et lui donnai l'or­dre de quitter son écharpe. Il me demanda alors un brassard d'in­firmier pour se faire passer comme sous-officier sanitaire. Je le lui refusai naturellement et le renvoyai avec mépris. A Opont il se mit à piller les maisons abandonnées et, faisant croire à ses camarades blessés qu'il achetait ce qu'il avait, il leur revendait les vivres qu’il avait pillés. L'aide-major Le Lyonnais a eu connaissance d'autres faits précis du même ordre à la char­ge de ce sous-officier. Le Médecin-major Mével, de son côté, l'a vu, à Maissin, au mois de septembre, soignant des blessés en se faisant passer près des Allemands pour médecin. Il a d’ailleurs, parait-il d'après un récit fait par des civils belges [page 15] menacé d'être fusillé par les allemands. Nous avons déposé tous ces faits au lieutenant de gendarmerie de la place de Pontarlier, lors de notre arrivée en France. Laissant à Opont cet adjudant avec tous les non-blessés, nous avons été débarrassés d’éléments qui menaçaient d'entraver sérieusement la bonne marche de notre ambulance improvisée. Après avoir décidé de quitter Opont pour le château des Abys à Beth, en laissant les non-blessés à Opont avec les Alle­mands, je proposai à l'aide-major Le Lyonnais de m’occuper d'aller chercher les blessés qu'on nous avait signalés à Framont pendant que lui-même s'occuperait de l'évacuation d’Opont à Beth. Il nous restait trois voitures de réquisition. Deux se­raient donc employées à l’évacuation d’Opont, et la troisième me servirait à aller chercher les blessés de Framont pour les ramener directement au château des Abys.

Au château des Abys…

Le mardi 25 août, donc, dans l'après-midi, je laissai le docteur Le Lyonnais et le docteur Flaties s'occuper du transport de nos blessés d’Opont au château des Abys. Je demandai au sergent allemand de me prêter la bicyclette qu'il avait, puisque les Allemands m'avaient pris la mienne. Il me prêta sa bicyclet­te de bonne grâce, et je partis pour Framont sur une bicyclette peinte aux couleurs nationales allemands». Après être passé au couvent des Abys prévenir l'ambulance n°2 de notre installation près d'elle, puis au château des Abys faire préparer les granges par les domestiques laissés au château par leurs maîtres pour installer nos blessés, je suis par­ti pour le village de Framont. Sur la route, je vis une quantité de sacs, de linge, de vestes, de képis, de gamelles, marmites, bidons, etc. abandonnés ­[page 16] par les soldats français. Je résolus de les ramasser lorsque je passerais avec une voiture. Je rencontrai des Belges qui me signalèrent deux blessés, l'un sur le bord d'un champ, l'autre sur la lisière d'un bois qu'ils m’indiquèrent. Un de ces belges, un fermier possédait 16 vaches qu’il ne savait où mettre, sa ferme ; à Larmoine, étant brûlée. Je l'invitai à les mettre dans un pré que j'avais vu derrière le château des Abys, et de me donner tous les jours son lait. Voulant être payé, je lui promis de lui faire des bons. Il me dit alors avec étonnement : « Alors, vous faites des bons ? Les Allemands prennent ce dont ils ont besoin et ne font pas de bons. En ce cas, je suis tout disposé à vous donner le lait de mes vaches ». Il ajouta qu'un de ses camarades pourrait se joindre à lui et qu'à, eux d'eux ils pourraient me donner 100 litres de lait par jour. C'est ainsi que Je pus donner du lait en abondance à mes blessés pendant tout le temps de notre séjour en Belgique.

A Framont, je trouvai, non pas 12 blessés, mais 20 blessés tous français, que les Allemands avaient abandonnés en leur promettant qu'une ambulance française viendrait les prendre. Le capitaine de Barbayrac du II8e de ligne qui était venu de Framont à Opont dans la matinée, ainsi que je l'ai raconté plus haut, m’a dit qu’il avait été blessé le 22 août au soir, au combat de Maissin. Il avait été relevé par un régiment alle­mand, dans la nuit, sur la route de Paliseul à Maissin. On l'avait installé sur des sacs de soldats, dans une voiture d'infanterie et on l'avait ainsi transporté pendant 4 à 5 kilo­mètres. En passant à Framont on l'avait déposé en lui disant d'attendre une ambulance française. 11 n'avait eu que son pansement individuel et aucun médecin allemand ne l’a soigné. Il est resté à Framont dans une grange jusqu'au 25 août. Les Bel­ges qui l'avaient recueilli et le nourrissaient apprirent par hasard notre présence à Opont, vinrent me prévenir que des blessés français avaient été abandonnés par les Allemands le 23 août à Framont et c'est ainsi que le Capitaine de Barbayrac se fit conduire à Opont le 25 dans la matinée et que je pus réunir dans la même journée tous les blessés abandonnés à Framont [page 17] Revenu à Opont après avoir reconnu les blessés et après avoir demandé aux Belges de réunir à Framont tous les blessés qu'il pourrait y avoir dans les villages voisins , je pris une de mes voitures de réquisition, avec un conducteur, 2 bran­cardiers et 4 ou 5 brancards. Je commençai par faire les détours nécessaires pour aller prendre les 2 blessés qu’on m'avait signalés à mon premier voyage. Puis je fis battre les champs par mes 2 brancardiers pour y ramasser tout le matériel français qu'ils trouveraient, pendant que moi-même, je faisais le même travail sur le bord de la route. Je fis charger dans la voitu­re tout le linge, chemises, caleçons, chaussettes, mouchoirs, toutes les vestes, tous les képis, toutes les marmites, quarts et bidons, gamelles, que je trouvai. Je fis laisser les sacs eux-mêmes, ne pouvant me charger d'objets ne pouvant servir à mes blessés (…).

[page 18] A Framont, il y avait encore du matériel abandonné. Avec un sac de distribution je demandai aux Belges de remplir le sac de distribution pendant que j'allais embarquer les blessés. Il était environ 7 heures du soir lorsque nous sommes arrivés à Framont. Nous avons mis environ 3 heures pour ramas­ser notre matériel pendant 7 kilomètres de trajet. Mais au lieu de 20 blessés, il y en avait maintenant 30. Les Belges, ainsi que je le leur avais demandé, en avaient ramené 10 des villages voisins pendant que je retournais à Opont pour en revenir avec une voiture. Grâce à deux voitures de plus que les gens de Framont me prêtèrent je pus enlever de suite 19 blessés et une grande partie du matériel que j’avais recueilli. Je dus en laisser 11 que j'allais chercher le len­demain. Je laissai les moins malades, sauf une fracture de jambe qu'il était impossible de transporter sans immobilisation. Notre convoi partit de Framont vers 9 heures du soir et arriva au château des Abys entre 10 heures l/2 et 11 heures du soir. Mes brancardiers et moi-même n'avions pas mangé depuis le matin à 10 heures. Je n'ai eu qu’à me louer du dévouement de ces soldats ». Ce mercredi matin, 26 août, avec les mêmes brancardiers je retournai à Framont en emportant dans la voiture un appareil à fracture et je ramenai au château des Abys les derniers blessés laissés à Framont et tout ce que j’avais pu emporter de matériel la veille. Dans les jours qui ont suivi, il nous arriva encore deux ou trois blessés français que nous amenèrent les Belges. J'ai la certitude d'avoir réunis au château des Abys tous les blessés français abandonnés par les Allemands dans un rayon de 7 à 8 kilomètres.

[page 19] Je puis dire que j’ai fourni du 22 au 27 août le maximum de l’effort physique dont j’étais capable. Les nuits sans sommeil, la nourriture insuffisante, les kilomètres à pied et à bicyclette pour aller chercher les blessés et le matériel, et aussi les émotions de la prise par les Allemands, les ren­contres avec les Allemands pendant ces courses, tout cela avait épuisé mes forces physiques, et le 26 août, je fus pris de troubles gastro-intestinaux avec inflammation de larynx et des corps thyroïdes, en même temps que j'avais des raideurs musculaires rendant difficiles les mouvements. Malgré cela, le jeudi 27 août, je me rendis encore à Our pour exécuter la dernière partie du programme que je m'étais tracé : rapporter de Our ce que j'y avais laissé de matériel. Avec deux brancardiers et une voiture, emportant 3 sacs à distribution, je retournai à Our. Les Belges, par peur des Allemands, avaient remis sur la route tout ce que je leur avais laissé. La cantine d'approvi­sionnements de réserve était défoncée et vidée. Les cantines d’officiers blessés avaient été enlevées par les Allemands ; les fusils étaient cassés ; la crosse était cassée et le canon tordu. Les sacs étaient fouillés, mais il en restait d'intacts cependant. Je remplis deux sacs de distribution avec les chemises, ca­leçons, vestes, gamelles, marmites, etc. qui étaient sur le bord de la route devant l'église. Puis je me rendis dans l'école où avait été établi le poste de secours de l'ambulance n°1 pour remplir le troisième sac de ce qu'il y avait encore de matériel. Pendant que nous procédions à ce travail, un Belge m'an­nonça l'arrivée d'une compagnie allemande. Je me précipite [page 20] hors de l’école et cours au-devant de mes deux sacs pleins de matériel que j'avais laissés devant l'église et j'attendis que les Allemands qui arrivaient fussent à ma hauteur. C’était une patrouille d'infanterie d'environ 40 à 50 hommes conduits par un officier ou un sous-officier. Lorsqu'ils furent à ma hau­teur, j'étendis le bras au-dessus de mes sacs et dis : « Für die Kranken » [« pour les malades »], avant que le chef du détachement m'ait adressé la parole. Il me demanda seulement si J'avais beaucoup de malades. Je lui dis en allemand, que j'en avais trop, beaucoup trop et que je ramassais des vêtements de rechange pour eux. Il me dit "c'est bien", et le détachement partit. J'achevai mon char­gement et je partis avec ma voiture. Lorsqu’au petit trot, je dépassai le détachement allemand sur la route, son chef me salua. Nous étions donc installés au château des Abys. Le poste resté à Opont, ne nous y suivit pas et, à partir de là, nous avons joui d'une liberté relative. Les Allemands venaient de temps en temps voir si nous étions toujours là. Jamais ils ne nous ont envoyé de médecin allemand. Jamais ils ne se sont in­quiétés de notre ravitaillement. Nous avons donc dû vivre en­tièrement par nous-mêmes.

A notre arrivée au château des Abys, je suis allé trouver le chef de l'ambulance n°2, Monsieur le médecin major Mével pour lui demander de nous réunir à lui et de faire du couvent et du château des Abys, une seule ambulance sous ses ordres. Nous avions en effet un nombre de blessés sensiblement égal des 2 côtés, 150 environ dans chaque formation (j'en ai eu 200 en­tre les mains). Mais l'ambulance n°2 avait 6 médecins : nous étions trois. L’ambulance avait 41 hommes (38 infirmiers et 3 ordonnan­ces) nous en avions 22. L’ambulance avait un pharmacien et deux officiers d’administration : nous n’en avions pas. Les sœurs du couvent [page 21] se chargèrent de faire la cuisine et le pain pour les blessés et de se procurer tout le nécessaire pour la nourri­ture qu'elles faisaient elles-mêmes dans les cuisines de leur pensionnat de jeunes filles, alors inutilisés. Nous étions dans une maison particulière où il était impossible de faire la cui­sine pour 150 à 200 personnes. Il me semblait que le sort de nos blessés tant au point de vue de la nourriture qu'à celui des soins médicaux aurait beaucoup gagné à cette réunion sans que les blessés de l'ambulance du couvent y aient rien perdu. Mais l’officier gestionnaire de l’ambulance n°2 Monsieur Cazaux, me dit qu’administrativement il était très difficile de nous réunir, nous isolés, à une ambulance entière régulièrement constituée, pour nous en détacher ensuite, et que si, nous pouvions marcher seuls, tant bien que mal, Il était plus réglementaire de ne pas nous réunir. Tout ce qu'il put faire pour nous, fut de nous donner un carnet de bons et un carnet d'ordres de réquisition, Monsieur le médecin major Mével me dit donc que, malgré tout son désir de nous aider, il ne pou­vait faire plus. Seulement on nous invita, nous, les 3 officiers du château, à venir manger à la table des officiers de l'ambulance n°2, au couvent.

Nous nous sommes donc arrangés tout seul. L'aide major Le Lyonnais, étant de l'active, prit le commandement de notre formation de fortune et se chargea des réquisitions et des voi­tures. Il possédait d'ailleurs dans sa voiture, une caisse de comptabilité et d'administration, tandis que moi, je n'avais aucun matériel, Le médecin auxiliaire Floties et moi-même, nous nous occupions surtout de la besogne médicale. Du 22 au 27 août, nous n’avions pas eu de pain, ni nous ni nos blessés. Mais nous avons pu en avoir grâce à un meunier [d’Our]. Nous le faisions nous-mêmes. Le meunier [d’Our] four­nissait la farine, mélange de seigle et de froment, avec pré­dominance croissante d'ailleurs, du seigle. Deux brancardiers, sachant un peu boulanger, allaient avec une voiture chercher la farine à Our. A Opont, nous avons trouvé un four abandonné. [page 22] Les brancardiers transportaient la farine [d’Our] à Opont. Là ils faisaient le pain et le rapportaient ensuite à Beth, au château des Abys. Deux autres brancardiers furent chargés de la boucherie. L'aide major Le Lyonnais réquisitionnait le bétail qu'on nous livrait vivant. Les deux brancardiers, tant bien que mal, à l'aide d'une pioche terminée, de l’autre côté par une masse, tuaient le bé­tail et le dépeçaient, les 4 brancardiers faisaient la cuisine dans le jardin du château et ce n'est que grâce aux marmites que j'avais recueillies les premiers jours que nous avons pu faire la cuisine pour nos blessés. A Opont, nous l’avions fai­te grâce aux ustensiles que nous ont prêtés les soldats du poste de police allemand qui nous gardait.

Aussi, malgré les difficultés nombreuses, nous avons pu donner du pain, de la viande, des légumes et du lait à nos blessés. Le matériel sanitaire de l'aide major Le Lyonnais nous permit de les soigner. Je pus donner une chemise, un caleçon, un mouchoir, un ké­pi ou un bonnet de police, une veste ou une capote ,une gamel­le , un quart et un bidon à nos 150 blessés qui avaient tous semé leurs sacs et leurs musettes sur le champ de bataille ; je me félicitai d’avoir ramassé tout ce matériel. Nous avons ainsi vécu par nos propres moyens et soigné les blessés que j'avais réunis sans qu'à aucun moment les Allemands se soient inquiétés de nous ravitailler en nourriture ni en matériel médical. Depuis le jour où le poste Opont est parti, nous avons [été laissés] tranquilles par les Allemands.

Le 9 septembre 1914, Monsieur le médecin major Mével vint me trouver au château pour me faire part de ses intentions. Les ressources du couvent, et, pour nous, celles du pays, com­mençaient à s'appauvrir. Nos pansements et médicaments s'épui­saient. [page 23] D'autre part les blessés demandaient de moins en moins de soins, les uns étaient morts, les autres s’améliorant très vite. Dans ces conditions ; Monsieur le médecin major avait l'intention de se rendre à l'ambulance allemande la plus proche, au château de Roumont et de demander à être évacué. Il estimait que nous avions maintenant plus de services à rendre en France. Il fut donc décidé que Monsieur Mével irait avec un de ses aide-majors, son officier gestionnaire et un sergent au château de Roumont, avec notre voiture de réquisition. Il revint le soir accompagné d'un sergent allemand. Nos blessés étant évacuables, les Allemands avaient décidé de fai­re l’évacuation le 11 Septembre. Le 10 Septembre, le sergent allemand vint au château voir nos blessés. Il n'y en avait que trois d'inévacuables qu’il voulut bien laisser chez les soeurs du couvent des Abys.

Le 11 septembre, avec 46 fourragères, le château et le couvent furent évacués à Libramont. Il me restait alors 148 blessés, dont 145 furent évacués et 3 furent laissés au couvent. Au couvent, il y avait environ 160 blessés, ce qui fai­sait en tout environ 300 blessés prisonniers. Après un trajet de 20 Km en fourragère, nous sommes arri­vés à Libramont, à 5 heures du soir. Il y avait une pluie bat­tante sans interruption depuis notre départ. Nous avions demandé de remettre l'évacuation au lendemain, on nous le refusa. Nos blessés étalent trempés jusqu'aux os et transis de froid en arrivant à Libramont (…) »

La suite du voyage est à découvrir dans le rapport du docteur Mével qui est transcrit sur notre blog : Avec les blessés du XIe corps d’armée réfugiés au couvent des Abys (combats de Maissin, 22 août 1914).

Ce rapport Mével constitue la première partie de notre dossier de témoignages sur les combats de Maissin (22 août 1914).

Notes :

  1. – Sur l’adjudant P…. du 19e régiment d’infanterie et son attitude « honteuse » à Opont et autres lieux ; les faits sont confirmés dans la relation du docteur Le Lyonnais, mais pas dans celle du docteur Mével.

Légende de la photo : La gare de Bouillon – L’ambulance n°1/11 (Médecin major Clot) après avoir laissé le docteur Bourguignon à Our, se replie sur Bouillon où elle arrive le 23 août à 11 h. 00. Sur ordre du directeur du service de santé (médecin inspecteur Descours), elle s’installe à la gare de Bouillon et organise les évacuations sanitaires du corps d’armée par le chemin de fer à voie étroite sur Sedan.

Sources : Arch. Musée du service de santé des armées, carton n° 634, dos. 19, Bourguignon ; carton 637, dos. 67, Le Lyonnais.

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