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LE SERVICE DE SANTE COLONIAL AU COMBAT DE ROSSIGNOL (Belgique, 22 août 1914)… (2e partie)

18 Avril 2014 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux

LE SERVICE DE SANTE COLONIAL AU COMBAT DE ROSSIGNOL (Belgique, 22 août 1914)… (2e partie)

Le massacre du 1er colonial relaté par le docteur Talbot, son médecin-chef.

« J’ai l'honneur de vous adresser, ci-joint et comprenant huit pièces distinctes, le très intéressant dos­sier, relatif à l'affaire de Rossignol, (22 Août 1914, Luxembourg belge) que, par l'intermédiaire du dépôt du 1er régiment d'infanterie coloniale, nous venons de recevoir du médecin major de lère classe Talbot, rentré de captivi­té le 13 novembre, après avoir été fait prisonnier le 22 août, alors qu'il remplissait au 1er régiment les fonctions de médecin chef du service médical.

Indépendamment des précisions qu'il apporte sur le sort de nombreux officiers et soldats dont nous étions sans nouvelles depuis le 22 août d'une façon incon­testable, les mauvais traitements infligés au personnel du Corps de santé. Il établit notamment que, en violation des articles 12 & 14 de la Convention de Genève et de l'article VII de la Conférence de la Haye, les médecins Talbot, médecin major de lère classe ; Alexandre, médecin aide-major ; Bizatier [Bizollier], médecin aide-major ; Dormoy, médecin auxiliaire ; Huot, médecin auxiliaire tombés le 22 août, au cours du combat de Rossignol, entre les mains des Allemands ont été [page 2]

1°- le 22 août, dépouillés de leurs montures, de leurs armes, de leur équipement, de leurs instruments, de leurs effets.

2°- le même jour, dépouillés des attelages et des voitures constituant le matériel médical réglementaire appartenant à leur corps.

3°- internés d'abord le 14 septembre au camp d’Alten-Grabow, puis le 27 septembre dans une caserne à Stendal.

4°- relâchés seulement le 13 novembre et n’ont pas été rendus dans les délais compatibles avec les nécessités militaires.

Je n'avais pas le 22 août, l’honneur d'appar­tenir au 1er régiment d'infanterie coloniale, qui, d'autre part était alors sous votre commandement. C'est donc à vous, mon colonel, que j'ai l’honneur de demander de vouloir bien, en transmettant ce dossier à l’autorité supérieure émettre un avis au sujet des récompenses demandées par le docteur Talbot en faveur du personnel médical, qui, ce jour-là, a assuré sous sa direction le fonctionnement du poste de secours du 1er régiment d’infanterie coloniale à Rossignol, et qui a, ensuite jusqu’au 13 novembre, par­tagé son internement en Allemagne.

Signé/…

J’appuie d'un avis favorable les propositions du médecin-maj. Talbot, en faveur de son personnel et en particulier de M.M. Alexandre et Dormoy dont j'ai constaté moi-même l’intrépidité et le sang-froid, au début même du combat de Rossignol, alors qu'ils donnaient leurs soins aux blessés, sous une pluie de balles, presque sur la 1ère ligne. [page 3]

J'appelle, d'autre part, d'une façon toute spéciale l'attention de l'autorité supérieure sur le mé­decin-major de 1ère classe Talbot, lui-même, engagé pres­que instantanément, avec une grande partie de son person­nel et de son matériel, dans une action de guerre très violente et sous un feu intense, il a fait preuve d’un calme et d'un sang-froid des plus remarquables, en organisant, avec ordre et méthode, le fonctionnement de ses postes de secours, sur le terrain même et ensuite dans le village de Rossignol. Il a permis, ainsi, de relever et de soigner un nombre très considérable de blessés. J'estime qu'en raison du dévouement dont il a fait preuve, en cette cir­constance, le médecin major de 1ère classe Talbot, mérite d'être inscrit au tableau pour officier de la Légion d'Honneur (douze pièces Jointes)

Vienne, la Ville le 11/12/14. Le colonel Guérin, commandant le 1er rég. d'infanterie coloniale - M. Guérin.

Transmis au Général commandant l’Armée à toutes fins utiles et comme suite au rapport du docteur Rigollet médecin-divisionnaire de la 3° division relatif aux mêmes événements transmis sous le n° 4.381 du 9 décembre. Ci-Joint un état de proposition de citations en faveur des officiers et hommes de troupe du service de Santé qui sont signalés dans le présent rapport.

Q.G., le 22/12/14 Le Général Lefèvre, commandant le Corps d'Armée Colonial - H. Lefèvre.

Rossignol, le 29 Août 1914 - Etat de propositions :

1e Pour chevalier de la Légion d’Honneur : médecin aide-major Alexandre ; médecin auxiliaire Dormoy.

Ont assisté avec initiative et sang-froid le médecin chef de service dans l’organisation et le fonctionne­ment des postes de secours de Rossignol, arrosé d'o­bus et de shrapnels de 12 heures à 17 heures où ont reçu des soins 307 blessés dont 16 officiers des 1er et 2ème infanterie coloniale, 2ème d'artillerie coloniale dans la journée du 22 août, jusqu'à vingt-quatre heures.

2° Témoignage de satisfaction ;

Médecin aide-major Bizollier ; Médecin aide-major Huot

Se sont acquittés avec dévouement de leur rôle dans la direction de la relève des blessés sur la ligne de feu, dans la forêt de Neufchâteau qu'ils n'ont abandonné qu'avec le régiment, après avoir perdu plusieurs infirmiers et brancardiers tués et disparus

3° Pour la Médaille Militaire;

Soldat Infirmier Bellerue (9e cie) a montré le plus grand courage en allant rechercher incessamment les blessés dans la forêt, sous le feu, et après la mort de plusieurs des brancardiers qui l’accompagnaient.

- Rossignol, 28 août 1914. Signé /…

[page 5]

Rapport de captivité du médecin major de 1ère classe Talbot chef du service médical du régiment, sur le fonctionnement du poste de secours du régiment à Rossignol, du 22 août au 5 septembre.

Le 22 août, à 1 heure 30, le 1er régiment can­tonna à Saint-Vincent. Il en partit à 6 heures 30 avec l’or­dre de transporter son cantonnement à Neufchâteau.

A sept heures 15, les trois bataillons étaient engagés dans la forêt de Neufchâteau. Je marchais à la gau­che du bataillon de tête, conformément aux ordres de mon co­lonel, lorsque je fus appelé derrière la pointe d’avant-garde par le général Montighaut près du maréchal de Logis du 6° Dragons, chef de l’escorte, blessé par l’ennemi. Le batail­lon venait de faire halte. Je mis pied à terre à la hauteur de l’état-major du régiment et donnais les premiers soins au dragon, lorsqu’une grêle de balles s'abattit sur la route. Le feu devenant très intense, Le colonel Guérin me donna l’ordre de faire enlever rapidement les blessés, et de me transporter, si possible, avec le train régimentaire, pour installer un poste de secours à l'arrière. Je remontais à cheval et suivis la route. A la gauche de chaque bataillon, dont les bommes étaient défilés dans les fossés, et engagés à droite et à gauche dans la forêt [page 6]

Je fis remettre aux brancardiers leur matériel ; don­nait l'ordre aux médecins de bataillon de rester avec leur personnel à hauteur de la ligne de feu, et ramenai à la gauche du régiment les trois voitures médicales et les bles­sés de chaque bataillon dont le nombre augmentait de minutes en minutes.

Derrière le 1er régiment, la route, dans les forêts était encombrée par les trains régimentaires, les ca­valiers du 3°Chasseurs et du 6°Dragons qui se repliaient sous le feu. Je reçus à ce moment au talon droit une violen­te contusion dont je ne pus établir la cause; le conducteur de la 3ème voiture fut tué, un infirmier tué, un infirmier blessé.

J'atteignis la lisière du bois vers neuf heu­res trente avec trente-sept blessés, L'état-major de la di­vision s'y trouvait. Je rendis compte au médecin division­naire de notre mouvement et lui demandai des instructions pour l'installation de mon poste de secours ; l'ambulance de la Croix-Rouge belge, installée dans un château du village de Rossignol, et situé à un kilomètre de la lisière de la forêt me fut Indiquée. J'y fis entrer les voitures et les blessés et disposai mon matériel dans une salle du château aussitôt mise à ma disposition. Vers onze heures, les dé­bris du 1er et du 2ème régiment repliés sur Rossignol, et la ligne de feu occupant le village même, la recherche des bles­sés devient impossible. Les médecins aide-majors et auxi­liaires firent le triage des blessés dans les granges du

château, [page 7] assistant les blessés légers avec leurs pansements individuels, et dirigeant les blessés graves sur le poste de secours, jusqu'à la tombée de la nuit. Quarante-deux blessés du régiment m'avaient précédé à la Croix-Rouge de Rossignol dans le rez-de-chaussée était déjà encombré, à mon arrivée, vers dix heures. Assisté du médecin aide-major Alexandre, et du médecin auxiliaire Dormoy, j'ai pratiqué dès mon arrivée jusqu'à la fin du combat qui cessa vers dix-sept heures trente, sans arrêt, des pansements et interventions chirurgicales à trois cent sept blessés dont :

1°- deux cent soixante-dix-huit (278 hommes du 1er Régiment, parmi lesquels 13 Officiers.

Lieutenant-colonel Vitarel, blessé par éclate­ment, de la main gauche (amputation) ; Capitaines : Sguarel, fract. commont humérus (désarticulation épaule gauche) ; Vignon, plaie de la jambe gauche ; Diarnis du Lejour, plaie pénétrante de poitrine ; Tracol, fracture comminente bras gauche ; Roussel, plaie de la jambe gauche ; Marsand, fracture comminente tarse gauche ; Lieutenants : Lazannec, plaies des bras droit et gauche ; Vialle, retors su thorax ; Begot, plaie de l'épaule gauche ; Sous-lieutenants : Taddee, fracture comminente jambe gauche ; Charlane, plaie de l’épaule droite ; Laurent, plaie de la main gauche

2° dix hommes des 2ème Régiment et Artillerie divisionnaire dont 3 Officiers :

Colonel (artil.) Guichard-Mouguer, plaie de la cuisse droite.

Lieutenant-colonel (22e Rég.) Gadoffre, plaie de la poitrine.

Capitaine (2° Rég.) Coulon, plaies poitrine et tête.

3° dix-neuf hommes de troupes allemandes dont 1 Officier, hauptman d’infanterie.

Cent neuf blessés légers du 1° Régiment ont été pansés dans les granges du château par les aides-majors. Le nombre total des blessés du 1er régiment assistés au pos­te de secours, le 22, est de 278 + 109 = 387.

Les blessés ramassés par les brancardiers après le combat nous furent amenés jusqu’après la nuit et les pansements et interventions n’ont pu prendre fin qu’à vingt-quatre heu­res trente environ.

Dès dix heures, le matin, l’artillerie allemande en positions sur les hauteurs qui dominent la route de Breuvanne à Rossignol coupait cette route et notre ligne de retraite. La prise de Rossignol devint le but de la bataille et le poste de secours fut criblé de projectiles [page 9] (obus et shrapnels) jusqu'à dix-sept heures trente. Des tirailleurs allemands firent alors irruption dans l'encein­te du château par le parc, tirant sur le poste de secours, pendant plusieurs minutes. Le feu cessa avec l'arrivée du gros de l'infanterie devant laquelle furent agitées les croix de Genève de nos voitures.

Nous fûmes aussitôt dépouillés de nos montures, selles, armes, etc. et placés sous la garde du 118ème Rgt. allemand (18h 30). Nos voitures médicales furent appréhendées et ne nous furent laissées que sur nos protestations réitérées près d'officiers allemands ; dans la nuit, les trois chevaux, leurs attelages, et une voiture furent cependant enle­vés.

Le dimanche 23 [août], à six heures, pendant plusieurs minutes le poste de secours fut criblé de balles par des soldats d'infanterie placés dans la cour et la rue et tirant sur le château et sur les granges. Cette fusillade fut légi­timée, au dire des officiers allemands présents, par des coups de fusils qu'auraient tiré du haut des granges du château, des militaires français ; cependant, les blessés et le personnel médical dépouillés la veille de leurs armes et munitions, étaient dans l'impossibilité de tirer.

Vers huit heures, j'obtins du Général en Chef allemand un "laissez passer" pour rechercher et assister les blessés réfugiés dans le village ; dans huit maisons si­tuées à l'extrémité nord de Rossignol, je donnais des soins à 27 blessés des 1°, 2° & 3° régiments qui s'y étaient ré­fugiés et les signalai à l'attention des médecins allemands. [page 10]

Le lundi, 24 [août], Je me transportai vers neuf heures dans l’école des filles ou était installée le poste de secours allemand et où avaient été réunis les blessés français réfugiés dans les maisons de Rossignol. Je leur fis distribuer des aliments et demandai aux médecins alle­mands de les faire transporter à notre poste de secours où ils furent placés dans les granges du château. Nos infirmiers et brancardiers porteurs de la Croix-Rouge, nous furent enlevés dans la matinée du 23 et conduits hors du village avec les prisonniers de guerre, 15 nous furent rendus sur nos protestations dont 5 du 1° Régiment, avec lesquels nous dûmes assurer le fonctionne­ment du poste de secours du 23 août au 5 Septembre.

L’après-midi du 24 et du 25, j'ai continué avec mes médecins-aide-majors et auxiliaires 1° à renouve­ler les soins aux premiers blessés, 2° à faire des panse­ments ou interventions aux blessés apportés chaque jour, par les brancardiers allemands ou les habitants des envi­rons de Rossignol, au nombre de cent trois, dont trois officiers :

Etat-Major Division;

Rigollet, Médecin Divisionnaire, plaie en retors du bras.

Moreau, chef d'état-major, plaie de la fesse droite

Laurens, Capitaine, contusion du genou droit.

2ème Régiment :

Rey, chef de bataillon, pénétrante abdomen.

Interventions chirurgicales;

Le nombre total des amputations et désarticu­lations pratiquées au cours des journées des 22, 23, 24, 25. [page 11] août a été de 23 :

Epaule (2) ; humérus (5) ; avant-bras (4) ; poignet (1) ; doigts (2) ; cuisse (6) ; jambe (3).

Le mercredi 26, j'ai quitté Rossignol à huit heures du matin, sur autorisation du hauptman, pour me transporter avec la voiture médicale d'artillerie à Breuvanne distant de 4 kilomètres où cent-vingt blessés français nous furent signalés par les médecins allemands. J'y assis­tai 59 blessés (3° Rgt. Colonial, 3° Chasseurs) dont le lieutenant Freysseney (plaie bras droit par shrapnel).

Je dus quitter Breuvanne à six heures du soir sans qu'il fut possible de voir les autres blessés, tous étaient abrités par petits groupes dans les maisons du village.

En les parcourant, j'observai qu'on inhumait dans le voisinage de nombreux militaires français et me fis présenter leurs plaques d'identité ; celle du général Raffenel, accompagné de sa croix, me fut ainsi remise. Je me suis [page 12] aussitôt transporté sur le monticule (haut des 12…) où il était déjà en partie enseveli avec d'autres militaires pour le reconnaître. J'ai confié au médecin divisionnaire les plaques et les renseignements exacts sur le lieu d'in­humation.

Le vendredi 28, je me transportai de nouveau à Breuvanne, avec le médecin auxiliaire Dormoy et donnai des soins aux 61 blessés que je n'avais pu voir à ma première visite.

3° Rgt. Colonial (45) ; 2° Rgt. Colonial (6) ; 1° Rgt. Colonial (2) ; 2° Rgt. Artillerie (2) ; 6e Dragons (1) ; 3° chasseurs (1). Total : 61

parmi lesquels j'ai relevé un officier : Lieutenant Hude (2° Rgt.) plaie de poitrine par shrapnel (extraction).

J'eus à poser 24 appareils à fractures, dont 20 pour les membres inférieurs.

Au total j'ai assisté, pendant les journées des 22, 23, 24, 25, 26, et 28 août, au poste de secours de Rossignol, dans les maisons des villages de Rossignol et de Breuvanne, cinq cent soixante-six (566) blessés :

[page 13] Rossignol, 22 août (307) ; 23 août (27) ; 24-25 août (103) ; Breuvanne, 26-28 août (129). Total : 566 –

parmi lesquels 22 officiers : Etat-major de la division (3) ; 1° Rgt. colonial (13) ; 2° Rgt. colonial (4) ; 3° Chasseurs d’Afrique (1) ; Artillerie divisionnaire (1)

Pertes du 1° régiment :

1° Officiers – Tués (19) ; Blessés (14) ; Disparus (23). Total : 56

2° S/Of. & hommes - Tués ou disparus (environ 2.000) ; Blessés passés par le poste de secours du régiment (387).

Le Service des étapes allemand commença à évacuer les blessés transportables, le 27 août, sur Morbehan.

[page 14] Les évacuations prirent fin le 1er Septembre et le poste de secours ne conservait plus que seize blessés inévacuables, assistés des médecins auxiliaires des 2° & 3° bataillons, à notre départ, le 5 Septembre.

Pendant le fonctionnement du poste de secours la nourriture des blessés légers et du personnel infirmier et médical (pommes de terre et viande de boeuf) nous fut fournie par le bourgmestre de Rossignol sur nos réquisitions en application des dispositions arrêtées par l’autorité mi­litaire allemande ; et un état des dépenses supportées par le château de Rossignol, du fait de fourniture de vivres particuliers et boissons pour les blessés graves, de maté­riel de couchage, etc. a été remis au médecin divisionnaire par le délégué de la Croix-Rouge belge.

Rossignol, le 5 septembre 1914. Signé : Talbot. »

FIN

A LIRE...

http://www.rossignol.free.fr/

http://chtimiste.com/batailles1418/combats/rossignol.htm

http://1914ancien.free.fr/rossignol2.htm

http://www.sambre-marne-yser.be/article=7.php3?id_article=22

http://www.carto1418.fr/19140822.php

Sources :

Archives du service de santé des armées au Val-de-Grâce à Paris, carton n° 641

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M Morillon 20/04/2014 18:07

Bravo d'avoir mis cet article en ligne. L'action du Service de santé est effectivement trop souvent ignorée. Je pense que ce texte montre qu'ils ont bien "combattu" à leur façon, autant que les marsouins qu'ils soutenaient.
MM

hopitauxmilitairesguerre1418 20/04/2014 18:39

Merci. Et que vive la Coloniale !