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LE CRIME DE DALHAIN (Lorraine, août 1914)

Rédigé par François OLIER Publié dans #les hommes

LE CRIME DE DALHAIN (Lorraine, août 1914)

TEMOIGNAGE D'UN MIRACULE :

Le docteur Pratbernon à Dalhain, Morhange (août 1914)...

J’ai déjà présenté dans ce blog plusieurs témoignages sur les combats de Morhange d’août 1914, vécus par des médecins militaires affectés tant à des corps de troupe (4e BCP) qu’à des formations sanitaires de campagne (ambulance n°4/20). Aujourd’hui, en marge de ces combats, je vous propose le témoignage de Louis Henri Joseph Pratbernon (1882-1936), alors jeune médecin aide-major de 1ère classe (lieutenant) affecté à l’ambulance n°4/20 qui fut détaché de sa formation pour apporter ses soins à des soldats isolés à Dalhain (poste de secours de l’école). Le témoignage qui suit, daté de 1916, précise les évènements du 20 août 1914 qui conduisirent à l’exécution sommaire de treize soldats français dont certains étaient blessés, du sergent infirmier Eugène Faive (prêtre, 1888-1914), responsable du poste de secours de la « Grange » où trouvèrent refuge 47 blessés et de l’abbé Prosper Calba (1882-1914). Le témoin, le docteur Pratbernon réussit à s’échapper du lieu de l’exécution et retrouva ses blessés.

Le même jour le village fut brûlé et la population déportée sur l’Allemagne après plusieurs exécutions de civils (Cezard Julien, Fristot Théophile, Calba Robert âgé de 16 ans…). Sur ces crimes : voir le carnet de Lucien Lambert, de Dalhain.

Jacques Didier dans son très bel ouvrage Des Moissons Tâchées de Sang (Metz : éd. Serpenoise, 2010, 168 p.) a présenté de nombreux extraits de témoignages sur la bataille de Lorraine (1914), dont ceux du docteur Pratbernon, d'après une copie de ses "mémoires", transcrite par M. René Pierre. J'en propose aujourd'hui une nouvelle version inédite.
« Récit composé par le médecin aide-major de 1ère classe Pratbernon sur les sévices qu'il a subis de la part des Allemands et les scènes dont il fut le témoin dans le cours de sa captivité.

Il n'est pas un Français qui après 22 mois de guerre, ne soit fixé sur la brutalité, avec laquelle les Allemands se sert, conduits, partout où les a menés le hasard des opérations militaires. Il n'en est pas un qui ne sache, avec quelle féro­cité insoupçonnée antérieurement à la guerre, les allemands ont traité à la fois la population civile et les prisonniers blessés ou non, qui sont tombés entre leurs mains. Chacun sait avec quel raffinement de cruauté, les allemands ont martyrisé ou mis à mort d'innocentes per­sonnes, que les circonstances avaient empêché de se déro­ber au danger, ou que le devoir avait retenues où elles furent prises. Le vandalisme dont les allemands ont usé envers, de nombreuses localités, en les détruisant par le canon et l'incendie, en dehors de toute indication militaire, est également connu de tout le monde. L'invasion de la Belgique et consécutivement celle d'une partie de notre territoire, se firent dans des conditions [page 2] où la destruction, l’assassinat, le carnage et la terreur furent les éléments le mieux caractérisés. Et lorsque fut constitué par les soins du Gouvernement, le dossier des crimes, dont l'armée allemande s’est rendue coupable, en vue de les porter à la connaissance du monde civilisé, alors les allemands s'efforcèrent pour se disculper de motiver leur conduite. Pour cela, ils adoptèrent un système de défense à peu près uniforme. Pour justifier la destruction d’un pays où la mise à mort de civils innocents ou de militai­res désarmés, ils inventèrent qu'un ou plusieurs des leurs avaient été victimes d'un guet-apens et que la po­pulation civile avait fait feu sur eux. Audacieuse Justification, mais combien fragile et que jettent bas les observations recueillies et rap­portées par de nombreux témoins. Parmi les personnes qui eurent à souffrir de la cruauté allemande et plus particulièrement, parmi les militaires qui ayant été faits prisonniers, ont eu à subir les plus effrayantes brutalités, il s’est trouvé un grand nombre de médecins et infirmiers. Envers le personnel sanitaire, les troupes alle­mandes avaient une merveilleuse occasion, en satisfaisant à leur besoin de barbarie, de donner libre cours à leur lâcheté, et n'avaient que plus de jouissance en s'attaquant à lui en toute sécurité. Le recueil officiel des atrocités allemandes contient au sujet des médecins qui ont été faits prisonniers plusieurs exemples tragiquement éloquents. Pour mon compte [page 3] personnel, il m'est arrivé de tomber entre les mains des Allemands, dans des circonstances qui m'ont permis de les voir exercer en détail leur cruauté et leur vandalisme. J’ai été soumis à toutes les menaces et j'ai échap­pé à de multiples dangers.

La situation dans laquelle je me suis trouvé résultait directement du rôle, que sur des instructions très précises de la part de mes chefs j'avais eu à jouer dans la localité où j'ai été pris. J'ai pensé que le récit des moments que J'ai vécus avec les allemands pouvait avoir un intérêt suffisant pour trouver une modeste place dans "l’histoire anecdotique du Service de Santé en Campagne."

En composant ce récit conformément à mes souvenirs et en relatant de façon scrupuleusement exacte, les observations qu'il m'a été permis d’enregistrer avec attention, mon but est de faire connaître dans quelles conditions les alle­mands ont procédé systématiquement à la destruction com­plète de le localité où je me suis trouvé pris. Je montrerai comment, pour justifier leur oeuvre de destruction ils ont eu recours aux pires moyens, à l'égard de la population civile et de malheureux militaires tombés entre leurs mains. J'espère que de ces quelques pages se dégagera une flétrissure méritée à l'adresse du régiment allemand que j'ai vu à l'oeuvre, alors que s’auréolera glorieusement la mémoire de ceux qui ont été ses victimes. C'était au mois d'août 1914, alors que les troupes françaises s'étaient avancées avec succès en Lorraine annexée [page 4]. J'appartenais à une ambulance du 20ème corps d'armée et vers la fin de la journée du 19 août, ma formation s'était fixée à "Berlingen" (Lorraine annexée) à quelques kilomètres de Morhange. Là sur les recommandations du médecin division­naire dont dépendait notre ambulance, nous ne donnâmes à notre installation qu'un caractère provisoire de façon à pouvoir nous déplacer aisément, en cas d'opportunité. Vers 9 heures du soir nous furent amenés les premiers blessés et nous passâmes toute notre nuit à en recevoir. Le 20 août dès 4 heures et 1/2 du matin, le canon se fait entendre tout près de nous, et de la porte de notre ambulance nous distinguons le sifflement des obus et nous voyons certains d'entre eux tomber à 150 ou 200 mètres de nous. Aussitôt nous recevons la visite de M. le directeur du Service de santé du XXe corps d'armée, qui exprime à notre chef l'impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de laisser notre organisation dans une situation aussi dangereuse et nous engage à évacuer Berlingen dès que les circonstances le permettraient. Quelques minutes après survint M. le médecin divisionnaire qui renforçant les ordres de M. le directeur, prie notre chef de prendre toutes les dispositions nécessaires pour évacuer les blessés de notre ambulance sur "Dalheim” village considéré comme plus reculé de la ligne de feu et distant de Berlingen d’environ 3 kilomètres. Pour cela monsieur le médecin divisionnaire demande à notre chef, d'envoyer au préalable un aide-major qui irait immédiatement à bicyclette jusqu'à Dalheim pour y préparer [page 5] des locaux destinés à recevoir les blessés évacuables de "Berlingen". Me trouvant présent, au moment où ces instructions étaient données à mon chef, celui-ci me chargea de faire le nécessaire et d’aller à « Dalheim ». Je pars à bicyclette et je franchis sous les obus les 3 kilomètres que j'avais à faire. A partir de ce moment, je me considérai comme devant être séparé définitivement du personnel de mon ambulance, car je me rendis compte aisément, qu'en raison du bombardement intense, sévissant entre "Berlingen" et "Dalheim », il serait plus qu'imprudent de procéder à une évacuation de blessés. Un convoi de voitures en effet, s'engageant sur la route aurait été un objectif de choix pour l'artillerie ennemie et n'aurait pu parvenir à destination. Arrivé à "Dalheim" je me mets en relation avec le maire et malgré tout je prépare des locaux pour une arri­vée éventuelle de blessés. Je fais aménager ces locaux com­me il convenait, et j'attends sous la menace des obus, qui de plus en plus font entendre dans tous les sens, leur sifflement caractéristique. Une heure après mon arrivée à "Dalheim", je revois M. le médecin divisionnaire qui revient de Berlingen, la tête recouverte d'un pansement. Je vais à lui pour être ren­seigné sur sa blessure, j'apprends qu'il ne s'agit heureu­sement que d'une plaie superficielle de l'arcade sourcillère dûe à une balle de schrapnell. En raison de la situation de plus en plus menaçante, qui intéressait Dalheim et de la conviction [page 6] que j'avais de l'impossibilité pour mon ambulance laissée à "Berlingen" d'évacuer ses blessés sur l'organi­sation que j'avais préparée, je jugeais que ma présence en un tel milieu était devenue sans objet et je demandai de nouvelles instructions à M. le médecin divisionnaire. A la question précise que je me permis de lui poser relativement à l'éventualité que je fusse fait prisonnier il me répondit de rester là, jusqu'à ce que les abords au village soient occupés par l'ennemi. A partir de ce moment je fus définitivement fixé sur le sort qui m'était réservé, car le douloureux spectacle de repliement précipité de certains de nos effectifs ne me permettait pas d'espérer une issue heureuse peur la bataille engagée. Il était 7 heures et depuis cette heure-là, je reçus un assez grand nombre de blessés, qui isolément ou portés par des camarades, m'arrivaient du champ de bataille intéressant les environs du village. Il n'y avait point de mon côté de poste de secours régulièrement établi, et les malheureux qui tombaient se trouvaient dans la nécessité de se rendre au village qu'ils apercevaient. C'est dans ces conditions que m’étant fixé à la maison d'école, sur laquelle flottait une croix rouge, je recueillis les blessés que le hasard avait amenés dans cette direction. N’ayant à ma disposition pas le moindre matériel d’ambulance, j'étais contraint à soigner et à panser mes blessés avec le pansement individuel dont quelques-uns se trouvaient encore munis. [page 7] La journée se passa ainsi et vers 4 heures du soir, j'avais dans mon ambulance 80 blessés environ et une vingtaine d’éclopés, ou considérés comme tels. Ces derniers en effet, étaient des combattants, qui dans la journée, s'étaient égarés isolément de leurs unités et ne sachant où aller, cherchaient à se réfugier individuellement dans la maison de “Dalheim ». En prévision de leur inutilité et peur éviter toute complication à l'arrivée des Allemands, je les avais re­cueillis à mon ambulance, en me proposant de les présenter à l’ennemi comme étant éclopés. La canonnade avait cessé et quelques coups de fusil se faisaient encore entendre espacés, mais de plus en plus rapprochés, traduisant une avance certaine mais prudente des Allemands. A ce moment, alors que contre toute apparence, l'espoir m’était resté d'un retour offensif possible de notre part, je me mis dans l’obligation de préparer mes blessés à l'idée que nous étions menacés d’être pris. Ils acceptèrent mon avis et mes recommandations avec le plus grand calme, dissimulant toutefois avec peine le légitime effroi que leur causait une telle perspective ainsi que la douloureuse peine provoquée par le subit effon­drement de leurs plus grands espoirs. Et brusquement "Dalheim » se trouve envahi par le 90e régiment d'infanterie prussienne. J'attendais à la porte de l’ambulance et je vis un détachement se diriger sur moi, sous le commandement d’un officier [page 8], qui, révolver en main, accepta sans brutalité l'explication que je lui donnai de ma présence. Cet officier me demande de faire sortir ceux qui parmi mes blessés pouvaient marcher, Je lui livrai les éclopés, et après s’être assuré que toutes les armes avaient été mises de côté, l‘officier se retira, laissant la garde de mon installation au détachement qu'il conduisait, A ce moment je me sentis comme soulagé, car j’avais craint que les Allemands en s'emparant de mon am­bulance, n'usassent d'une plus grande brutalité. Peu après que l'officier se fut retiré, je reçus la visite du médecin major du régiment, qui venait de prendre possession du village. Celui-ci se montra très aimable. Il me tendit la main en m’appelant « camarade » et parlait assez correctement le français, me demanda de lui faire voir « mes blessés». Je me rendis à son invitation, et j’échangeai avec lui quelques mots relatifs aux diverses blessures que j‘avais constatées. Entre temps il ne put résister à m'exprimer, aimablement toutefois, une allusion au manque de respect que les français manifestaient ouvertement en­vers la Convention de Genève, et, comme une leçon apprise par coeur, il me cita l'exemple d'un officier français blessé, tuant d'un coup de révolver le major allemand, qui venait de lui donner ses soins sur le champ de bataille. Je ne fus évidemment pas dupe de cette hypocrite calomnie je vis par là au contraire, l’idée bien arrêtée chez les Allemands de se livrer au chantage le plus honteux.

[page 9] Le médecin major me quitta de façon très correcte, et me retrouvant seul, j’eus une nouvelle fois l'impression que j’aurais pu être maltraité davantage dans mes premiers rapports avec l’ennemi. Quelques instants après, je vois arriver à mon ambulance un sergent infirmier qui demande à me parler. Il s'a­gissait d'un sous-officier du groupe divisionnaire de bran­cardiers qui contraint à se replier isolément ou presque s'était arrêté à « Dalheim », s'était abrité dans une maison et y avait reçu quelques blessés. Parmi ces derniers se trouvait un jeune sous-lieutenant Forestier, qui était blessé très grièvement et le sous-officier venait me demander d'aller le visiter an rai­son de la gravité de son état. En présence de cette situation, je demandai au sous-officier de m’indiquer le chemin à prendre pour se rendre à la maison qu'il occupait, et je le laissai repartir en lui promettant de le rejoindre quelques minutes après. Je fais quelques recommandations de circonstance à mes blessés, avant de les quitter pour me porter au secours du jeune Forestier, et je m'engage dans le village où le 90e prussien me semble prendre possession de son cantonnement. Arrivé au centre du village, en face de l’église je me trouve à nouveau en présence du médecin allemand qui cette fois était à cheval. A ses côtés se trouvait un prêtre que j'avais [page 10] déjà eu l'occasion de rencontrer dans la journée et que je prenais pour le curé du pays. M'apercevant, le médecin allemand me demanda si j'avais un cheval, en ajoutant que si j'en avais un, il me demanderait de l'accompagner pour aller dans les environs du village, voir quelques blessés graves. Je lui réponds que je n’ai pas de cheval, mais pour ne pas opposer à sa demande un refus complet, je lui propose de lui confier un sous-officier susceptible de l'aider ; le sergent brancardier qui venait de me révéler sa presence en me solicitant pour les blessés qu’il avait recueillis. Ici je crois utile d’ouvrir une parenthèse. Au sujet de la proposition que venait de me faire le médecin allemand, les évènements qui se sont succédés par la suite, m’ont donné la certitude morale que l’objet de cette proposition ne correspondait pas du tout à ce qui m’avait été dit. Le confrère allemand croyait employer en se conduisant ainsi à mon égard, le moyen de me dérober au danger dont il savait que j’étais menacé. Si telle fut bien l’intention du médecin allemand je ne puis que rendre hommage au sentiment de confraternité dont il a fait preuve envers moi, mais dont malheureusement l’effet ne put être réalisé. En effet, pendant la très courte conversation, que j’avais avec le médecin et à laquelle participait indirectement le prêtre présent à nos côtés, nous étions entourés de 5 à 600 fantassins qui s’agitaient bruyamment en tous sens.

[page 11] Certains d'entre eux, 50 environ vont du côté de l’é­glise en face de laquelle nous nous trouvions, et dirigeant leurs armes dans le sens de la hauteur, me font l'impression, en s’abritant derrière le mur qui entourait l'église d’attendre le passage d’un aéroplane français, pour le tirer quand il serait à leur portée. Ce geste de la part de 50 fantassins fut répété par d’autres dans une autre direction et dans les mêmes conditions si bien que comme impression je m'imaginai que l’aéroplane, attendu au-dessus de l'église, était passé trop latéralement et qu'il allait être tiré ailleurs. Ces impressions étaient entièrement fausses, et ce dont j'ai été le témoin, était la mise en scène de l'oeuvre de destruction à laquelle le 90e prussien allait soumettre le village de « Dalheim », sa population et les militaires français blessés ou non, qui venaient d’y être faits prisonniers. Le premier des exercices prévus dans la circonstance par le commandant allemand était la fusillade, fusillade généralisée sans objectif déterminé, chacun des quelques cen­taines de soldats devant tirer au gré de sa sauvagerie ou de son indéfinissable exaltation. En effet au moment où nous échangions avec le médecin allemand les quelques mots cités plus haut, et où je subissais les impressions relatives au passage d'un aéroplane à ce moment une fusillade éclate dans tous les sens. Le médecin allemand disparait instantanément avec son cheval et je reste seul avec le prêtre au milieu de tous les allemands tirant dans toutes les directions, dans les mai­sons en dehors, en haut et en bas. [page 12] Instinctivement je juge que je n’échapperai pas à un coup de fusil, je suis en effet la seule culotte rouge dans le village et avec le prêtre nous nous précipitons dans une maison en y sautant par la fenêtre. Là sur le conseil du curé, nous nous cachons sous une table ronde, pendant qu’au-dehors la fusillade continue et que les Allemands pénètrent dans chaque maison. A ce moment, je juge ma situation désespérée et je m'attends de seconde en seconde à être assassiné par le premier allemand qui pénétrera dans la pièce que nous occu­pons. Cette situation dure de 4 à 5 minutes et la fusillade semblant se calmer au dehors; je conseille au curé de sortir de notre abri plutôt équivoque et de repasser au ris­que de notre vie, par la fenêtre que nous avions trouvée pour entrer. Aussitôt que nous eûmes franchi la fenêtre, nous apercevons a notre droite un groupe de 40 à 50 allemands arrêtés et ayant leurs armes dirigées vers la sortie de la maison que nous occupions. Devant cette maison, stationne un groupe de 5 à 6 militaires français prisonniers. Parmi eux, je reconnais le sergent brancardier, dont il a déjà été parlé. Aussitôt que nous sommes aperçus par les Allemands ceux-ci nous donnent l'ordre de nous joindre au grou­pe de prisonniers et pour renforcer cet ordre, ils nous poussent avec des coups de pied au derrière, des coups de crosse de fusil dans le dos et des coups de plat de baïonnette sur les épaules. [page 13] L'un d'entre eux se cramponne à mon brassard, et avec une violence inouïe, fait l'impossible pour me l’arracher. Je résiste aux tractions, que cette brute exerce sur mon bras, et mon brassard est d'une telle solidité, qu’il me reste intact, malgré le furieux arrachement auquel il a été soumis. A ce moment, je suis placé entre le sergent-brancardier et le prêtre civil. Les 4 ou 5 autres soldats français se tiennent en avant de nous et nous recevons l'ordre d'avancer en distinguant parmi le chaos de régiments allemands, l’avertissement suivant répété que nous allons être conduits à la fusillade.

C’est dans ces conditions que l’ordre nous est donné d'avancer et sous la poussée des bottes et des crosses allemandes, nous allons pour être fusillés à l'endroit où nous serons conduits. Le curé était à ma droite et le sergent-brancardier à ma gauche. Ce dernier était un prêtre réserviste et comme tel a su dans un moment aussi tragique manifester la plus grande beauté d’âme alliée au sentiment patriotique le plus élevé. C'est ainsi que lorsque nous fûmes mis en marche, il se découvrit, et faisant à demi face à nos bourreaux que nous précédions, il se redressa crânement et nous dit à haute voix : « Mes frères, recommandez votre âme à Dieu ». Ce furent les dernières paroles que j’entendais de lui. Le souvenir de cet instant à toujours entretenu dans mon esprit la plus forte émotion, et aussi est-ce pour moi comme un soulagement en même temps que l’accomplissement d‘un noble devoir que de rendre à la mémoire de cette victime, l’hommage de mon admiration la plus profonde. [page 14] Nous allions donc au mur résignés, et ne pouvant plus compter sur la moindre chance de salut, lorsque d'une maison quelconque devant laquelle nous passions, nous recevons d’une fenêtre du premier étage une fusillade subite. Suivant la détonation produite, cette fusillade de­vait être le résultat de 12 à 15 coups de fusil partis simultanément. Je baisse le dos et j'ai l’impression que tout autour de moi vient de tomber un panier de noisettes. C'est dire que je ne puis encore m’expliquer comment je n'ai pas été touché par une balle. A ce moment, nous nous trouvions à 100 mètres environ de mon ambulance et nous lui faisions face. Ce fut pour moi l'indication de m'y réfugier, à laquelle j'obéis instan­tanément et ne faisant qu'un bond ; je me retrouvai sain et sauf au milieu de mes blessés... J’avais laissé mes infortunés compagnons qui, hélas ne devaient pas comme moi, bénéficier d'une chance aussi peu vraisemblable. Quelques minutes après ils tombaient assassinés par les Allemands et ce n'est que longtemps après être rentré en France, que j'eus connaissance de leur identité par l'annonce officielle qui fut faite de leur mort.

Dans son numéro du 24 Octobre 1914, un journal de Nancy annonce "la mort de M. l'Abbé Prosper Albert Galba fusillé à Dalheim par les Allemands le 20 Août. Né à Dalheim le 3 Janvier 1882, M. l’Abbé Galba [Calba] était vicaire à Saint-Maur de Lunéville." l'Abbé Galba était donc ce prêtre que j'avais pris pour, le curé de Dalheim, en réalité il était originaire de ce pays et s’était laissé surprendre là par la guerre au moment où il y passait des vacances [chez sa mère].

[page 15] A la date du 13 février 1915, le même journal annonce la mort du sergent « M. l’Abbé Faive, vicaire au Sacré-Cœur, sergent à la 23e section de brancardiers (sic) fusillé par les Allemands au mois d’août. L’abbé Faive était né à Vézelise le 27 novembre 1888. »

Me retrouvant au milieu de mes blessés, je trouve ceux-ci dans un état indescriptible. La plupart de ceux qui pouvaient se trainer s’étaient réfugiés à la cave. Les autres s’abritaient comme ils pouvaient contre les balles qui traversaient les fenêtres de la salle où ils se trouvaient. Je les réconforte de mon mieux et les engage d’être courageux et surtout à s’abriter du mieux qu’ils pourront, en se partageant toutefois la place, pour que chacun puisse en profiter. Au dehors, la fusillade continue et pour mon compte j’attends que les Allemands viennent me chercher par l’oreille et me châtient sans pitié de leur avoir faussé compagnie. Mais dans de telles circonstances chaque minute passée équivaut à un résultat, et seul, le fait de ne pas encore être tiré suffisait à mes besoins du moment. Une demi-heure après mon invraisemblable retour à l’ambulance, la fusillade s’éteint, lorsque nous entendons un coup de canon très rapproché suivi d’un fracas épouvantable et nous avons l’impression que notre ambulance est bombardée. En réalité, ce n’était pas l’ambulance qui était l’objectif du canon allemand sans doute braqué à quelques cent mètres mais c’était l’église et je m’en aperçus plus tard. En effet, le programme des Allemands devait [page 16] pour ce jour-là du moins se trouver bientôt exécuté, et lorsque la nuit vint, j’aperçu une maison en feu. L’incendie se propage rapidement et s’avançant progressivement du côté de mon ambulance, je me rends compte que nous ne serons pas épargnés et qu’il me faudra procéder au sauvetage des malheureux qui m’entourent. Je leur cache le plus longtemps possible le danger qui nous menace, et je me décide à procéder à l’évacuation que lorsque notre ambulance est atteinte par le feu. Il était 9 heures du soir, tout le village était en feu, il ne restait plus que quelques maisons menacées elles aussi. Dans de telles conditions, je pensai que l’église constituait le seul abri possible pour mes blessés, et je m’y rendis pour juger de la situation. C’est alors que je constatai et que je compris les effets de canonnade, qui nous avait tant inquiétés, l’église n’était plus qu’une ruine et avait été frappée de toutes parts par l’artillerie allemande. Je résolus donc de placer mes blessés sur la route et à l’aide de 2 ou 3 troupiers valides nous les transportâmes au milieu du village. En effectuant ce sinistre déménagement, nous nous rendons compte des premiers résultats de l’œuvre allemande et nous trouvons en effet quelques cadavres de civils qui ont été ses victimes. Par l’intermédiaire d’un habitant j’apprends la mort du jeune sous-lieutenant Forestier qui a succombé à ses blessures. Je fais prendre son corps [page 17] et je le place respectueusement à proximité du tas que composent à présent mes blessés sur la route. Je me place au milieu d’eux et en prévision du passage possible de troupes allemandes dans le cours de la nuit, pour éviter de leur part une erreur redoutable en même temps que pour stigmatiser le résultat odieux de leurs actes ; je charge un homme de prendre la garde en tenant dans ses mains au pied de notre tas un fanion de la Croix-Rouge. C’est dans ces conditions que nous passâmes toute la nuit au milieu du village en flammes, ayant eu le pénible honneur de composer un tableau, dont se dégage le caractère de majesté tragique que l’on conçoit. Evidemment il n’y avait plus d’allemands à « Dalheim » ils s’étaient dirigés vers un cantonnement plus salubre avec la satisfaction du devoir accompli et l’espoir que les balles, les obus et le feu n’épargneraient que bien peu de la population et des nôtres.

Le lendemain matin, alors que les premières lueurs du jour nous surprenaient dans un décor fait de mines fumantes et de dévastation, un détachement du 90e fait son apparition à l’entrée du village ; et venant sans nul doute constater le résultat de son œuvre criminelle de la veille, s’arrête aussitôt qu’il aperçoit notre groupe. Les hommes de ce détachement mettent immédiatement baïonnette au canon et font entendre des vociférations, de l’ensemble desquelles je perçois l’ordre de me diriger vers eux. [page 18] Je me lève donc parmi mes blessés et aussitôt debout, j’entends de nouveaux rugissements de la part des Allemands. Cette fois, il s’agissait de la façon de me présenter à eux. Et de nombreux cris de « Hand, Hand » appuyés de gestes significatifs me firent comprendre que pour leur être agréable, je devais lever les bras. Je fais environ 150 mètres dans cette attitude pour aller vers eux. Arrivé à leur détachement, je suis menacé par les baïonnettes, les révolvers, etc. Un des plus furieux me pique la poitrine de l’extrémité de sa baïonnette. Et je subis de leur part les pires injures. Les mots de « Schvein-hund-xache » sont ceux qui me reviennent le plus fréquemment à l’oreille. Je suis en somme, à ce moment-là comme un renard sur lequel toute une meute de chiens enragés se serait ruée avec toute la force de leur instinct. Cependant outre les insultes que vomissent tout autour de moi et me crachent au visage toutes ces brutes ; je comprends que je suis voué à une manœuvre nouvelle de leur part. Et j’entends en effet quelques allusions, au rôle qui m’est attribué, et me vaut les représailles que je subis. J’ai, disent les Allemands, abrité des combattants français qui ont tiré sur leurs troupes, alors qu’elles prenaient possession du village. Il y avait en outre une mitrailleuse dans le clocher et j’ai donné les ordres pour qu’il en soit fait usage. Ils m’accusent d’autre part d’avoir participé à cette rébellion et d’avoir personnellement tué un général. Lorsque je vis se préciser de telle façon la manœuvre [page 19] dont je me voyais menacé, je compris toute l’hypocrite lâcheté dont les Allemands étaient résolus d’user envers moi pour assouvir leur besoin de cruauté, et en même temps pour tenter de légitimer la destruction dont j’avais été le témoin. Il leur fallait un prétexte au carnage auquel ils s’étaient livrés, ils le trouvaient dans l’invention des coups de fusil reçus par leurs troupes et de la mitrailleuse placée dans le clocher. Mais aussi ils voulaient donner à ce prétexte une forme plus concrète et un caractère de plus grande gravité. Aussi n’hésitaient-ils pas pour cela, à me rendre responsable de ce qu’ils disaient s’être passé ; en m’accusant du fait précis d’avoir tué un général. De cette façon, ils comptaient se disculper à mes dépens. J’étais fait pour les tirer d’embarras et à la fois pour eux une proie de choix, sur laquelle ils semblaient se réjouir d’exercer leur férocité. Pendant que s’ouvrait à mon esprit cette souriante perspective, j’étais toujours les bras levés entouré des allemands qui me poussaient du côté de mes blessés. Lorsque nous fûmes arrivés à eux, les Allemands leur firent lever les bras aussi, en leur prodiguant copieusement toutes sortes de brutalités. Et nous restâmes les bras levés si longtemps que je me souviens de l’obligation dans laquelle je me suis trouvé de m’aider alternativement d’une des deux mains pour tenir l’autre en l’air.

Pendant ce temps, une partie du détachement allemand s’occupait de faire la chasse aux habitants du village qui avaient échappé au massacre de la veille. Tous les hommes [page 20] sont arrêtés, vieillards et enfants se trouvent là et sont joints à nous. Il est question de nous emmener, je demande un chariot pour les plus gravement blessés, il en est amené un, et nous sommes mis en ordre de marche. Ace moment, l’officier du détachement croit devoir se livrer à une dernière manifestation sur le théâtre même de leurs crimes et brandit en me la balançant sous le nez, la tunique du malheureux sergent brancardier, en me criant qu’il n’en a plus besoin puisqu’il a été fusillé la veille avec le curé. Et sous bonne escorte nous sommes mis en route dans la direction de « Morhange ».

Nous cheminons péniblement sur la route, qui traverse la campagne, où s’est livré le combat. Et sous nos yeux se déroule le panorama le plus triste qui se puisse imaginer. Les champs de blé qu’un soleil généreux avait préparé à un plus noble sort, étaient autant de linceuls pour nos héroïques soldats, dont nous apercevons les cadavres amoncelés. Ma pensée, alors que nous avancions, se partageait entre le sort qu’avaient pu avoir les camarades de l’ambulance que j’avais laissés la veille à « Berlingen » ; et les conséquences qu’allait avoir pour moi la dernière accusation, dont les Allemands venaient de me charger. Nous avions environ 8 kilomètres à faire pour nous rendre de « Dalheim » à « Morhange » et les blessés se trainant difficilement, nous sommes obligés de nous arrêter assez souvent pour leur permettre de reprendre haleine. Parmi eux [page 21] il y en a qui ne peuvent plus avancer. Alors l’officier, qui nous conduisait vient me trouver et m’engage à les « terminer » (sic) pour que nous n’en soyons plus embarrassés. Je lui réponds que je me charge de les placer sur le chariot qui nous suit ; et malgré le peu de place disponible faisant comprendre en 2 mots aux blessés le caractère de la situation ; je les entasse pêle-mêle sur la voiture, pour éviter l’horreur qui m’avait été proposée.

Nous arrivons à Morhange et nous atteignons une caserne. Notre convoi s’y arrête pour permettre à l’officier allemand de demander sans doute un renseignement. Et j’ai la joie à ce moment, de retrouver mes camarades, qui dans la cour de cette caserne, se tiennent près de la porte d’entrée et me font l’impression d’être là depuis au moins quelques heures. Sans prendre un instant, mais sans pouvoir toutefois leur faire part du caractère grave de ma situation, je leur fais comprendre en m’adressant particulièrement à mon médecin-chef de vouloir bien employer tous les moyens pour que je ne sois plus séparé d’eux. Je me hasarde à demander à l’officier allemand l’autorisation d’être laissé avec mes camarades que je lui désigne. L’officier me répond négativement et je suis conduit avec mes blessés et les civils de « Dalheim », dans un camp provisoirement installé sur le terrain d’aviation de Morhange.

A mon arrivée, je demande au capitaine du camp, par quel moyen il me serait possible d’être autorisé à rejoindre mes camarades à Morhange, il me répond qu’avant tout, il existe une question à régler car je suis accusé d’avoir tué un général. Je m’aperçus par-là que la liaison était parfaite entre les diverses autorités, dans les mains desquelles je passais successivement [page 22], et que chaque fois que je serais transmis ainsi je pouvais être assuré d’une recommandation toute spéciale, dont le caractère n’était pas pour me réconforter. Entre temps, notre convoi avait pris place dans le camp et ses divers éléments s’étaient mêlés au nombre déjà grand d’autres prisonniers qui y avaient été amenés antérieurement. Les civils de « Dalheim » furent à leur entrée l’objet d’une sollicitude toute particulière de la part du commandant du camp. Voici en effet ce que je vis, et le souvenir de cette scène constitue pour moi un exemple éloquent de la barbarie allemande. Le capitaine de camp ayant rassemblé ces civils, leur adresse en allemand un langage martelé de reproche et de menaces et après les avoir terrorisés du mieux qu’il put, il les condamna à se coucher, à plat ventre, les uns à côté des autres, placés en carré, la face contre terre, avec défense de lever la tête, sous peine d’être immédiatement fusillés. Et je les vis dans cette position, pendant tout le temps que je suis resté là, 4 heures environ. Dans le nombre il y avait des vieillards de 70 à 80 ans et de tous jeunes gens de 13 à 17. Le carré qu’ils avaient formé était gardé aux quatre coins par plusieurs fonctionnaires. Et ceux-ci pour se distraire, s’amusaient à tirer l’un ou l’autre de ces malheureux par les oreilles. Lorsque celui qui était soumis à ce tiraillement ne pouvait résister à lever la tête, alors il recevait immédiatement un formidable coup de crosse, qui lui replaçait le nez en terre immédiatement. [page 23] C’est ainsi que je vis tomber sur la tête d’un vieillard une crosse dont le coup lui causa une déchirure étendue du cuir chevelu. Semblable spectacle n’était pas fait pour me donner l’espoir d’échapper aux menaces, dont j’étais personnellement l’objet. Mais malgré tout, j’avais pour objectif de rejoindre mon ambulance à Morhange, où j’avais l’impression que ma sécurité serait mieux assurée. Et j’observais tout ce qui, autour de moi, pouvait me servir à cet effet.

Or, vers le soir, le capitaine du camp fut remplacé par un autre, m’en étant immédiatement aperçu, et songeant à la possibilité que le remplaçant ne soit pas connaisseur du forfait qui m’était imputé, je m’en fus le trouver sur le champ et je lui demandai l’autorisation d’aller jusqu’à la caserne où j’avais revu mes camarades, pour y chercher ma cantine. Comme je l’avais espéré, j’allais bénéficier d’une solution de continuité dans la trop stricte liaison, dont jusque-là j’avais souffert, et le nouveau commandant du camp ne sachant rien de ma personnalité, m’autorisa à aller à Morhange sous la garde de quelques hommes de troupe et d’un sous-officier allemand. Arrivé à la caserne, je me mis en quatre pour mettre au courant mes camarades de la situation dans laquelle je me trouvais. Secouru par eux, j’obtins d’un médecin allemand avec lequel ils avaient été mis en rapport une note à l’adresse du commandant du camp qui était prié de me renvoyer définitivement à Morhange, pour y soigner les prisonniers français blessés. Je revins donc à Morhange le soir même et j’étais bien rassuré [page 24], espérant que je serais oublié plus facilement au milieu de mes camarades.

La nuit et la journée du lendemain se passèrent pour nous sans incident notable. Nous avions coupé notre temps à prodiguer nos soins à plusieurs centaines de malheureux blessés français, qui avaient été placés sur une mince couche de paille dans la cour de la caserne. J’étais personnellement occupé à panser un de ces blessés lorsque vers 5 heures du soir, je vis s’avancer droit sur moi un officier et au chiffre 90, que portait le manchon de son casque, j’eus tôt fait de me représenter l’objet de sa venue vers moi. En un instant, il est sur moi et m’abordant violemment me lance cette apostrophe, dont j’avais eu le tympan meurtri tant de fois : « C’est vous qui avez tué le général à Dalheim ?». Je me raidis et proteste selon mes moyens. Evidemment l’officier loin de tenir compte de mes dénégations, donnait libre cours à sa bruyante volubilité. Il était accompagné d’un autre officier. Je crus devoir me tourner vers ce dernier, pensant à la possibilité de le convaincre plus facilement. A peine lui [ai-je] exprimé un mot qu’il me dit : « vous êtes arrêté ». Et aussitôt quelques hommes sortis je ne sais d’où s’emparent de moi et à la vue de mes camarades stupéfaits, me conduisent au poste de police du quartier. Là le corps de garde célèbre mon arrivée d’une façon toute protocolaire et selon les usages allemands, je suis passé « à tabac » dans les plus belles conditions. [page 25] Cette séance ayant duré une dizaine de minutes, je fus emmené vers le bâtiment disciplinaire de la caserne. Arrivé là, je suis reçu à bras ouverts par le sous-officier gardien, le type classique de l’ogre qui ne savait contenir sa joie à la vue du gibier de choix que j’étais pour lui. Ses yeux roulaient d’impatience à s’emparer de moi, et à être seul, à me posséder dans une des plus solides de ses cellules. Outre qu’il manifestait une jouissance toute bestiale, à me tenir dans ses griffes, il me faisait entendre par des vociférations appropriées que j’allais enfin payer le crime odieux que j’avais osé commettre sur un de ses plus grands chefs. Et je fus jeté en cellule dans de telles conditions. Ayant entendu la porte se refermer sur moi et les clefs tourner bruyamment dans la serrure, je fus réellement effrayé à l’idée que peut être, on allait me laisser mourir là sans autre forme de procès. L’extrême brutalité dont j’avais vu les allemands user dans les circonstances que j’avais traversées, me portait à les croire capables de me réserver ce sort atroce et sous l’empire de cette obsession je m’affaissai sur ma couchette. La nuit ne tarda pas à tomber et avec elle, les idées les plus variées vinrent envahir mon cerveau. Allais-je être fusillé ? Je le craignais, mais je l’espérais encore davantage et j’en étais arrivé à envier la situation du condamné à mort régulier, au sujet duquel la loi demande que ses derniers moments soient favorisés d’une respectueuse attention de la part des autorités. [page 26] Tel était mon état d’esprit, lorsque le jour, en naissant apporta une heureuse atténuation à mon angoisse et je repris un peu d’espoir. Vers midi, j’eus la vive satisfaction de revoir mon sous-officier geôlier, qui flanqué de quelques hommes en armes, venait me chercher pour me conduire devant le tribunal qui avait mission de me juger. Je fus introduit dans une salle, où se trouvaient 2 sous-officiers assis à une table. Ils avaient m’ont-ils dit reçu de la Place de Mohrange l’ordre de me faire comparaître sous l’inculpation d’avoir tué le fameux général de « Dalheim ». Je subis donc un interrogatoire en règle et ne pouvant invoquer de témoignages contre l’accusation dont j’étais l’objet je me suis borné à opposer d’énergiques dénégations. Je les appuyai sur l’idée que je possédais du rôle qu’un médecin est appelé à exercer en campagne, et je m’efforçai de faire comprendre à mes juges le caractère odieux d’une telle machination contre un non combattant. Pour terminer enfin, je crus devoir faire appel enfin sans m’humilier aux sentiments de probité, qu’ils pouvaient posséder, malgré la tâche à laquelle ils étaient destinés envers moi et m’étant écrié « Haben Sie Herz » j’attendis le résultat de cette ultime apostrophe. A cela mes 2 juges n’extériorisèrent point la moindre réaction et après quelques questions, me firent remettre en cellule. Dix minutes après, la porte de ma cellule s’ouvrait et je voyais y pénétrer les deux officiers (sic). Le premier entré me dit aussitôt : « vous êtes libre » [page 27] sous la condition, toutefois peu méchante, de m’engager par écrit au bas du procès-verbal de mon interrogatoire, à ne pas m’enfuir et à soigner les blessés français et allemands. C’est dans ces conditions que je fus rendu à la vie de captivité normale, que je partageai désormais avec mes camarades… »

Docteur Pratbernon Louis. Médecin aide-major de 1ère classe. Dépôt du 1er Rég. D’Artillerie. Bourges, 8e région – Bourges le 15 juin 1916. Signé : Pratbernon.

[Lettre de transmission, en forme de synthèse] Rapport de Monsieur Pratbernon, médecin aide-major de 1ère classe du dépôt du 1er régiment d'artillerie à Bourges.

« Lorsque j’ai été fait prisonnier par les Allemands j’appartenais à l'ambulance n°4 du 20e corps d'armée. Après avoir difficilement obtenu l'autorisation de rejoindre mes camarades de l'ambulance dont j'avais été séparé dans les conditions que j'ai exposées, je les retrouvai à Morhange. Ils avaient été placés dans une caserne celle du 17e régiment d’Infanterie bavaroise dans laquelle les Allemands avaient amené les prisonniers français blessés, dont le trop grand nombre ne permettait pas leur admission dans les formations sanitaires de Morhange.

C'est dans cette caserne que nous restâmes jusqu'à la date de notre rapatriement.

Outre mes camarades de l'ambulance n°4, que j'avais retrouvés là, s'y trouvaient également d'autres médecins tous du 20e corps d'armée.

Nous étions environ 20 médecins plus les pharmaciens les 2 officiers d'administration de notre ambulance et un chef de musique celui du 153e d'Infanterie.

La caserne que nous occupions avait été transformée en un vaste hôpital où furent logés selon les disponibilités de 1200 à 1500 blessés français.

Et sous le contrôle d'un médecin major allemand, nous nous répartîmes la tâche de donner nos soins à ces blessés. Nous avions au sujet de ces soins pour indication essentielle, [page 2] de la part du major allemand de rendre nos blessés évacuables aussitôt que possible sur des forma­tions sanitaires de l’intérieur. Aussi nous nous applicâmes à l'aide d’un matériel rudimentaire, que les allemands avaient mis à notre dispo­sition, à immobiliser le mieux possible, toutes les variétés de fractures qui se trouvaient là. Vers le huitième jour, les évacuations commencèrent et lorsqu'au dixième la caserne fut à peu près vide de blessés, il nous fut appris brusquement que nous allions être rapatriés. Le 1er Septembre, nous fûmes en effet dirigés sur Bâle, où les autorités militaires suisses prirent la responsabilité de nous mettre dans le train à destination de la frontière française.

Pendant nos dix jours de captivité, nous eûmes à subir de diverses façons l’arrogance des allemands dont la surveillance s'exerçait à la caserne où nous étions. Il arriva qu'un jour nous fûmes l'objet de leur part, d'une brimade des plus brutales. Le service de garde de la caserne, composé de nombreux factionnaires, ayant, pour mission de garder toutes les issues des divers bâtiments occupés avait au dire des Allemands surpris un blessé qui tentait de s’évader. Sans hésitation la sentinelle qui se trouvait là avait à bout portant tué de 3 coups de fusil, le malheureux blessé qui en réalité ne devait avoir eu aucune intention de s’enfuir ; mais s'était sans doute trompé et cherchait sa [page 3] chambre. Il n’en fallut pas davantage pour que les 3 coups de fusil fussent un motif tout trouvé pour permettre aux allemands de s'exercer à leurs jeux favoris et en dramatisant à leur manière, d’échafauder d’emblée une accusation contre nous. C'est ainsi que (cela se passait vers 9 H 1/2 du soir) firent subitement irruption dans la chambrée où nous couchions quelques troupiers, qui, le révolver à la main, nous intimèrent l'ordre de nous vêtir à la hâte pour descendre dans la cour. Nous rendant aux injonctions qui nous étaient données, nous arrivâmes dans la cour, où, immédiatement l’ordre nous fut donné de nous agenouiller à terre, en levant les bras. Avec nous se trouvaient de nombreux blessés, qui eurent à se placer dans la même position. Autour de nous, grouillaient de nombreux soldats allemands qui nous exprimaient toutes sortes de menaces et agitaient leurs armes bruyamment. Nous attendions ainsi ce qu’il allait être fait de nous lorsqu’un officier allemand nous fit connaître avec des éclats de voix appropriés qu’un blessé ayant tenté de s’enfuir, il convenait que nous fut appliquée une peine commune. Cette peine consistait pour nous, à passer la nuit dans la cour. À ce moment, vint à passer le major allemand avec lequel nous étions en relations, en raison de la direction dont il était chargé du service médical de la caserne. [page 4] Il intervint en notre faveur et obtint que cous fussions renvoyés dars notre chambrée. C'est ainsi que se termina la plus dangereuse brimade que nous eûmes à subir dans le cours de notre captivité. Aussi bien je crois que nous dûmes de ne pas être plus inquiétés à l'esprit confraternel de ce major allemand, qui sut toujours nous protéger, en usant à notre égard d'une bienveillante vigilance. »

Sources :

Archives du service de santé des armées, au Val-de-Grâce, à Paris. Carton n° 639, dossier Pratbernon.

Pour en savoir plus :

Didier Jacques. Echec à Morhange : août 1914, la bataille de Lorraine. Louviers : Ysec, 2003, 240 p et Des moissons tâchées de sang. Lorraine 1914. Metz : éd. Serpenoise, 2010, 168 p.

L’ignominie allemande à Dalhain, narration de l’abbé Thiriot

Carnet de Lucien Lambert, de Dalhain, témoin

Abbé R. Hogard. Livre d’Or, Le clergé du diocèse de Nancy pendant la Guerre (1914-1918), Nancy : Vagner, 1920, 329 p.

Mise à jour : 28 juillet 2014

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