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LES RIDES DU SOL 1914-1918. JOURNAL DU POILU CHAUSSIS…

8 Février 2014 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hommes

LES RIDES DU SOL 1914-1918. JOURNAL DU POILU CHAUSSIS…

Chaussis le « bouffeur de gradés » au long cours (1914-1919)

Redécouverte : SORTIE 2004 (au catalogue éditeur 2014)

Je présente aujourd’hui l’ouvrage d’Ernest Chaussis (1884-1950) sous-titré : « Journal du poilu Chaussis, inspecteur primaire normand ». L’intéressé n’est pas un « sanitaire » ; ce n’est pas non plus un poilu classique, un combattant de première ligne, en dépit de ses affectations successives, de 1915 à 1919, aux 154e et 202e régiments d’infanterie. Classé « faible » et service auxiliaire à l’issue de son service en 1909, il est, comme tant d’autres, « miraculeusement » reclassé « service armé » le 13 novembre 1914. Il faut bien combler les pertes de l’été 1914 !

Ernest Chaussis inspecteur primaire à Loudéac (Côtes-du-Nord) est en 1914 un « militariste » convaincu, « sincèrement désireux de jouer un rôle utile et s’il est possible en rapport avec mes facultés », que quatre années de guerre transformèrent en un pacifiste « anti gradés » passablement aigri. Ce diplômé de l’enseignement supérieur n’admit jamais d’être resté « caporal-fourrier » au long cours et de n’avoir pas été nommé officier, emploi pour lequel il était naturellement forgé : « mon expérience et ma volonté ne sauraient former obstacles à l’art de conduire une troupe à l’ennemi (p. 19) ». Les circonstances, sa faible constitution, de malveillantes manœuvres liées - systématiquement, pour lui - à l’impéritie militaire, le maintinrent chez les petits gradés ; mais pas n’importe lesquels, chez ces auxiliaires précieux du commandement, ces « embusqués » de l’avant qui grenouillaient autour de la compagnie hors rang régimentaire. Ernest Chaussis les décrit très justement et s’applique indirectement (p. 318) cette expression pleine de noblesse « d’embusqué de l’avant », décrivant les postes et emplois qu’il a pu tenir durant quatre années (caporal-fourrier, secrétaire, cartographe, chef de musique, etc…). Belle, longue et vaste expérience. C’est bien heureux pour la relation de ce « poilu » hors normes.

« Embusqués ? Qui ? Naguère les mitrailleurs étaient considérés comme tels par les poilus qui veillaient au petit poste ? Les brancardiers, descendant deux par deux les pentes boueuses et « billées » du Bois le Chaume, embusqués ? Les cyclistes, courant dans la boue et la neige, pour alimenter en tabac et en journaux leurs camarades, embusqués ? Les « ravitailleurs » de section, trop surveillés par l’artillerie adverse, jamais certains de rapporter la « soupe » du petit groupe, embusqués ? L’homme de liaison, filant d’un P.C. à l’autre, sans souci des marmitages, conscient de sa responsabilité, embusqué ? (…) [et cette observation plus personnelle, vécue au 202e ] Les secrétaires, suivant sur le bled… labouré un colonel aux abois, indécis, et inconscient, attendant trois heures sous le marmitage qu’un P.C. soit « reconnu », avançant avec le minus habens jusque dans le secteur de la compagnie d’A[vant]-P[oste] (château du Mesny, Frétoy-le-Château, etc.) embusqués ? »

Nicolas Mariot dans son remarquable ouvrage Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple (Seuil 2013), décrit nombre d’intellectuels « petits gradés », déclassés de cette nouvelle société militaire, aigris de n’être pas passés officiers, qui se réfugient dans le commentaire acide et la caricature de leurs supérieurs tout en reproduisant de magnifique manière leur environnement. Il en est de même pour ce laïc, diplômé de l’enseignement supérieur, hussard de la République qui nous a laissé de fines descriptions des arrières du front, des transports par voie ferrée, dont celui pour Pau qui s’arrête à Sens… des attentes en gare, des gourbis de l’Argonne (p. 49 et suiv.), de la descente des blessés (p. 57), de la Harazée (p. 60), etc. Ce sont des dizaines d’observations illustrées avec bonheur, de vers, d’aphorismes, de dessins… de rosseries sur ses supérieurs qui sont proposés par notre diariste cabotin et plein d’orgueil dans ce fort ouvrage de 366 pages.

Je le distingue aujourd’hui plus particulièrement, parmi des dizaines d’autres « journaux », car il traite en un fort chapitre – troisième partie : la typhoïde et les hôpitaux militaires, 19 septembre-30 octobre 1915 – de ses pérégrinations dans les formations hospitalières militaires des zones de l’avant et de l’intérieur (p. 37-72) [voir notices in fine] dans lesquelles il conçoit l’ouvrage, né « du désoeuvrement qui rend si mornes les longues journées de l’hôpital (p. 5) », car « l’ attente pour le soldat, c’est la moitié de la Vie (p. 122)».

On trouvera dans ces pages travaillées au petit point :

- des développements politiques sur la place de la religion à l’hôpital, le prosélytisme, les calotins et… anti-calotins, le décret Millerand-Godart sur la liberté de conscience dans les hôpitaux (p. 86), un assez… peu chrétien portrait d’aumônier, « Ecrit sans haine, ad majorem Dei gloriam… » (p. 79). Toutefois Chaussis n’est pas à proprement parler un « bouffeur de curé » comme tant d’autres socialistes. Son obsession à lui c’est de bouffer du gradé, d’active et officier de préférence ;

- sur les distractions de l’hospitalisé à l’hôpital-caserne (hôpital dépôt de convalescents), sur les représentations cinématographiques offertes par « l’œuvre des convalescents » d’Auxerre…

« (p. 116) Comptez-vous quatre !

En avant… marche ! »

Les sous-officiers tiennent la tête, derrière viennent cent quarante « poilus » de tous les âges et de tous les costumes : territoriaux, réservistes, maries-louises ; fantassins en grande majorité, un petit groupe de sapeurs, quelques artilleurs ; la cavalerie n’est pas représentée. D’un pas traînant et inégal, lentement, la colonne s’ébranle, réglant sa marche sur les béquillards qui suivent immédiatement les « gradés » à sardine blanche. »

- des notes sur la tenue des comptes de gradés, sur les menus illustrés, les feuilletons de popotes, aventures irrévérencieuses des chefs, sur le pinard, sur la place de la pipe (Auxerre, oct. 1915, p. 116) et celle du « poilu » convalescent, du combattant « meurtri » que l’on cache ou tente de cacher à la population (p. 114, 116)… ;

« « (Auxerre, p. 116) Pas de pipes en ville ! » Ainsi veut la consigne, rappelée par le sergent qui nous conduit. Je ne comprends pas que la vue d’un soldat, d’un combattant qui fume la pipe, même en ville, puisse offusquer un Français. Et si quelqu’un s’en trouve gêné qu’il aille faire un stage dans les tranchées pour comprendre quels genres de rapports unissent le soldat et sa pipe ! »

Cet ouvrage bien écrit, très richement illustré et doté par sa petite-fille (archiviste-paléographe) d’un index très complet (p. 336-366) est à redécouvrir à la veille du centenaire à la lumière de la récente étude de Nicolas Mariot sur les « intellectuels » au front et leur place, si humble soit-elle, dans la société combattante.

Les hôpitaux militaires fréquentés par Ernest Chaussis (d’après F. OLIER et J.-L. QUENECHDU. Hôpitaux militaires dans la Guerre 1914-1918, II, Louviers : Ysec, 2010 ; V, à paraître) :

Châlons-sur-Marne (Marne, 6e région militaire) - « L’hôpital Février » (hôpital complémentaire n° 19), caserne Février (1914-1919). Caserne achevée en 1915, succède à un dépôt d’éclopés. Hôpital pour contagieux. Militarisé, passe dans la zone des armées, devient hôpital complémentaire d’armée (HCA) n° 54 le 12 juillet 1918, puis repasse à la 6e région militaire (7 nov. 1918-30 mai 1919).

Sens (Yonne, 5e région militaire) – Hôpital complémentaire n°32. Lycée de garçons, rue Thénard, 220-280 lits, ouvert le 10 août 1914 et fermé le 24 août 1916.

Villeblevin (Yonne, 5e région militaire) – Caisse des écoles du XIIe arrondissement de Paris. 300-370 lits, ouvert le 1er mars 1915 et fermé le 1er mai 1919.

Auxerre (Yonne, 5e région militaire) - Hôpital-dépôt de convalescents (HDC), caserne Vauban, boulevard Denfert-Rochereau. 500-320 lits, ouvert le 1er novembre 1914 et fermé le 24 mars 1917.

A Redécouvrir : Ernest Chaussis. Les rides du sol 1914-1918. Carnets de bord de la guerre 1914-1918. Louviers : Ysec, 2004, 366 p.

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