Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
hopitauxmilitairesguerre1418.overblog.com

LE SERVICE DE SANTE DANS LA BATAILLE DE SARREBOURG (18-20 août 1914).

29 Décembre 2013 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux

LE SERVICE DE SANTE DANS LA BATAILLE DE SARREBOURG (18-20 août 1914).

LE SERVICE DE SANTE DANS LA BATAILLE DE SARREBOURG (18-20 août 1914).

News : Si ce blog vous intéresse. Si vous souhaitez être informés des parutions à venir... pensez à vous abonner ! Si vous souhaitez le voir évoluer, contactez-moi (Utilisez le lien "contact" en haut de la page d'accueil.) : Thèmes demandés par les abonnés/contacts qui seront présents en 2014 dans des catégories dédiées : Belgique 1914-1918 et Suisse 1914-1918.

Je vous présente aujourd’hui, dans la lignée de ce que je vous propose depuis des mois, un nouvel épisode de la bataille des frontières – vu comme à chaque fois – au travers des témoignages de médecins militaires français prisonniers de guerre. Cette bataille de Sarrebourg de trois jours (18-20 août 1914), fut, relativement aux effectifs engagés, l’une des plus meurtrières de la campagne de Lorraine de 1914. Vous trouverez ci-après ces témoignages exceptionnels de médecins des 85e et 95e régiments d’infanterie, appartenant à la 31e brigade (Reibell), de la 16e division d’infanterie (de Maud’huy) du 8e corps d’armée (de Castelli), restés au plus près des bataillons engagés. L’on recherchera vainement les ambulances divisionnaires affectées à la 16e DI et aux éléments non endivisionnés du 8e CA ; elles ne furent pas déployées car elles auraient été immanquablement sacrifiées. Tout le poids du soutien sanitaire retomba sur les régiments et les autorités civiles locales (soins et logistique) de Lorraine occupée restées à leur poste. Pour illustrer ces journées mémorables, toutes à la gloire des médecins civils et militaires ainsi que des dames du « Vaterländische Frauen-Verein » de Sarrebourg, je propose quelques éléments d’organisation extraits du journal inédit d’Elisabeth François (1864-1953) présenté par Philippe Tomassetti, hébergé sur le remarquable blog du mosellan Pierre Brasme.

Voir la situation des armées engagées, le mardi 18 août 1914, sur le site carto1418.fr

Situation des formations sanitaires de campagne du 8e CA (directeur du service de santé, médecin principal de 1ère classe Vogelin) autour de Sarrebourg (18-20 août 1914) : Le 18 août 1914, les ambulances 4/8 et 6/8 à la disposition de la 16e DI (directeur du service de santé, médecin principal de 2e classe Launois) sont stationnées respectivement à Imling et Heming en position d’attente. Les évacuations sanitaires de la division (150 blessés, le 18) sont effectuées, par voitures de réquisition, sur l’ambulance 3/8 installée au château de Domèvre. Durant l’attaque de Sarrebourg une section du Groupe de brancardiers du 8e CA (GBC 8) vient renforcer, à Bühl, le groupe de brancardiers de la 16e DI (GBD 16, médecin-major Larrieu) débordés par les opérations de relève et de transports des blessés. L’ensemble du poids des évacuations de la 16e DI repose sur l’ambulance 3/8 qui évacue 638 blessés, les 21 et 22 août, sur les hôpitaux temporaires de Baccarat à l’aide de voitures de réquisition. Au retour offensif des Bavarois, la 16e DI doit se replier de Sarrebourg en abandonnant ses blessés confiés aux services régimentaires des 85e et 95e régiments d’infanterie faits prisonniers au complet. Dès le rétablissement de la 16e DI sur la frontière, les 22-24 août 1914, deux nouveaux services régimentaires « à titre temporaire » sont constitués aux 85e et 95e par les soins du GBD 16 : Médecin aide-major Meyer au 95e avec 2 médecins auxiliaires, 1 voiture médicale et 20 brancardiers et autant au 85e RI sous la conduite du médecin aide-major Dioclès.

Situation des moyens civils fonctionnant à Sarrebourg, sous la conduite du médecin d’arrondissement, le docteur Meyer – Hôpital militaire, docteur Mely – Hôpital civil, docteur Muller – Ambulance des Magasins réunis et bazar, docteur Ott – Ambulance du Collège (écoles communales ?), docteur Schwarzkopf – autres ambulances : Maison Meyer, Grand’Rue ; Pensionnat Sainte-Marie des sœurs de la Doctrine Chrétienne, 12 rue Luppin.

A leur arrivée les services de santé régimentaires français s’installent aux Halles (appelées aussi « salle des fêtes » ou « théâtre), aux hôpitaux (lazarette) militaire et civil, au Pensionnat de Sainte-Marie, dans des fermes alentours où des postes de secours de bataillon sont installés de manière rudimentaires…

Au poste de secours de la ferme du Mouckenhof, près de Bühl.

(Témoignage du médecin aide-major de 2e classe (sous-lieutenant) Edouard Lévy, du 95e régiment d’infanterie)

(…) « Les péripéties du combat, qui a précédé l’entrée dans Sarrebourg de la brigade à laquelle j’appartenais, m’ont séparé, vers le milieu de la journée du 18 août ; de mes camarades du 95e d’infanterie et de mon chef de service Monsieur le médecin major de 1ère classe Mangenot. Ce dernier, averti de la présence de nombreux blessés dans une ferme [de Mouckenhof] située en avant de nous, à 3 ou 4 kilomètres au sud-ouest de la ville m’y envoya après avoir essayé en vain de s’y porter avec le personnel et le matériel médical du régiment [page 2] : les plus petits rassemblements et surtout les voitures étant furieusement canonnées. Il réussit à me faire rejoindre par une douzaine de brancardiers qui se glissèrent un à un jusqu’à l’habitation où plusieurs dizaines de fantassins et de cavaliers français s’abritaient.

J’organisai immédiatement un poste de secours dans les salles du rez-de-chaussée. Nous devions y passer soixante-six heures. La ferme, abandonnée des maîtres et des domestiques était gardée par deux adolescents que je jugeai prudent de renvoyer avant la nuit avec un détachement qui passait. Dès le lendemain je pus évacuer sur des voitures de la Croix-Rouge locale dirigées vers nous de Sarrebourg par les soins de Monsieur le Médecin major Mangenot, la moitié environ de mes blessés sous la conduite du caporal-brancardier Bailly. Ces voitures, dont j’escomptai le retour pour achever le transport des hommes restants, ne purent s’aventurer une seconde fois sur une route arrosée d’obus. La canonnade d’accentua et, dans la journée du 20, rendit intenables les abords immédiats de la ferme. Les shrapnells démolirent la toiture, brisèrent les meubles, tuèrent une partie du bétail dans la cour et dans les étables. J’eus à peine le temps aidé des sept brancardiers que j’avais gardés, de transporter dans une cave les blessés étendus dans les diverses pièces de la maison.

L’immeuble fut à partir de ce moment, quoique désigné par deux pavillons de la Croix-Rouge, criblé de projectiles et finalement le matin du 21, incendié par un obus – quelques minutes avant l’irruption dans les cours d’un groupe de fantassins bavarois. Ceux-ci, à qui je me présentai d’abord seul et sans armes, permirent à tous mes hommes de sortir, sans les maltraiter. Je devais bientôt me convaincre que tous nos blessés n’avaient pas été [page 3] ainsi ménagés. En effet, après avoir placé mes premiers compagnons de captivité dans des véhicules réquisitionnés, que les Lorrains avaient conduits (malgré les obus que continuaient à envoyer nos 75 en retraite) jusqu’au voisinage de mon poste de secours, je procédai, sous escorte, au relèvement des soldats tombés la veille sur les pentes au bas desquelles est construit le village de Bühl.

Les Bavarois avaient relevé les leurs dans la matinée. Il restait une centaine de cadavres et quelques blessés immobiles, contrefaisant les morts. L’un d’eux, la face contre terre ne consentit à donner signe de vie qu’en entendant les appels criés en Français à travers ce champ lugubre, par mes brancardiers harassés par 48 heures de veille : le soir tombait et, pour aller d’un corps inerte au suivant les espaces étaient souvent assez longs. – Ce malheureux, le thorax transpercé de part en part, me dit : « Je n’avais qu’une blessure au pied, je m’étais trainé jusqu’à ce fossé où j’ai passé la nuit. Ce matin des colonnes allemandes ont défilé : les soldats ouvraient les sacs des morts ; deux d’entre eux, des jeunes, s’étaient approchés de moi pour fouiller dans des musettes ; en s’éloignant l’un des deux me désigna avec son fusil en riant, l’autre lui répondit en haussant les épaules : alors il tira… L’infortuné dut expirer le soir même dans l’église de Bull où l’on me fit déposer les blessés recueillis, avant de me conduire à Sarrebourg.

Au lazaret de Sarrebourg, la nuit tombée, je retrouvai tous mes confrères de la brigade, prisonniers depuis la veille, occupés à panser et à opérer. Ils avaient été isolés de leurs formations dans l’après-midi du 20 août au moment où les Allemands, au prix d’un combat livré dans les rues, [page 4] réoccupèrent la ville.

Pendant ces journées, je n’ai reçu aucun ordre et aucun renseignement susceptible de me faire comprendre que notre corps d’armée battait en retraite. Je me suis demandé par la suite, en voyant se prolonger pendant onze mois une captivité que je croyais ne devoir durer que quelques jours, si je n’aurais pas mieux fait de regagner Lorquin d’où mon régiment était parti le 18 à l’attaque de Sarrebourg et où il avait cantonné le premier soir de la retraite. Aujourd’hui, édifié sur la conception que se font nos ennemis de la Convention de Genève, il m’apparaît que le médecin, absolument dépourvu des moyens d’évacuer les blessés auxquels il a donné les premiers soins et exposé à être pris, devrait se croire autorisé à les abandonner à la garde d’un ou deux infirmiers. C’est ainsi, semble-t-il, que procèdent les Allemands, qui ont laissé à Lorquin un grand nombre de leurs blessés sans un seul médecin. Il faut reconnaître pourtant que les circonstances seront bien rares où le médecin, jugera que ses malades sont en suffisante sécurité et en état de se passer de ses soins. Je me suis rendu compte de la nécessité d’une direction et d’une autorité au milieu d’un groupe d’hommes affaiblis et désemparés – aussi bien que de l’utilité d’un personnel infirmier courageux et dévoué.

Les sept brancardiers m’ont été d’un précieux secours. Ils ont pendant trois jours de bombardement procédé au transport des soldats tombés aux alentours du poste de secours et assuré leur entretien. L’alimentation du poste n’a pas été, en effet, le moindre de nos soucis : un carré de pommes de pommes de terre et les volailles qu’il fut possible d’attraper permirent de nourrir tout notre monde jusqu’au moment où la pluie de shrapnells eut rendu intenable le séjour hors des caves. Il fallait cependant sortir pour accueillir [page 5] les nouveaux blessés et pour dégager l’issue des débris de tuiles et de pierres dont l’amoncellement nous eut emmurés. Mes infirmiers s’employèrent avec industrie et avec sang-froid à la sauvegarde de leurs camarades. Je dois signaler leur parfaite tenue, voici leurs noms :

Clusel (de Marigny, Allier)** ; Deschames A. (de Bourbon l’Archambault) ; Devineau André (de Dun le Poeber, Indre) ; Darnault Maurice (de Levroux, Indre) ; Mouragnon** (de Bourges) ; Salmon Henri (de Moulins Lesroux, Indre), infirmiers ou brancardiers régimentaires au 95e d’Infanterie. »

** Alphonse Pierre Clusel (1890-1914)

et François Gilbert Mouragnon (1889-1915)

décédèrent au camp de Grafenwöhr [Bavière].

[Service sanitaire sur les routes de Lorraine : Hadigny, Hablainville, Lorquin…]

(Rapport du médecin aide-major de 1ère classe Paul Séchan, du 95e régiment d’infanterie).

«(…) Médecin aide-major de 1ère classe de l’armée active, je suis parti de Bourges le 6 août 1914, en qualité de médecin du 1er bataillon du 95ème d’infanterie. Mon médecin [page 2] chef de service était Monsieur le médecin-major de 1ère classe Mangenot, sous les ordres de qui je servais déjà depuis deux ans. Fait prisonnier le 20 août 1914 à Sarrebourg j'ai été, le 23 août, séparé de Monsieur le médecin-major Mangenot et interné au camp de Grafenwöhr où j'ai eu succes­sivement comme médecins chefs de service : 1° - jusqu’au huit décembre 1914 : Monsieur le Médecin-major de 1ère classe Védrines, du 85° d’infanterie; 2°- depuis cette date et jus­qu'à la fin de ma captivité, c’est-à-dire, jusqu'au 17 juillet 1915 ; M. le médecin-major de 2ème classe Lacaze du 37° Rgt d’artillerie. Déjà, dès les premiers jours de la campagne qui pré­cédèrent notre entrée en Lorraine annexée, le service médical régimentaire fut, en maintes circonstances, fort difficile à assurer. Les marches longues sous un soleil souvent torride éprouvaient de nombreux soldats et parmi eux surtout ceux qui, arrachés brusquement à des occupations sédentaires n’é­taient plus entraînés à de telles fatigues. Malgré toutes les recommandations, la chaleur portait fatalement les hommes à boire de l’eau qui déterminait souvent chez eux des coliques telles qu’il fallait quelquefois les évacuer. Les cas d’inso­lation furent fréquents dans la journée du 10 août où le régi­ment fournit une marche très longue sous un soleil brûlant. Partis d'Hadigny le dimanche 9 août à 23 heures, nous n’arri­vâmes à Hablainville que le lendemain à 20 heures. Au canton­nement, nous nous trouvions fréquemment dans la nécessité de faire des évacuations et la difficulté, du moins tant que nous fûmes en France, ne tenait pas tant au fait d'être obligés de [page 2bis] de trouver des moyens d’évacuation qu’à celui de savoir où nous pouvions bien faire des évacuations. L’emplacement de l’ambulance nous était le plus souvent même inconnu, de même que celui du dépôt d’éclopés. Nous devions alors évacuer sur des localités voisines et cela un peu à l'aveuglette, et les malades ou blessés étaient obligés de ce fait de faire un chemin qui aurait été moins long et moins fatigant pour eux si nous avions été régulièrement informés de l’emplace­ment et de l’ambulance et du dépôt d’éclopés. Ainsi donc, dès le début, nous avons été maintes fois gênés par le manque de liaison entre les différentes formations médicales.

[Service de santé à la Halle de Sarrebourg… avec le 95e régiment d’infanterie]

Cet état de choses n'a d’ailleurs fait que s’accentuer pendant les journées des 18, 19 et 20 août qui furent celles de la bataille de Sarrebourg. Partis de Lorquin le mardi 18 Août à 7 heures, nous entrâmes le soir à Sarrebourg vers 22 heures. Les pertes étaient déjà assez, élevées, et à notre arrivée en ville, nous nous installâmes à la Halle avec le médecin-chef de service et le médecin du 3° bataillon. La journée du 19 août fut relativement peu meurtrière, mais au cours de celle du lendemain le nombre des blessés augmenta dans de très grandes proportions. L'hôpital où était instal­lé le service médical du 85ème d’infanterie et la Halle où nous étions nous-mêmes contenaient un grand nombre de blessés qui ne fit que s'accroître sans cesse au cours de la journée du 20 août. Dès le matin, le colonel Reibell [Emile Reibell, 1866-1950] commandant par intérim la brigade, demandait qu’une ambulance au moins soit envoyée à Sarrebourg où nous nous trouvions débordés. Beau­coup de blessés furent hospitalisés dans des maisons particu­lières de la ville et cela faute de place à la Halle, à l’hôpital [page 3] et dans les écoles de la ville où l'on avait également installé des lits. L’ambulance ne put venir ; le groupe de brancardiers envoya seulement quelques voitures dans la nuit du 19 au 20 qui permirent de faire quelques évacuations Pour nous, médecins régimentaires, nous nous trou­vions avec un poste de secours où arrivaient sans cesse des blessés ; de plus, nous nous trouvions dans une ville qui venait d’être évacuée par les Allemands, et évacuée de telle sorte qu'il ne restait pas le moindre mode de transport. Ni chevaux, ni voitures, ni rien qui puisse nous permettre d’évacuer pendant toute cette journée du 20 août.

Dans le courant de cette journée, qui fut celle où nous fûmes faits prisonniers, nous nous trouvâmes donc

I°- débordés par l'afflux des blessés ;

2°- dans l’impossibilité de faire les évacuations nécessaires par suite de l’absence de tout moyen de transport à Sarrebourg et aussi par le fait que ni l'ambulance ni les brancardiers divisionnaires ne purent venir à notre aide ce jour-là.

Notre situation était encore d'autant plus critique que nous étions dans une ignorance à peu près complète des événements militaires qui se déroulaient. Les Blessés que nous recevions étaient les seuls à nous donner quelques nou­velles. Le matin, vers 11 heures, le colonel fit mettre les musiciens à notre disposition, mais à aucun moment de la journée nous n'avons reçu de qui que ce soit l'ordre de nous replier.

Faits prisonniers le 20 août, vers 16h.30 nous restâmes dans notre poste de secours de Sarrebourg jusqu'au 23. De là, je fus, avec un convoi de blessés et quelques autres médecins [page 4], dirigés sur le camp de Grafenwôhr. Ce que furent ces trois journées où les allemands nous gardèrent à Sarrebourg et ces deux jours de voyage à travers l'Allemagne, ont dû être relatés avec détail par les médecins chefs de service dans leur propre rapport. J'insisterai seulement sur la façon brutale dont les médecins et les blessés ont été traités. Dès l'entrée des Allemands à Sarrebourg, nous avons été dépouillés de la plus grande partie de notre matériel; c'est à peine si l'on nous a laissé quelques paniers à pansements. Dans la cour de l'hôpital, nous avons été dépouillés de notre selle et de nos armes ainsi que de notre trousse médicale. Au cours des deux journées de voyage, les blessés sont restés sans aucun soin, et quand nous sommes arrivés au camp de Grafenwôhr où nous trouvâmes déjà, de nombreux blessés, rien n'était installé pour les recevoir (…) » - signé: Dr Paul Séchan.

Le dossier de Légion d’honneur de Paul Séchan (1886-1962)

(Rapport de monsieur le médecin major de 1ère classe Mangenot, du 95e régiment d’infanterie (extraits)).

« 21 Août - 350 blessés sont pansés par nos propres mo­yens. Un médecin civil, Dr Ott, est venu nous voir, avec une arrogance aussi déplacée qu’inaccoutumée. Ne croyant être vu, il emplit ses poches de comprimés.

Le Lieutenant de garde (Régiment des Gardes du Corps du Roi de Bavière) me vole mon sabre et mon revolver, avec promes­se de me les rendre. Je ne les ai jamais revus. Vers 4 heures M. l’Aumônier Rameau nous apprend que 150 blessés sont sans soins à l’Hôpital civil. Je m'y rends avec un médecin du 85eme qui nous a rejoints. Un chargement de voiture médicale du 29eme Régiment est trouvé au Pensionnat et nous rend les plus grands services.

Le Médecin Aide-major [page 2] Lévy est de retour, étant resté trois jours dans les caves de la ferme de Mouckhenhof avec des bles­sés, sans pouvoir en sortir. De nouveaux blessés sont apportés et nous pansons Français et Allemands. Les brancardiers et voitures sont parait-il insuffisants pour un relèvement rapide. Il est cer­tain que de nombreux hommes succombèrent à l'inanition sur le ter­rain. Le spectacle qui nous est donné dans les salles est d'une indescriptible atrocité. A onze heures du soir, nous nous préparons à sortir de l'hôpital pour retourner aux halles, n'ayant rien mangé depuis midi ; lorsqu'apparaît la masse imposante et ventrue d'un médecin allemand, à qui j’explique notre cas. "Un moment, Monsieur, s'écrie-t-il, où sont mes blessés allemands ?"- Exclamation, indiquant suffisamment ce que cette brute aurait fait, s'il se fut trouvé en présence de blessés français à panser comme nous l'avions fait pour les siens. Il réapparut quel­que temps après et sortit, en disant qu'il allait nous faire accom­pagner. A Minuit, irruption d'un lieutenant, revolver au poing, suivi d'hommes baïonnette au canon, criant : "Où sont les médecins qui veulent se sauver?.." - Les voici lui dis-je, mais ils ne dé­sirent que manger et dormir après avoir soigné les vôtres!

On nous entraîne vers l'hôpital militaire pour prendre des instructions. En route tout s'explique et cet officier, plus civilisé, après nous avoir offert à la cuisine roulante de sa com­pagnie, du pain et du café nous ramène à notre gîte.[page 3] 23 Août - Envoi précipité des médecins et du personnel sanitaire au lazaret, où, sous la menace d'un révolver, en l'absence, je dois le dire, de tout officier, nous nommes fouillés et dépouillés de nos objets personnels, comme de simples malfaiteurs. Sur ma réclamation à un médecin, nous sommes autorisés à reprendre quelques menus objets indispensables. Toute la journée se passe dans l'attente, parqués sur une pelouse du jardin. A 7 heures du soir, l'estomac creux, nous sommes conduits à la gare et embarqués à 23 heures pour Zweibrücken (Palatinat), où nous arrivons à 4 heures du matin.

Trois boites d'instruments régimentaires (2 au 95ème une du 29ème) qui, des différents postes de secours avaient été emportées, sur mon ordre, au Lazaret, y ont également été retenues Dès notre arrivée à Zweibrücken j'adressai au Commandement une ré­clamation, au sujet des faits précités, contraires à la convention de Genève et demandai notre renvoi par la Suisse. Cette réclamation était accompagnée d'une liste indi­viduelle de tous les objets personnels qui nous avaient été pris. Sur la mienne se trouvaient comprises les 3 boîtes d'instruments réglementaires. Aucune réponse.

24 Août - Six d'entre nous, (Mangenot 95eme, Faveret, 95eme, Lesbre, 29eme, Guillemin 85eme, Proust 85eme) descendus du train sont conduits à la prison civile. (Landsgericht gefängnis). Nous restons sans nouvelles des autres qui ont sans doute été maintenus dans le train avec le personnel. 96 blessés français sont hospitalisés au 1er étage de la prison où nous sommes chargés de les soigner sans pouvoir sortir ? L'état d'esprit de la population nous en eut d'ailleurs empêchés. »

[Le service au lazaret de Sarrebourg… avec le 85e régiment d’infanterie]

(Témoignage du médecin-auxiliaire Lantier du 85° régiment d'infanterie)

« Je suis tombé au pouvoir des Allemands le 20 Août vers 5 heures du soir à Sarrebourg-en-Lorraine.- Le Régiment était entré dans la ville le 19 au matin, une bataille très violente avait eu lieu toute la journée et le service de santé du 85ème avait travaillé sans relâche jusqu'à 1 heure du matin pour arriver à relever et à panser les blessés déjà très nombreux. - Le 20, au matin, nous étions prêts à partir, attendant les ordres qu'avait été chercher le Médecin-Major Védrines, quand arriva le cycliste du Colonel nous donnant Bühl comme lieu de destination. Une demi-heure environ s'écoula et nous vîmes apparaître notre médecin-chef et organisa aussitôt le convoi et déjà nous étions en route quand éclata une violente canonnade ; les obus arrivaient exactement sur la route que nous devions suivre, un éclat effleura même le médecin-major. Celui-ci nous ordonna alors de descendre vers la partie basse de la ville pour essayer de nous rendre à Bühl par un autre chemin ; mais après avoir interrogé plusieurs personnes de la ville, nous acquîmes la conviction que [page 2] c'était là, chose impossible ; le convoi fit alors demi-tour pour regagner la route abandonnée ; les premières voitures y étaient déjà engagées quand survint le Colo­nel Reibell, commandant la brigade qui nous donna l’or­dre de rentrer à l'hôpital et d’y installer les postes de secours.

Les blessés ne tardèrent pas d’ailleurs à arriver en très grand nombre, tout l’hôpital fut bientôt plein, les couloirs étaient occupés. Les blessés nous ren­seignaient un peu sur la marche de la bataille, nous savions que le Régiment reculait, bientôt la fusillade éclata dans les rues et quelques instants après les Allemands entraient à l'Hôpital.- Un officier allemand pénétra dans la salle où je travaillais avec quelques camarades et dit simple­ment : vous êtes médecins, continuez Messieurs - Il revint un instant après nous demander nos armes sans se départir de sa correction.

Le 20 [août], jusqu'à minuit - Le 21 - le 22 nous con­tinuâmes à panser les blessés qui étaient immédiatement évacués - Des formations allemandes étaient arrivées - le médecin-chef de l'Ambulance allemande (feldlazarett) nous traite durement disant au personnel de ne nous donner de quoi manger et de ne nous laisser reposer que quand tout le travail serait complètement terminé. - Nous fûmes nourris grâce à l’obli­geance des Dames de la ville, mais beaucoup d’entre nous furent obligés de coucher dans la salle de pansements.- Le 23 [un officier allemand] qui avait, je crois, le grade de Général nous fit appeler et nous dit de cesser immédiatement notre travail et nous remercia du dévouement dont nous avions fait preuve depuis notre prise ajoutant que le soir même nous partirions par la Suisse. - A ce moment [page 3] des sous-officiers nous emmenèrent dans le jardin de l’hôpital pour procéder à une fouille - Chacun de nous dût s’avancer à son tour entre 2 hommes révolver au poing pendant qu'un sous-officier [revêtait ?] consciencieuse­ment ses bottes enlevant les couteaux et même la corres­pondance - A midi, deux médecins allemandes nous condui­saient dans un restaurant de la ville pour y prendre un re­pas et le soir à 9 heures munis d'un passeport pour Zweibrücken nous prîmes le train à la gare de Sarrebourg. - Quand nous voulûmes des­cendre à Zweibrücken les portes étaient fermées et malgré nos protestations le train continua sa route jusqu’à Grafenwôhr où il arriva après 40 heures de trajet.- Le long du par­cours comme régime - pain, eau et une vague soupe au riz. (…) »

(Témoignage du médecin major de 1ère classe Védrines, médecin chef du 85e régiment d’infanterie.)

"J'ai été fait prisonnier à Sarrebourg, le 20 Août, avec tout mon personnel médical. Le 19 Août, j’avais installé mon poste de secours à l’hôpital de Sarrebourg, et là, jusqu’à minuit, les bran­cardiers et médecins auxiliaires ont battu le champ de bataille [page 2]- s'étendant du Petit-Sick à Bühl. Jusqu’à minuit, avec les médecins sous mes ordres, j’ai opéré, pansé, ligaturé les blessés qui m’étaient amenés par centaines. De plus, le 19, sur la demande de mon chef de Corps, j’ai fait installer vers midi, un poste de secours au village de Bühl. Le médecin chargé de ce poste a ramené à l’hôpital de Sarrebourg tous ses blessés, le 19 vers dix heures du soir.

Le 20 [août] au matin, à six heures, constatant que l'hôpital de Sarrebourg était bondé de blessés, je suis allé trouver M. le Colonel Reibell,- commandant la brigade, pour demander des moyens d’évacuations pour ces blessés. M. le Colo­nel Reibell a envoyé une note à la Division, réclamant instamment une ambulance. A mon retour à l'hôpital, j’ai trouvé une note de M. le Colonel Rabier, commandant le 85ème, note dans laquelle il me faisait connaître qu’il se trouvait à Bühl. J'ai aussitôt rassemblé mon matériel et réuni mon personnel, et me suis mis en route pour Bühl au milieu des obus qui pleuvaient sur la ville, notamment au voisinage de l'hôpital, car des batteries d’artillerie et des mitrail­leuses françaises étaient installées tout contre ce bâtiment. A peine avions-nous fait quelques pas hors d:e l’hô pital que j’ai reçu une blessure insignifiante (éclat d'obus) a la pommette gauche, et qu’une maison s'écroulait de­vant nous, nous barrant ainsi la route. Au cours d'un dé­tour que nous faisions pour continuer notre chemin nous avons rencontré M le Colonel Reibell qui nous a interdit de nous rendre à Bühl déclarant qu’il était absolument im­possible de passer. Cet officier supérieur m'a donné l'ordre de m'installer [page 3] à nouveau à l'hôpital de Sarrebourg. Là, j’ai continué à recevoir des blessés qui arrivaient de plus en plus nombreux : blessés du 85ème, du 95ème, du 29ème.

Pendant que nous nous occupions très activement de tous ces blessés, le bombardement devenait de plus en plus violent et l’on commençait à entendre la fusillade. Beau­coup de blessés, ont été blessés à nouveau ou tués dans leur lit d'hôpital.

Les Allemands sont entrés dans l'hôpital entre 16 et 17 Heures. Ils ont mis la main sur tout le personnel et le matériel médical. M. le Médecin major de 1ère Clas­se Mangenot, chef de Service au 95ème, a été pris, avec tout son personnel, dans les Halles de la ville, où il avait installé un autre poste de secours.

Les 21 et 22 [août], nous avons continué à donner nos soins aux blessés présents à l'hôpital et à tous ceux qu’on nous amenait encore du champ de bataille. Le 23, est ar­rivé à Sarrebourg un hôpital de campagne allemand. Le Médecin-chef de cette formation nous a remer­ciés et a déclaré que nous allions être dirigés sur la Suisse. Le soir du 23, on nous, mettait dans un train dans la direction de Zweibrucken, où nous devions descendre. Là, un certain nombre d’entre nous M. Mangenot, du 95ème et M. Lesbre, du 29ème, et Protet, du 85ème, Guillemier et Justin ; du 85ème, Faverot [Faveret du 95e], médecin-auxi­liaire du 29ème et une cinquantaine de brancardiers, ont pu descendre (...)."

Pour en savoir plus :

Parmi les « incontournables », sur la bataille des frontières :

http://chtimiste.com/batailles1418/morhange2.htm

http://www.sambre-marne-yser.be/article.php3?id_article=99

Didier J., Des moissons tachées de sang. Lorraine 1914. Metz : éditions Serpenoise, 2010, 168 p. Sur la bataille de Sarrebourg, p. 107-128, ill. avec cartes. Jacques Didier, une référence sur "les" batailles de Lorraine présente le « point de vue » français puis allemand. Son blog : http://jadier.canalblog.com/

Sources : Archives du musée du service de santé des armées au Val-de-Grâce, Paris. Cartons 636 (Lévy), 637 (Lantier), 638 (Mangenot), 640 (Séchan), 641 (Védrines).

Archives du service historique de la défense, Vincennes [en ligne, Mémoiredeshommes] 26N 130/1 (DSS 8 CA) et 26N 297/11 (GBD 16).

http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/article.php?larub=2&titre=journaux-des-marches-et-operations-1914-1918

Illustration : les halles de Sarrebourg (détail d'une carte postale).

A VENIR : Quelques témoignages inédits de médecins militaires français sur le « chemin de croix » des prisonniers blessés, dans les camps d’Allemagne, après la bataille des frontières : 1 - Grafenwöhr (août 1914).

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article