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SAINT-MIHIEL 1914 – MEDECIN PRISONNIER AU CAMP DES ROMAINS (SEPTEMBRE 1914)

9 Novembre 2013 , Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux, #les hommes

SAINT-MIHIEL 1914 – MEDECIN PRISONNIER AU CAMP DES ROMAINS (SEPTEMBRE 1914)

Le fort du Camp des Romains construit, de 1875 à 1878, au-dessus de Saint-Mihiel surveillait les approches des Hauts-de-Meuse. Cet ensemble fortifié possédait une garnison de près de 850 officiers et soldats pour un hôpital de siège de 50 lits. En septembre 1914 le fort était défendu par la 13e compagnie du 166e régiment d’infanterie et armé par la 5e batterie du 5e régiment d’artillerie à pied. Le gouverneur de la place, le lieutenant-colonel David-Grignot était secondé par le médecin aide-major de 1ère classe René Florentin (1869-1938) praticien à Robert-Espagne (Meuse).

Vers le 19 septembre 1914, les Allemands sous le commandement du général Von Strantz se jetaient dans la trouée de Saint-Mihiel, tentant de couper nos liaisons et d’isoler Verdun qui gênait les communications allemandes entre Metz et la Champagne. Le bombardement du fort débuta le 23 septembre et se poursuivit sans interruption jusqu’au 25 septembre, jour de sa reddition. Dès le premier jour, l’hôpital de siège avait été rendu inutilisable. L’article qui suit, à travers le témoignage du docteur Florentin, rapporte la résistance de la place et les difficultés grandissantes du soutien sanitaire de la garnison.

Rapport du docteur Florentin, [médecin] aide-major de 1ère classe sur sa captivité (25 septembre 1914-17 juillet 1915)

A la mobilisation générale, j’étais affecté au fort du Camp des Romains où je suis arrivé le 2 août 1914 comme seul médecin de la garnison. Sont venus se joindre à moi cinq infirmiers dont l’étudiant en médecine Pucheu (A), qui était en temps de paix chargé du service médical du fort.

Jusqu’au 23 septembre, le service n’a rien eu de bien pénible. J’ai organisé mon infirmerie avec l’abondant matériel de guerre mis à ma disposition. Au début de septembre, lorsque les évènements militaires menacèrent dans la région, le gouverneur du fort m’indiqua, comme infirmerie, en cas de bombardement, une casemate soi-disant à l’épreuve où je fis installer des lits et transporter les médicaments et objets de pansements indispensables.

Le bombardement survint le 23 septembre à 8 heures ½ du matin. L’infirmerie spécialement aménagée, était malheureusement placée dans la direction exacte du tir ennemi, de sorte que les obus venaient éclater à son entrée. Plusieurs blessés qui étaient déjà en traitement, furent transportés à la hâte dans le fond de la casemate pour les préserver de l’atteinte des projectiles. Une immense brèche s’ouvrit bientôt dans le mur d’entrée donnant sur un passage ouvert, lui-même complètement démoli. La situation devenant critique, je chargeai deux ou trois infirmiers, qui sortirent rapidement en enjambant les décombres, d’aller demander qu’on veuille bien pratiquer à coups de massue une ouverture dans le mur formant le fond de la casemate, derrière lequel se trouvait [page 2]. L’ordre fut exécuté et un quart d’heure après nous pouvions, à travers la brèche, ainsi ouverte, faire évacuer nos blessés dans un endroit plus en sécurité, où se trouvaient réunis les officiers du fort. C’était une galerie voutée, d’une quinzaine de mètres de longueur sur 3 de largeur, sur laquelle s’ouvrait un local un peu plus spacieux, sorte de cave, qui paraissait bien protégée. C’est dans ce repaire que les blessés furent recueillis pendant toute la durée du bombardement. On avait amené là quelques matelas et couvertures provenant de casemates encore abordables.

Le bombardement dura du 23 septembre à 8 heures ½ du matin jusqu’au 25 septembre vers 4 heures du matin, d’une façon ininterrompue, si ce n’est une accalmie chaque jour, de 6 heures à 6 heures 1/2 du soir. On profita de ces moments de répit pour enterrer sommairement quelques cadavres dans le fossé du rempart où dans le courant du mois d’août j’avais fait creuser une fosse assez vaste.

A la fin du bombardement, notre galerie était garnie de blessés entassés sur des matelas qui, alignés le long des parois laissaient entre eux un étroit passage. D’autres avaient été installés dans le local adjacent où se trouvaient un petit matériel médical qu’on avait bien difficilement pu sauver de l’infirmerie complètement détruite, quelques boules de pain et un tonneau de vin blanc acheté quelques temps auparavant par les officiers du fort. J’avais pris heureusement sur moi un flacon d’éther, un de morphine et ma trousse personnelle où se trouvait une seringue. Ce bagage sommaire me permit de parer aux premières nécessités.

Pendant l’assaut qui suivit le bombardement et dura 4 heures, de nombreux blessés vinrent envahir notre refuge, notamment une quinzaine d’hommes portant des brûlures importantes du visage, des mains et des avant-bras. Tous ces blessés furent pansés [page 3] immédiatement. Comme on manquait d’eau, même d’eau ordinaire, on se servait pour laver les plaies et faire les pansements du vin blanc qu’on avait sous la main. Ce vin blanc a été à peu près exclusivement la seule ressource alimentaire, pour les blessés et les officiers, pendant ces deux affreuses journées.

Le combat acharné qui se livra à l’intérieur du fort prit fin vers 8 heures. A ce moment, tous nos locaux, qui avaient fort heureusement résistés au fracas des 3500 obus que les pièces des allemands destinèrent au Camp des Romains, étaient totalement envahis ; une soixantaine de blessés étaient là, les uns couchés, les autres assis ou debout, et l’on travaillait dans ce milieu sinistre, éclairé par quelques bougies. On apprit alors, avec consternation, la capitulation du fort. Peu après, plusieurs soldats allemands débouchaient dans notre repaire encore tout échauffé par l’ardeur du combat, croisant la baïonnette et jetant des cris de bêtes fauves. Ce n’est qu’à force d’explications assez pénibles qu’ils commencèrent à se calmer. Un officier allemand qui survint d’ailleurs à ce moment mis fin au conflit en congédiant ses hommes et nous donnant toute liberté d’action.

Je fis sortir delà tous les blessés pouvant marcher pour mettre ensuite un peu d’ordre dans la situation. Puis je me rendis près du capitaine de Lusancay grièvement blessé, auquel je fis quelques piqures d’éther et de caféine et me mis à la recherche des blessés sous les décombres de notre malheureux fort rendu méconnaissable. Ensuite on enterra des morts, notamment le capitaine Cordebar, tué d’une balle à la tête, que nous avons placé dans une sépulture isolée munie d’une croix avec l’indication de son nom. Enfin ; les infirmiers transportèrent, au milieu de grandes difficultés (à cause des amas de décombres obstruant tous les passages), tous les blessés couchés en un endroit [page 4] spécial sur l’avancée, où une voiture d’ambulance vint les prendre dans l’après-midi pour les descendre à Saint-Mihiel.

J’estime à 40 morts et de 60 à 70 blessés les pertes en hommes pendant la défense du Camp des Romains.

Vers midi, un médecin allemand vint m’accoster près des blessés réunis sur l’avancée, et me pria de le suivre à Saint-Mihiel. Il me fit descendre du côté est et me conduisit au lazareth [lazarett] mixte installé dans un immense bâtiment qui servait auparavant de patronage m’a-t-on dit, et où se trouvaient réunis un grand nombre de blessés français et allemands (B). Pendant toute l’après-midi, les Allemands procédèrent à l’évacuation de leurs blessés, avec un certain empressement, faisant supposer qu’ils ne comptaient pas rester longtemps là.

Je demeurai deux jours dans ce lazarett, en contact avec de jeunes médecins allemands fort courtois, qui m’invitèrent à prendre mes repas à leur table. Les opérations chirurgicales étaient faites par un professeur de Leipzig (le Dr Blaser, je crois) qui venait tous les jours en auto du château de Saint-Benoît où il résidait. J’ai pu me rendre compte que les médecins allemands apportaient toute leur attention aux soins qu’ils donnaient, en même temps que moi, aux blessés français.

Dans la journée du lendemain 26 [septembre], arriva au lazarett le docteur Deleuze, du 40e régiment d’infanterie (C), fait prisonnier sur le champ de bataille de Chauvoncourt, alors qu’il ramassait des blessés avec ses brancardiers. Il se joignit à nous. Le 27 [septembre], à midi, on nous annonça brusquement qu’il fallait se tenir prêt à partir dans 5 minutes. On nous dirigeait sur l’Allemagne, mais pour quelques semaines seulement. On devait nous faire rentrer en France par la Suisse. Ce sont les médecins allemands eux-mêmes qui nous dirent cela. Quelques instants après, sans avoir mangé, nous partions à pied, le docteur Deleuze et moi, en tête d’une colonne de 60 blessés environ. On arriva à Saint-Benoît (25 kms) vers 7 heures, tous bien fatigués, après avoir traversés les lignes allemandes et villages dévastés de la Woëvre. On nous enferma [page 5] dans l’église occupée déjà par un grand nombre de prisonniers de l’infanterie coloniale qui avaient combattu sous Chauvoncourt. On nous donna là (aux officiers seulement) un peu de bouillon.

Le lendemain 28 [septembre], trois officiers se joignent à nous et on gagne Chambley où un train, garni de prisonniers ont été dirigés sur une autre direction et nous sommes arrivés à Ingolstadt le 30 septembre à 7 heures du soir. Encore 8 km. à pied et nous faisions tous les 5 notre entrée au fort X où je fus heureux de retrouver les autres officiers du Camp des Romains qui étaient là depuis deux jours. Je ne devais sortir de là que dix mois plus tard.

Pendant le trajet en chemin de fer, nous n’avons pas eu à nous féliciter de la générosité de la Croix-Rouge allemande qui partout nous a refusé à manger, même en payant (Nichts Französe !) Nous avons été pris en pitié par la sentinelle qui nous accompagnait et qui s’est privée pour nous de son pain et de son jambon.

En terminant ce petit compte rendu des choses les plus importantes que j’aie vues de la guerre, je tiens à signaler d’une façon toute particulière la belle conduite du caporal infirmier de la 6e section Georges, qui, au fort et au lazarett, m’a secondé sans marchander ses peines et avec un dévouement absolu. »

Notes :

  1. Les cinq infirmiers : Pucheu, le caporal Georges, les soldats Lacour, Peltier et Millot.
  2. Il s’agit de l’hôpital auxiliaire n° 25 de Saint-Mihiel, mis sur pied par la Société de secours aux blessés militaires (SSBM), 125 lits, 6 août-20 septembre 1914.
  3. En fait il s’agit du 240e régiment d’infanterie.

Remerciements à Jean-Pierre Fraiche qui m’a autorisé à reproduire le portrait du docteur René Florentin.

http://canardespagnol.blogspot.fr/2012_04_01_archive.html

Docteur René Florentin (1869-1938) - Docteur en médecine à Robert-Espagne. Mobilisé le 2 août 1914. Chef du service médical du Fort du Camp des Romains ; fait prisonnier le 25 septembre 1914 et interné à Ingolstadt (Bavière) jusqu’au 20 juillet 1915. Rapatrié et affecté à l’hôpital militaire de Châlons-sur-Marne durant six mois. Désigné ensuite, par la préfecture et l’autorité militaire pour assurer le service médical de la population civile du canton d’Ancerville, jusqu’à sa démobilisation le 25 décembre 1918. Il finit la guerre comme médecin major de 2e classe (capitaine), croix de guerre. Chevalier de la Légion d’honneur (19 janvier 1922).
Le service de santé militaire à Saint-Mihiel (septembre 1914)

En août 1914, le centre hospitalier comprenait 350 lits, « dont 100 dans son vieil hôpital, où l’on faisait de très bonne chirurgie en temps de paix, et 250 dans deux hôpitaux auxiliaires [HA 25 et HA 109] ». Le médecin inspecteur général Mignon directeur du service de santé de la IIIe armée signale dans son ouvrage monumental sur le service de santé de la Grande Guerre, la conduite exemplaire du personnel dans l’organisation, du 22 au 24 septembre 1914, du repli des blessés de Saint-Mihiel devant l’avance allemande : « Nous ne devons pas oublier le rôle du service de santé dans l’évacuation de Saint-Mihiel. La place ne comptait plus que quatre médecins et dix infirmiers. Les médecins appartenaient à l’armée territoriale et étaient aides-majors : c’étaient les docteurs Beuvignon, Chocquet, Morel, Liénard. Les infirmiers étaient des auxiliaires de l’armée territoriale. Ils furent prévenus du danger que la ville courait, le 22 septembre au soir, par une canonnade ininterrompue dirigée sur Saint-Mihiel et les environs. Beuvignon nous demanda alors un train sanitaire que la D.E.S. [Direction des Etapes et des Services] promit d’essayer de lui envoyer. Il projetait le départ de tous les blessés et malades transportables. La situation s’aggrave dans la journée du 23 : une bombe d’aéroplane est jetée sur l’hôpital auxiliaire de la Société de Secours aux blessés ; un obus détruit l’usine électrique, seule ressource d’éclairage de la ville ; car la canalisation du gaz est coupée, depuis la destruction du pont parle génie français. L’hospice mixte est privé d’eau. L’usine élévatoire de Sinarmont ne fonctionne plus. La circulation est impossible sur les routes de Chaillon, Woinville, Apremont et Han. Saint-Mihiel est complètement isolée sur la droite. La ville n’a plus à gauche comme moyens de communication que les passerelles pour piétons jetées sur la Meuse à la place du pont détruit. Dans ces conditions la sécurité des malades et blessés semble à Beuvignon sérieusement compromise. Il prescrit à ses collègues de préparer l’évacuation de tous les hospitalisés, à l’exclusion des intransportables. Un premier lot d’évacués part avec le train ordinaire de 15 h. 25 (23 septembre) ; un second lot part avec le train de 21 h. 25. Le train sanitaire demandé l’avant-veille arrive le 24 à 2 h. 25.On y met les derniers évacuables. Beuvignon sauve ainsi des mains allemandes 122 couchés et 200 assis. Le transport des malades et blessés avait demandé beaucoup de peine. Les formations sanitaires étaient situées dans la ville sur la rive droite de la Meuse et la gare est sur la rive gauche. Les convois ne furent possibles qu’à bras d’hommes. Les passerelles étaient interdites aux voitures. Tout le personnel médical partit avec le train sanitaire à 3 h. 25.Il ne resta derrière lui que 15 malades intransportables, dont une douzaine de typhoïdiques. »

Mignon (A.). Le service de santé pendant la guerre 1914-1918. Tome premier, les années 1914-1915. Paris : Masson, 1926, p. 33 et 187-188.

In Memoriam

Le département de la Meuse, aux populations civiles tant éprouvées lors de la Première Guerre Mondiale le fut également au cours de la Seconde Guerre. Ce rappel mémoriel  « en souvenir » des atrocités allemandes de la 29e division Panzer SS qui affectèrent, le 29 août 1944, les communes de la vallée de la Saulx : Trémont-sur-Saulx, Robert-Espagne (le fief de René Florentin), Beurey-sur-Saulx, Couvonges et Mognéville et firent 87 victimes civiles innocentes, comme aux plus mauvais jours de l’entrée, en Belgique et en France, des troupes allemandes d’août 1914. Pour ne pas oublier, consultez le blog de Jean-Pierre Fraiche et Yves Vinot sur l’Oradour meusien :

A paraître en novembre 2013 : le tome 4 des Hôpitaux militaires dans la Guerre 1914-1918, France sud-est. : http://www.ysec.fr/a-paraitre/les-hopitaux-militaires-iv

SAINT-MIHIEL 1914 – MEDECIN PRISONNIER AU CAMP DES ROMAINS (SEPTEMBRE 1914)

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