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L’HOPITAL D’EVACUATION DE MONT-NOTRE-DAME (HoE 32) SOUS LA BOTTE ALLEMANDE (27 mai-27 juillet 1918)

Rédigé par François OLIER Publié dans #les hopitaux

L’HOPITAL D’EVACUATION DE MONT-NOTRE-DAME (HoE 32) SOUS LA BOTTE ALLEMANDE (27 mai-27 juillet 1918)

L'HoE de Mont-Notre-Dame devient "Lazarettenlager"

Dans une précédente livraison j’ai proposé le témoignage du docteur Paul Hardouïn sur son service à l’hôpital d’évacuation (HoE) de Saint-Gilles occupé par les Allemands lors de l’offensive de l’Aisne (27 mai-5 juin 1918). L’HoE de Saint-Gilles de 2 405 lits avait pu alors replier ses blessés avant que les Allemands n’atteignissent la Vesle ; l’hôpital de Mont-Notre-Dame décrit dans cet article n’eut pas cette opportunité. L’HoE n° 32 de Mont-Notre-Dame, de 3 300 lits, « superbement aménagé » (Mignon) avec ses services spécialisés de stomatologie, d’oto-rhino-laryngologie et ses importantes réserves constituées en prévision d’une offensive alliée fut rapidement débordé. Avant d’être pris, le 27 mai, avec 700 blessés couchés et une grande partie de son personnel (425 sanitaires), il expédia 800 blessés à pied vers Fère-en-Tardenois.

Le témoignage de l’officier d’administration Gouachon qui suit, décrit, non sans humour et de manière imagée, chauvine et caricaturale ?, l’occupation et le pillage systématique de l’HoE n°32 par les formations sanitaires allemandes : Feldlazarette n° 22, 26, 37 et le Kriegslazarett n° 52.

L'HoE 32 pillé dans les règles... germaniques

« [p. 413](…) Si les cent docteurs et professeurs allemands qui ont vécu à l’hôpital de Mont-Notre-Dame H.O.E. 32 ne nous ont pas dissimulé leur enthousiasme de constater l’avance rapide des armées impériales, après la percée du Chemin des Dames, « Nach Paris », aucun n’a caché la surprise que lui causait la visite d’un hôpital du front magnifiquement agencé, prêt à traiter 3600 blessés, et doté des groupes [p. 414] opératoires les plus perfectionnés. Rien de semblable n’existait chez eux, avouaient-ils.

Mais l’examen des cuisines, de la dépense, du magasin d’approvisionnement de denrées, leur causa plus que de la surprise. Une mine d’or s’ouvrait devant eux ; ils l’exploitèrent sans tarder.

Le premier « stabarzt » (1) qui vînt, douze heures après notre capture, demanda de suite notre « kasino » (Popote), et nous manifesta son étonnement de voir sur notre table des gâteaux et des raisins secs. Personne ne l’invitant, il partit seul dans l’intérieur de l’H.O.E., avala un grand nombre d’œufs crus au Magasin d’approvisionnement, et revint dans mon bureau les poches bourrées de chocolat ; je n’étonnerai personne en disant que tout en parlant, il mangeait du chocolat aussi proprement qu’un bébé de dix-huit mois.

Note 1 – Les grades sont les suivants : unterarzt : médecin auxiliaire ou sous-aide-major ; Assistenzarzt : aide-major de 1ère et de 2e classe ; stabarzt : major de 2e classe ; oberstabsarzt : major de 1ère classe ou principal de 2e classe ; generalarzt : principal de 1ère classe ; generalstabsarzt : inspecteur. Les formations sanitaires comportaient en outre des « apotheker » (pharmaciens) et des inspektor, offizierstellvertreter (adjudants d’administration).

Ce médecin, attaché à l’état-major, était venu préparer le cantonnement d’une ambulance, dirigée par l’oberstabsarzt Kreglinger, vieillard honoré de la sympathie de l’Empereur, et assisté des inspektor Freier et Daberkow, fut de se rendre en corps à la popote des officiers de l’H.O.E., et de demander à manger. Il y eut ce soir-là une ingurgitation colossale de jambon, conserves, vin, etc. ; beaucoup de médecins se servaient avec les doigts dans les plats.

Le gros des troupes médicales suivit, d’abord avec le Feldlazarett bavarois n° 22, puis avec le Feldlazarett prussien n° 37, puis avec le kriegslazarett n° 52.

Les voitures du Feldlazarett bavarois n° 22 étaient à peine entrées dans l’H.O.E. que les médecins [p. 415] se préoccupaient de la question alimentation ; ils nous donnèrent deux heures pour déménager notre popote, et nous prirent bien entendu toutes nos provisions, notamment 76 boites de conserves nous appartenant en propre, « Germanos ad praedam paratos », disait Tacite.

La Kommandantur fit également rafler tout ce qu’il y avait dans les autres popotes d’officiers ; la dépense, le Magasin d’approvisionnement furent saisis, et, voisins de la principale popote de médecins allemands pendant deux mois, nous pûmes constater par la hauteur des montagnes de boites de conserves et de lait condensé notamment, que ces messieurs avaient un gros appétit.

Quand j’aurai ajouté que le « chefarzt » d’une « sanitäts-compagnie » (médecin chef d’un groupe de brancardiers) nous fit sourire en attaquant à belles dents, sans pain, une meule de gruyère, quand j’aurai dit que les diners et les beuveries du Feldlazarett bavarois n° 22 (oberstabsarzt Wintermantel, médecin chef ; Schwartz, inspektor) se prolongeaient ignominieusement jusqu’à 2 heures du matin aux sons d’un piano volé à nos infirmières, j’aurai montré suffisamment que les médecins allemands, comme tous Allemands, boivent et mangent démesurément.

Comme l’H.O.E. 32 contenait bien autre chose que des matières immédiatement consommables, les médecins allemands, animés de cette merveilleuse « appropriation par le vol » que l’on a constatée chez les officiers ennemis, s’empressèrent de remettre à neuf leur vestiaire plus qu’usagé.

Ils trouvèrent d’excellents sarraux, apprécièrent à leur valeur en particulier les culottes de velours que l’on donnait aux malades, et n’oublièrent pas que leur pays n’avait plus que des « Schuhe-ersatz » chaussures de remplacement. Je rendrai justice à l’oberstabsarzt Kreglinger, chefarzt du Feldlaz. n° 26, en disant que les chaussures que son ordonnance lui a apportées 5 ou 6 paires, je ne puis préciser étaient depuis fort longtemps dans nos magasins, aucun pied français n’étant assez colossal pour les mettre.

Je rendrai également justice au Prof. E. Sachs, de l’Université de Berlin, y demeurant Claudiusstrasse, n° 13 [p. 416] en disant qu’il nous demanda, à l’infirmière principale et à moi, la permission de prendre à l’ouvroir du fil, du coton, des bobines de toute espèce. Les infirmières ayant conservé la clef de l’ouvroir, force était à cet intellectuel de solliciter l’ouverture de la baraque ; il voulait bien voler, mais non cambrioler. Herr Professor Sachs d’ailleurs m’a demandé le secret le plus absolu sur son genre d’opérations, nécessitées par la pénurie de fils et cotons dont souffrait Mme Sachs à Berlin.

Les ambulances ne pouvant se contenter d’envoyer leur vaguemestre au Trésor et Postes avec un sac de lettres, se trouvèrent dans l’obligation de mobiliser chaque jour une voiture pour expédier les colis adressés par les médecins à leurs familles.

Chaque fois qu’un médecin partait pour aller plus à l’avant ou dans une formation d’étapes, il emportait tout le mobilier garnissant la chambre qu’il occupait, et l’on vit le pharmacien du Feldlaz. 26 déménager jusqu’aux ampoules électriques.

Quant au matériel chirurgical, je n’en parle que pour mémoire ; au 15 juillet 1918, le poste central de stérilisation, si remarquablement outillé autrefois, n’avait plus rien ou presque plus rien.

A dater du 17 juillet 1918, la retraite allemande se précipita, et chaque médecin allemand vola le plus qu’il put. Si l’oberstabsarzt multi-décoré Simon, du kriegslazarett n° 52, se piquant d’internationalisme et connaissant la France, me rencontre un jour, je lui rappellerai la voiture qui lui a été nécessaire pour partir à Laon le 25 juillet 1918. Le Dr Simon, désirant être bien couché dans le train de marchandises faisant fonctions de train sanitaire qui l’emmenait, prit à l’H.O.E. 32 un des plus beaux lits de fer, 2 matelas, 1 traversin, des draps, 3 ou 4 couvertures, et partit avec 3 malles. Le Dr Simon, aux manières polies et doucereuses, est à mes yeux le prototype allemand du pickpocket bien élevé, qui, la casquette à la main, vous prend dans la poche.

Les relations entre médecins allemands et français pouvaient-elles être cordiales ? Evidemment non. Dans l’ensemble, elles furent à peine polies, étant donné que l’orgueil démesuré, la mégalomanie caractérisent nos [p. 417] voisins d’Outre-Rhin. Je ne suis pas qualifié pour juger leurs méthodes de travail ; j’ai cependant trouvé bizarre que, aux moments des attaques, aux heures où les blessés affluaient par centaines à l’hôpital, les médecins restaient tranquillement à leur Kasino, à boire et jouer aux cartes, sous prétexte que de 13 à 16 heures, c’était repos pour eux ; bizarre, que sur les tables d’opérations avoisinant mon bureau d’occasion, les malheureux étaient froidement amputés, sans chloroforme ; bizarre qu’un intellectuel comme le Professeur d’Université, chef du laboratoire anatomo-pathologique de la 7e armée, ne parle que de ses méthodes d’autopsies supérieures à toutes les méthodes (1) […].

Note 1  - Un médecin est avant tout un officier. J’ai vu ce même professeur, qui exigeait bien entendu, le salut des officiers français s’emporter violemment contre des amputés allemands qui ne le saluaient pas dans l’intérieur de l’hôpital et les faire mettre au garde à vous.

[p. 418] Les médecins allemands ne nous envoyèrent en Allemagne que lorsqu’eux-mêmes furent contraints, par l’avance des alliés, d’abandonner Mont-Notre-Dame. Bien mieux, le plus grand nombre d’entre eux partit avant nous. Le 27 juillet 1918 au matin, alors que depuis des semaines le concours des 425 sanitaires français n’était plus nécessaire, alors que les obus français tombaient à proximité de notre cimetière, alors que le service de santé allemand n’était plus représenté que par 30 officiers ou infirmiers, nous fûmes dirigés sur l’Allemagne ; quelques heures après l’H.O.E. était incendié. […] »

Source. L’on retrouvera la totalité du témoignage, dans : Gouachon (A). Quelques souvenirs sur les médecins allemands, dans le bulletin du Lyon Médical, CXXVIII, 1919, p. 413-420.

A paraître en novembre 2013 : le tome 4 des Hôpitaux militaires dans la Guerre 1914-1918, France sud-est, aux éditions Ysec.

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